Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 39

Chapter 393,929 wordsPublic domain

— Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ... Mais j’achève étant fort pressé...

— Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé?

— Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous.

— Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres?

— Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a fait mieux que cela, cher monsieur Colbert.

— Et qu’a-t-il fait?

— Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le roi les caisses étaient toujours pleines.

— La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres au lieu de cinq mille.

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi cela?

— Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance; donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme.

Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il se roidit, et soudain:

— Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas le droit de le faire.

— Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan.

— Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous plaît, votre bordereau?

— Très volontiers; le voici.

Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de l’avoir livré.

— Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite.

— C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme.

— Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous en a-t-on donné davantage?

— Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage; cela ne regarde personne.

— Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez mille livres à payer, que faites-vous?

— Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan.

— Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez.

— Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les siennes.

— Les miennes, monsieur, sont les bonnes.

— Je ne dis pas non.

— Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas.

L’œil de d’Artagnan jeta un éclair.

— Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert; car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un vol.

Colbert ne répondit pas sur cette subtilité.

— C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il, emporté par sa jalouse ardeur.

— Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son imperceptible ironie.

— Pas du tout, monsieur.

— Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous?

— Vous les restituerez à ma caisse.

— Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas...

— Le roi a besoin de son argent, monsieur.

— Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi.

— Soit; mais vous restituerez.

— Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend jamais.

— Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie.

— Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce papier, monsieur Colbert.

Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom prononcé d’une certaine façon.

— Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant l’ordonnance dans ses doigts.

— Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide, je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin d’attendre pour cela.

Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol.

— Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence...

— Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher monsieur Colbert!

Et il sortit en riant au nez du futur ministre.

— Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me faille lui fausser compagnie.

Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l’esprit

Pour un homme qui en avait vu de plus dangereuses, la position de d’Artagnan vis-à-vis de Colbert n’était que comique. D’Artagnan ne se refusa donc pas la satisfaction de rire aux dépens de M. l’intendant, depuis la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu’à la rue des Lombards.

Il y a loin. D’Artagnan rit donc longtemps. Il riait encore lorsque Planchet lui apparut, riant aussi, sur la porte de sa maison.

Car Planchet, depuis le retour de son patron, depuis la rentrée des guinées anglaises, passait la plus grande partie de sa vie à faire ce que d’Artagnan venait de faire seulement de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la rue des Lombards.

— Vous arrivez donc, mon cher maître? dit Planchet à d’Artagnan.

— Non, mon ami, répliqua le mousquetaire, je pars au plus vite, c’est-à-dire que je vais souper, me coucher, dormir cinq heures, et qu’au point du jour je sauterai en selle... A-t-on donné ration et demie à mon cheval?

— Eh! mon cher maître, répliqua Planchet, vous savez bien que votre cheval est le bijou de la maison, que mes garçons le baisent toute la journée et lui font manger mon sucre, mes noisettes et mes biscuits. Vous me demandez s’il a eu sa ration d’avoine? demandez donc plutôt s’il n’en a pas eu de quoi crever dix fois.

— Bien, Planchet, bien. Alors, je passe à ce qui me concerne. Le souper?

— Prêt: un rôti fumant, du vin blanc, des écrevisses, des cerises fraîches. C’est du nouveau, mon maître.

— Tu es un aimable homme, Planchet; soupons donc, et que je me couche.

Pendant le souper, d’Artagnan observa que Planchet se frottait le front fréquemment comme pour faciliter la sortie d’une idée logée à l’étroit dans son cerveau. Il regarda d’un air affectueux ce digne compagnon de ses traverses d’autrefois, et heurtant le verre au verre:

— Voyons, dit-il, ami Planchet, voyons ce qui te gêne tant à m’annoncer; mordioux! parle franc, tu parleras vite.

— Voici, répondit Planchet, vous me faites l’effet d’aller à une expédition quelconque.

— Je ne dis pas non.

— Alors vous auriez eu quelque idée nouvelle.

— C’est possible, Planchet.

— Alors, il y aurait un nouveau capital à aventurer? Je mets cinquante mille livres sur l’idée que vous allez exploiter.

Et, ce disant, Planchet frotta ses mains l’une contre l’autre avec la rapidité que donne une grande joie.

— Planchet, répliqua d’Artagnan, il n’y a qu’un malheur.

— Et lequel?

— L’idée n’est pas à moi... Je ne puis rien placer dessus.

Ces mots arrachèrent un gros soupir du cœur de Planchet.

C’est une ardente conseillère, l’avarice; elle enlève son homme comme Satan fit à Jésus sur la montagne, et lorsqu’une fois elle a montré à un malheureux tous les royaumes de la terre, elle peut se reposer, sachant bien qu’elle a laissé sa compagne, l’envie, pour mordre le cœur.

Planchet avait goûté la richesse facile, il ne devait plus s’arrêter dans ses désirs; mais, comme c’était un bon cœur malgré son avidité, comme il adorait d’Artagnan, il ne put s’empêcher de lui faire mille recommandations plus affectueuses les unes que les autres. Il n’eût pas été fâché non plus d’attraper une petite bribe du secret que cachait si bien son maître: ruses, mines, conseils et traquenards furent inutiles; d’Artagnan ne lâcha rien de confidentiel. La soirée se passa ainsi. Après souper, le portemanteau occupa d’Artagnan; il fit un tour à l’écurie, caressa son cheval en lui visitant les fers et les jambes; puis, ayant recompté son argent, il se mit au lit, où, dormant comme à vingt ans, parce qu’il n’avait ni inquiétude ni remords, il ferma la paupière cinq minutes après avoir soufflé la lampe. Beaucoup d’événements pouvaient pourtant le tenir éveillé. La pensée bouillonnait en son cerveau, les conjectures abondaient, et d’Artagnan était grand tireur d’horoscopes; mais; avec ce flegme imperturbable qui fait plus que le génie pour la fortune et le bonheur des gens d’action, il remit au lendemain la réflexion, de peur, se dit-il, de n’être pas frais en ce moment.

Le jour vint. La rue des Lombards eut sa part des caresses de l’aurore aux doigts de rose, et d’Artagnan se leva comme l’aurore. Il n’éveilla personne, mit son portemanteau sous son bras, descendit l’escalier sans faire crier une marche, sans troubler un seul des ronflements sonores étagés du grenier à la cave; puis, ayant sellé son cheval, refermé l’écurie et la boutique, il partit au pas pour son expédition de Bretagne.

Il avait eu bien raison de ne pas penser la veille à toutes les affaires politiques et diplomatiques qui sollicitaient son esprit, car au matin, dans la fraîcheur et le doux crépuscule, il sentit ses idées se développer pures et fécondes. Et d’abord, il passa devant la maison de Fouquet, et jeta dans une large boîte béante à la porte du surintendant le bienheureux bordereau que, la veille, il avait eu tant de peine à soustraire aux doigts crochus de l’intendant.

Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien.

D’Artagnan renvoyait donc la quittance à Fouquet, sans se compromettre lui-même et sans avoir désormais de reproches à s’adresser. Lorsqu’il eut fait cette restitution commode:

— Maintenant, se dit-il, humons beaucoup d’air matinal, beaucoup d’insouciance et de santé, laissons respirer le cheval Zéphire, qui gonfle ses flancs comme s’il s’agissait d’aspirer un hémisphère, et soyons très ingénieux dans nos petites combinaisons.

«Il est temps, poursuivit d’Artagnan, de faire un plan de campagne, et, selon la méthode de M. de Turenne, qui a une fort grosse tête pleine de toutes sortes de bons avis, avant le plan de campagne, il convient de dresser un portrait ressemblant des généraux ennemis à qui nous avons affaire.

«Tout d’abord se présente M. Fouquet. Qu’est-ce que M. Fouquet?

«M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes; un galant homme fort aimé des poètes; un homme d’esprit très exécré des faquins.

«Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes: il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture.

«Non pas; il y a meilleur exemple, mordioux: je suis dans la position où se trouva le même M. de Turenne lorsqu’il eut en tête le prince de Condé à Jargeau, à Gien et au faubourg Saint-Antoine. Il n’exécrait pas M. le prince, c’est vrai, mais il obéissait au roi. M. le prince est un homme charmant, mais le roi est le roi; Turenne poussa un gros soupir, appela Condé «mon cousin», et lui rafla son armée.

«Maintenant, que veut le roi? Cela ne me regarde pas.

«Maintenant, que veut M. Colbert? oh! c’est autre chose. M. Colbert veut tout ce que ne veut pas M. Fouquet.

«Que veut donc M. Fouquet? oh! oh! ceci est grave. M. Fouquet veut précisément tout ce que veut le roi.

Ce monologue achevé, d’Artagnan se remit à rire en faisant siffler sa houssine. Il était déjà en pleine grande route, effarouchant les oiseaux sur les haies, écoutant les louis qui dansaient à chaque secousse dans sa poche de peau, et, avouons-le, chaque fois que d’Artagnan se rencontrait en de pareilles conditions, la tendresse n’était pas son vice dominant.

— Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, et qui s’appelle, je crois: beaucoup de bruit pour rien.

Chapitre LXVI — Voyage

C’était la cinquantième fois peut-être, depuis le jour où nous avons ouvert cette histoire, que cet homme au cœur de bronze et aux muscles d’acier avait quitté maison et amis, tout enfin, pour aller chercher la fortune et la mort. L’une, c’est-à-dire la mort, avait constamment reculé devant lui comme si elle en eût peur; l’autre, c’est-à-dire la fortune, depuis un mois seulement avait fait réellement alliance avec lui. Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps un peu rêveur. Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune.

Ce mépris des richesses, que notre Gascon avait observé comme article de foi pendant les trente-cinq premières années de sa vie, avait été regardé longtemps par lui comme l’article premier du code de la bravoure.

— Article premier, disait-il:

«On est brave parce qu’on n’a rien;

«On n’a rien parce qu’on méprise les richesses.

Aussi avec ces principes, qui, ainsi que nous l’avons dit, avaient régi les trente-cinq premières années de sa vie, d’Artagnan ne fut pas plutôt riche qu’il dut se demander si, malgré sa richesse, il était toujours brave.

À cela, pour tout autre que d’Artagnan, l’événement de la place de Grève eût pu servir de réponse. Bien des consciences s’en fussent contentées; mais d’Artagnan était assez brave pour se demander sincèrement et consciencieusement s’il était brave.

Aussi à ceci:

— Mais il me semble que j’ai assez vivement dégainé et assez proprement estocadé sur la place de Grève pour être rassuré sur ma bravoure.

D’Artagnan s’était répondu à lui-même.

— Tout beau, capitaine! ceci n’est point une réponse. J’ai été brave ce jour-là parce qu’on brûlait ma maison, et il y a cent et même mille à parier contre un que, si ces messieurs de l’émeute n’eussent pas eu cette malencontreuse idée, leur plan d’attaque eût réussi, ou du moins ce n’eût point été moi qui m’y fusse opposé.

«Maintenant, que va-t-on tenter contre moi? Je n’ai pas de maison à brûler en Bretagne; je n’ai pas de trésor qu’on puisse m’enlever.

«Non! mais j’ai ma peau; cette précieuse peau de M. d’Artagnan, qui vaut toutes les maisons et tous les trésors du monde; cette peau à laquelle je tiens par-dessus tout parce qu’elle est, à tout prendre, la reliure d’un corps qui renferme un cœur très chaud et très satisfait de battre, et par conséquent de vivre.

«Donc, je désire vivre, et en réalité je vis bien mieux, bien plus complètement, depuis que je suis riche. Qui diable disait que l’argent gâtait la vie? Il n’en est rien, sur mon âme! il semble, au contraire, que maintenant j’absorbe double quantité d’air et de soleil. Mordioux! que sera-ce donc si je double encore cette fortune, et si, au lieu de cette badine que je tiens en ma main, je porte jamais le bâton de maréchal?

«Alors je ne sais plus s’il y aura, à partir de ce moment-là, assez d’air et de soleil pour moi.

«Au fait, ce n’est pas un rêve; qui diable s’opposerait à ce que le roi me fît duc et maréchal, comme son père, le roi Louis XIII, a fait duc et connétable Albert de Luynes? Ne suis-je pas aussi brave et bien autrement intelligent que cet imbécile de Vitry?

«Ah! voilà justement ce qui s’opposera à mon avancement; j’ai trop d’esprit.

«Heureusement, s’il y a une justice en ce monde, la fortune en est avec moi aux compensations. Elle me doit, certes, une récompense pour tout ce que j’ai fait pour Anne d’Autriche et un dédommagement pour tout ce qu’elle n’a point fait pour moi.

«Donc, à l’heure qu’il est, me voilà bien avec un roi, et avec un roi qui a l’air de vouloir régner.

«Dieu le maintienne dans cette illustre voie! Car s’il veut régner, il a besoin de moi, et s’il a besoin de moi, il faudra bien qu’il me donne ce qu’il m’a promis. Chaleur et lumière. Donc, je marche, comparativement, aujourd’hui, comme je marchais autrefois, de rien à tout.

«Seulement, le rien aujourd’hui, c’est le tout d’autrefois; il n’y a que ce petit changement dans ma vie.

«Et maintenant, voyons! faisons la part du cœur, puisque j’en ai parlé tout à l’heure.

«Mais, en vérité, je n’en ai parlé que pour mémoire.

Et le Gascon appuya la main sur sa poitrine, comme s’il y eût cherché effectivement la place du cœur.

— Ah! malheureux! murmura-t-il en souriant avec amertume. Ah! pauvre espèce! tu avais espéré un instant n’avoir pas de cœur, et voilà que tu en as un, courtisan manqué que tu es, et même un des plus séditieux.

«Tu as un cœur qui te parle en faveur de M. Fouquet.

«Qu’est-ce que M. Fouquet, cependant, lorsqu’il s’agit du roi? Un conspirateur, un véritable conspirateur, qui ne s’est même pas donné la peine de te cacher qu’il conspirait; aussi, quelle arme n’aurais-tu pas contre lui, si sa bonne grâce et son esprit n’eussent pas fait un fourreau à cette arme.

«La révolte à main armée!... car enfin, M. Fouquet a fait de la révolte à main armée.

«Ainsi, quand le roi soupçonne vaguement M. Fouquet de sourde rébellion, moi, je sais, moi, je puis prouver que M. Fouquet a fait verser le sang des sujets du roi.

«Voyons maintenant: sachant tout cela et le taisant, que veut de plus ce cœur si pitoyable pour un bon procédé de M. Fouquet, pour une avance de quinze mille livres, pour un diamant de mille pistoles, pour un sourire où il y avait bien autant d’amertume que de bienveillance? Je lui sauve la vie.

«Maintenant j’espère, continua le mousquetaire, que cet imbécile de cœur va garder le silence et qu’il est bel et bien quitte avec M. Fouquet.

«Donc, maintenant le roi est mon soleil, et comme voilà mon cœur quitte avec M. Fouquet, gare à qui se remettra devant mon soleil! En avant pour Sa Majesté Louis XIV, en avant!

Ces réflexions étaient les seuls empêchements qui pussent retarder l’allure de d’Artagnan. Or, ces réflexions une fois faites, il pressa le pas de sa monture.

Mais, si parfait que fût le cheval Zéphire, il ne pouvait aller toujours. Le lendemain du départ de Paris, il fut laissé à Chartres chez un vieil ami que d’Artagnan s’était fait d’un hôtelier de la ville. Puis, à partir de ce moment, le mousquetaire voyagea sur des chevaux de poste. Grâce à ce mode de locomotion, il traversa donc l’espace qui sépare Chartres de Châteaubriant. Dans cette dernière ville, encore assez éloignée des côtes pour que nul ne devinât que d’Artagnan allait gagner la mer, assez éloignée de Paris pour que nul ne soupçonnât qu’il en venait, le messager de Sa Majesté Louis XIV, que d’Artagnan avait appelé son soleil sans se douter que celui qui n’était encore qu’une assez pauvre étoile dans le ciel de la royauté ferait un jour de cet astre son emblème, le messager du roi Louis XIV, disons-nous, quitta la poste et acheta un bidet de la plus pauvre apparence, une de ces montures que jamais officier de cavalerie ne se permettrait de choisir, de peur d’être déshonoré. Sauf le pelage, cette nouvelle acquisition rappelait fort à d’Artagnan ce fameux cheval orange avec lequel ou plutôt sur lequel il avait fait son entrée dans le monde.

Il est vrai de dire que, du moment où il avait enfourché cette nouvelle monture, ce n’était plus d’Artagnan qui voyageait, c’était un bonhomme vêtu d’un justaucorps gris de fer, d’un haut-de-chausses marron, tenant le milieu entre le prêtre et le laïque; ce qui, surtout, le rapprochait de l’homme d’Église, c’est que d’Artagnan avait mis sur son crâne une calotte de velours râpé, et par-dessus la calotte un grand chapeau noir; plus d’épée: un bâton pendu par une corde à son avant-bras, mais auquel il se promettait, comme auxiliaire inattendu, de joindre à l’occasion une bonne dague de dix pouces cachée sous son manteau. Le bidet acheté à Châteaubriant complétait la différence. Il s’appelait, ou plutôt d’Artagnan l’avait appelé Furet.

— Si de Zéphire j’ai fait Furet, dit d’Artagnan, il faut faire de mon nom un diminutif quelconque.

«Donc, au lieu de d’Artagnan, je serai Agnan tout court; c’est une concession que je dois naturellement à mon habit gris, à mon chapeau rond et à ma calotte râpée.

M. Agnan voyagea donc sans secousse exagérée sur Furet, qui trottait l’amble comme un véritable cheval déluré, et qui, tout en trottant l’amble, faisait gaillardement ses douze lieues par jour, grâce à quatre jambes sèches comme des fuseaux, dont l’art exercé de d’Artagnan avait apprécié l’aplomb et la sûreté sous l’épaisse fourrure qui les cachait.

Chemin faisant, le voyageur prenait des notes, étudiait le pays sévère et froid qu’il traversait, tout en cherchant le prétexte le plus plausible d’aller à Belle-Île-en-Mer et de tout voir sans éveiller le soupçon. De cette façon, il put se convaincre de l’importance que prenait l’événement à mesure qu’il s’en approchait.

Dans cette contrée reculée, dans cet ancien duché de Bretagne qui n’était pas français à cette époque, et qui ne l’est guère encore aujourd’hui, le peuple ne connaissait pas le roi de France. Non seulement il ne le connaissait pas, mais même ne voulait pas le connaître. Un fait, un seul, surnageait visible pour lui sur le courant de la politique. Ses anciens ducs ne gouvernaient plus, mais c’était un vide: rien de plus. À la place du duc souverain, les seigneurs de paroisse régnaient sans limite.

Et au-dessus de ces seigneurs, Dieu, qui n’a jamais été oublié en Bretagne.

Parmi ces suzerains de châteaux et de clochers, le plus puissant, le plus riche et surtout le plus populaire, c’était M. Fouquet, seigneur de Belle-Île.

Même dans le pays, même en vue de cette île mystérieuse, les légendes et les traditions consacraient ses merveilles.

Tout le monde n’y pénétrait pas; l’île, d’une étendue de six lieues de long sur six de large, était une propriété seigneuriale que longtemps le peuple avait respectée, couverte qu’elle était du nom de Retz, si fort redouté dans la contrée.

Peu après l’érection de cette seigneurie en marquisat par Charles IX, Belle-Île était passée à M. Fouquet.

La célébrité de l’île ne datait pas d’hier: son nom, ou plutôt sa qualification, remontait à la plus haute Antiquité; les anciens l’appelaient Kalonèse, de deux mots grecs qui signifient belle île. Ainsi, à dix huit cents ans de distance, elle avait, dans un autre idiome, porté le même nom qu’elle portait encore.

C’était donc quelque chose en soi que cette propriété de M. le surintendant, outre sa position à six lieues des côtes de France, position qui la fait souveraine dans sa solitude maritime, comme un majestueux navire qui dédaignerait les rades et qui jetterait fièrement ses ancres au beau milieu de l’océan.

D’Artagnan apprit tout cela sans paraître le moins du monde étonné: il apprit aussi que le meilleur moyen de prendre langue était de passer à La Roche-Bernard, ville assez importante sur l’embouchure de la Vilaine.