Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 38
Tandis que cette scène bruyante et ensanglantée se passait sur la Grève, plusieurs hommes, barricadés derrière la porte de communication du jardin, remettaient leurs épées au fourreau, aidaient l’un d’eux à monter sur son cheval tout sellé qui attendait dans le jardin, et, comme une volée d’oiseaux effarés, s’enfuyaient dans toutes les directions, les uns escaladant les murs, les autres se précipitant par les portes avec toute l’ardeur de la panique.
Celui qui monta sur le cheval et qui lui fit sentir l’éperon avec une telle brutalité que l’animal faillit franchir la muraille, ce cavalier, disons-nous, traversa la place Baudoyer, passa comme l’éclair devant la foule des rues, écrasant, culbutant, renversant tout, et dix minutes après arriva aux portes de la surintendance, plus essoufflé encore que son cheval. L’abbé Fouquet, au bruit retentissant des fers sur le pavé, parut à une fenêtre de la cour, et avant même que le cavalier eût mis pied à terre:
— Eh bien! Danicamp? demanda-t-il, à moitié penché hors de la fenêtre.
— Eh bien! c’est fini, répondit le cavalier.
— Fini! cria l’abbé; alors ils sont sauvés?
— Non pas, monsieur, répliqua le cavalier. Ils sont pendus.
— Pendus! répéta l’abbé pâlissant.
Une porte latérale s’ouvrit soudain, et Fouquet apparut dans la chambre, pâle, égaré, les lèvres entrouvertes par un cri de douleur et de colère.
Il s’arrêta sur le seuil, écoutant ce qui se disait de la cour à la fenêtre.
— Misérables! dit l’abbé, vous ne vous êtes donc pas battus!
— Comme des lions.
— Dites comme des lâches.
— Monsieur!
— Cent hommes de guerre, l’épée à la main, valent dix mille archers dans une surprise. Où est Menneville, ce fanfaron, ce vantard qui ne devait revenir que mort ou vainqueur?
— Eh bien! monsieur, il a tenu parole. Il est mort.
— Mort! qui l’a tué?
— Un démon déguisé en homme, un géant armé de dix épées flamboyantes, un enragé qui a d’un seul coup éteint le feu, éteint l’émeute, et fait sortir cent mousquetaires du pavé de la place de Grève.
Fouquet souleva son front tout ruisselant de sueur.
— Oh! Lyodot et d’Eymeris! murmura-t-il, morts! morts! morts! et moi déshonoré.
L’abbé se retourna, et apercevant son frère écrasé, livide:
— Allons! allons! dit-il, c’est un coup du sort, monsieur, il ne faut pas nous lamenter ainsi. Puisque cela ne s’est point fait, c’est que Dieu...
— Taisez-vous, l’abbé! taisez-vous! cria Fouquet; vos excuses sont des blasphèmes. Faites monter ici cet homme, et qu’il raconte les détails de l’horrible événement.
— Mais, mon frère...
— Obéissez, monsieur!
L’abbé fit un signe, et une demi-minute après on entendit les pas de l’homme dans l’escalier.
En même temps, Gourville apparut derrière Fouquet, pareil à l’ange gardien du surintendant, appuyant un doigt sur ses lèvres pour lui enjoindre de s’observer au milieu des élans mêmes de sa douleur. Le ministre reprit toute la sérénité que les forces humaines peuvent laisser à la disposition d’un cœur à demi brisé par la douleur. Danicamp parut.
— Faites votre rapport, dit Gourville.
— Monsieur, répondit le messager, nous avions reçu l’ordre d’enlever les prisonniers et de crier: «Vive Colbert!» en les enlevant.
— Pour les brûler vifs, n’est-ce pas, l’abbé? interrompit Gourville.
— Oui! oui! l’ordre avait été donné à Menneville. Menneville savait ce qu’il en fallait faire, et Menneville est mort.
Cette nouvelle parut rassurer Gourville au lieu de l’attrister.
— Pour les brûler vifs? répéta le messager, comme s’il eût douté que cet ordre, le seul qui lui eût été donné au reste, fût bien réel.
— Mais certainement pour les brûler vifs, reprit brutalement l’abbé.
— D’accord, monsieur, d’accord, reprit l’homme en cherchant des yeux sur la physionomie des deux interlocuteurs ce qu’il y avait de triste ou d’avantageux pour lui à raconter selon la vérité.
— Maintenant, racontez, dit Gourville.
— Les prisonniers, continua Danicamp, devaient donc être amenés à la Grève, et le peuple en fureur voulait qu’ils fussent brûlés au lieu d’être pendus.
— Le peuple a ses raisons, dit l’abbé; continuez.
— Mais, reprit l’homme, au moment où les archers venaient d’être enfoncés, au moment où le feu prenait dans une des maisons de la place destinée à servir de bûcher aux coupables, un furieux, ce démon, ce géant dont je vous parlais, et qu’on nous avait dit être le propriétaire de la maison en question, aidé d’un jeune homme qui l’accompagnait, jeta par la fenêtre ceux qui activaient le feu, appela au secours les mousquetaires qui se trouvaient dans la foule, sauta lui-même du premier étage dans la place, et joua si désespérément de l’épée, que la victoire fut rendue aux archers, les prisonniers repris et Menneville tué. Une fois repris, les condamnés furent exécutés en trois minutes.
Fouquet, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de laisser échapper un sourd gémissement.
— Et cet homme, le propriétaire de la maison, reprit l’abbé, comment le nomme-t-on?
— Je ne vous le dirai pas, n’ayant pas pu le voir; mon poste m’avait été désigné dans le jardin, et je suis resté à mon poste; seulement, on est venu me raconter l’affaire. J’avais ordre, la chose une fois finie, de venir vous annoncer en toute hâte de quelle façon elle était finie. Selon l’ordre, je suis parti au galop, et me voilà.
— Très bien, monsieur, nous n’avons pas autre chose à demander de vous, dit l’abbé, de plus en plus atterré à mesure qu’approchait le moment d’aborder son frère seul à seul.
— On vous a payé? demanda Gourville.
— Un acompte, monsieur, répondit Danicamp.
— Voilà vingt pistoles. Allez, monsieur, et n’oubliez pas de toujours défendre, comme cette fois, les véritables intérêts du roi.
— Oui, monsieur, dit l’homme en s’inclinant et en serrant l’argent dans sa poche.
Après quoi il sortit.
À peine fut-il dehors que Fouquet, qui était resté immobile, s’avança d’un pas rapide et se trouva entre l’abbé et Gourville. Tous deux ouvrirent en même temps la bouche pour parler.
— Pas d’excuses! dit-il, pas de récriminations contre qui que ce soit. Si je n’eusse pas été un faux ami, je n’eusse confié à personne le soin de délivrer Lyodot et d’Eymeris. C’est moi seul qui suis coupable, à moi seul donc les reproches et les remords. Laissez-moi, l’abbé.
— Cependant, monsieur, vous n’empêcherez pas, répondit celui-ci, que je ne fasse rechercher le misérable qui s’est entremis pour le service de M. Colbert dans cette partie si bien préparée; car, s’il est d’une bonne politique de bien aimer ses amis, je ne crois pas mauvaise celle qui consiste à poursuivre ses ennemis d’une façon acharnée.
— Trêve de politique, l’abbé; sortez, je vous prie, et que je n’entende plus parler de vous jusqu’à nouvel ordre; il me semble que nous avons besoin de beaucoup de silence et de circonspection. Vous avez un terrible exemple devant vous. Messieurs, pas de représailles, je vous le défends.
— Il n’y a pas d’ordres, grommela l’abbé, qui m’empêchent de venger sur un coupable l’affront fait à ma famille.
— Et moi, s’écria Fouquet de cette voix impérative à laquelle on sent qu’il n’y a rien à répondre, si vous avez une pensée, une seule, qui ne soit pas l’expression absolue de ma volonté, je vous ferai jeter à la Bastille deux heures après que cette pensée se sera manifestée. Réglez-vous là-dessus, l’abbé.
L’abbé s’inclina en rougissant.
Fouquet fit signe à Gourville de le suivre, et déjà se dirigeait vers son cabinet, lorsque l’huissier annonça d’une voix haute:
— M. le chevalier d’Artagnan.
— Qu’est-ce? fit négligemment Fouquet à Gourville.
— Un ex-lieutenant des mousquetaires de Sa Majesté, répondit Gourville sur le même ton.
Fouquet ne prit pas même la peine de réfléchir et se remit à marcher.
— Pardon, monseigneur! dit alors Gourville; mais, je réfléchis, ce brave garçon a quitté le service du roi, et probablement vient-il toucher un quart de pension quelconque.
— Au diable! dit Fouquet; pourquoi prend-il si mal son temps?
— Permettez, monseigneur, que je lui dise un mot de refus alors; car il est de ma connaissance, et c’est un homme qu’il vaut mieux, dans les circonstances où nous nous trouvons, avoir pour ami que pour ennemi.
— Répondez tout ce que vous voudrez, dit Fouquet.
— Eh! mon Dieu! dit l’abbé plein de rancune, comme un homme d’Église, répondez qu’il n’y a pas d’argent, surtout pour les mousquetaires.
Mais l’abbé n’avait pas plutôt lâché ce mot imprudent, que la porte entrebâillée s’ouvrit tout à fait et que d’Artagnan parut.
— Eh! monsieur Fouquet, dit-il, je le savais bien, qu’il n’y avait pas d’argent pour les mousquetaires. Aussi je ne venais point pour m’en faire donner, mais bien pour m’en faire refuser. C’est fait, merci. Je vous donne le bonjour et vais en chercher chez M. Colbert.
Et il sortit après un salut assez leste.
— Gourville, dit Fouquet, courez après cet homme et me le ramenez.
Gourville obéit et rejoignit d’Artagnan sur l’escalier. D’Artagnan, entendant des pas derrière lui, se retourna et aperçut Gourville.
— Mordioux! mon cher monsieur, dit-il, ce sont de tristes façons que celles de messieurs vos gens de finances; je viens chez M. Fouquet pour toucher une somme ordonnancée par Sa Majesté, et l’on m’y reçoit comme un mendiant qui vient pour demander une aumône, ou comme un filou qui vient pour voler une pièce d’argenterie.
— Mais vous avez prononcé le nom de M. Colbert, cher monsieur d’Artagnan; vous avez dit que vous alliez chez M. Colbert?
— Certainement que j’y vais, ne fût-ce que pour lui demander satisfaction des gens qui veulent brûler les maisons en criant: «Vive Colbert!»
Gourville dressa les oreilles.
— Oh! oh! dit-il, vous faites allusion à ce qui vient de se passer en Grève?
— Oui, certainement.
— Et en quoi ce qui vient de se passer vous importe-t-il?
— Comment! vous me demandez en quoi il m’importe ou il ne m’importe pas que M. Colbert fasse de ma maison un bûcher?
— Ainsi, votre maison... C’est votre maison qu’on voulait brûler?
— Pardieu!
— Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame est à vous?
— Depuis huit jours.
— Et vous êtes ce brave capitaine, vous êtes cette vaillante épée qui a dispersé ceux qui voulaient brûler les condamnés?
— Mon cher monsieur Gourville, mettez-vous à ma place: je suis agent de la force publique et propriétaire. Comme capitaine, mon devoir est de faire accomplir les ordres du roi. Comme propriétaire, mon intérêt est qu’on ne me brûle pas ma maison. J’ai donc suivi à la fois les lois de l’intérêt et du devoir en remettant MM. Lyodot et d’Eymeris entre les mains des archers.
— Ainsi c’est vous qui avez jeté un homme par la fenêtre?
— C’est moi-même, répliqua modestement d’Artagnan.
— C’est vous qui avez tué Menneville?
— J’ai eu ce malheur, dit d’Artagnan saluant comme un homme que l’on félicite.
— C’est vous enfin qui avez été cause que les deux condamnés ont été pendus?
— Au lieu d’être brûlés, oui, monsieur, et je m’en fais gloire. J’ai arraché ces pauvres diables à d’effroyables tortures. Comprenez-vous, mon cher monsieur Gourville, qu’on voulait les brûler vifs? cela passe toute imagination.
— Allez, mon cher monsieur d’Artagnan, allez, dit Gourville voulant épargner à Fouquet la vue d’un homme qui venait de lui causer une si profonde douleur.
— Non pas, dit Fouquet, qui avait entendu de la porte de l’antichambre; non pas, monsieur d’Artagnan, venez, au contraire.
D’Artagnan essuya au pommeau de son épée une dernière trace sanglante qui avait échappé à son investigation et rentra. Alors il se retrouva en face de ces trois hommes, dont les visages portaient trois expressions bien différentes: chez l’abbé celle de la colère, chez Gourville celle de la stupeur, chez Fouquet celle de l’abattement.
— Pardon, monsieur le ministre, dit d’Artagnan, mais mon temps est compté, il faut que je passe à l’intendance pour m’expliquer avec M. Colbert et toucher mon quartier.
— Mais, monsieur, dit Fouquet, il y a de l’argent ici.
D’Artagnan, étonné, regarda le surintendant.
— Il vous a été répondu légèrement, monsieur, je le sais, je l’ai entendu, dit le ministre; un homme de votre mérite devrait être connu de tout le monde.
D’Artagnan s’inclina.
— Vous avez une ordonnance? ajouta Fouquet.
— Oui, monsieur.
— Donnez, je vais vous payer moi-même; venez.
Il fit un signe à Gourville et à l’abbé, qui demeurèrent dans la chambre où ils étaient, et emmena d’Artagnan dans son cabinet. Une fois arrivé:
— Combien vous doit-on, monsieur?
— Mais quelque chose comme cinq mille livres, monseigneur.
— Pour votre arriéré de solde?
— Pour un quartier.
— Un quartier de cinq mille livres! dit Fouquet attachant sur le mousquetaire un profond regard; c’est donc vingt mille livres par an que le roi vous donne?
— Oui, monseigneur, c’est vingt mille livres; trouvez-vous que cela soit trop?
— Moi! s’écria Fouquet, et il sourit amèrement. Si je me connaissais en hommes, si j’étais, au lieu d’un esprit léger, inconséquent et vain, un esprit prudent et réfléchi; si, en un mot, j’avais, comme certaines gens, su arranger ma vie, vous ne recevriez pas vingt mille livres par an, mais cent mille, et vous ne seriez pas au roi, mais à moi!
D’Artagnan rougit légèrement. Il y a dans la façon dont se donne l’éloge, dans la voix du louangeur, dans son accent affectueux, un poison si doux, que le plus fort en est parfois enivré.
Le surintendant termina cette allocution en ouvrant un tiroir, où il prit quatre rouleaux qu’il posa devant d’Artagnan.
Le Gascon en écorna un.
— De l’or! dit-il.
— Cela vous chargera moins, monsieur.
— Mais alors, monsieur, cela fait vingt mille livres.
— Sans doute.
— Mais on ne m’en doit que cinq.
— Je veux vous épargner la peine de passer quatre fois à la surintendance.
— Vous me comblez, monsieur.
— Je fais ce que je dois, monsieur le chevalier, et j’espère que vous ne me garderez pas rancune pour l’accueil de mon frère. C’est un esprit plein d’aigreur et de caprice.
— Monsieur, dit d’Artagnan, croyez que rien ne me fâcherait plus qu’une excuse de vous.
— Aussi ne le ferai-je plus, et me contenterai-je de vous demander une grâce.
— Oh! monsieur.
Fouquet tira de son doigt un diamant d’environ mille pistoles.
— Monsieur, dit-il, la pierre que voici me fut donnée par un ami d’enfance, par un homme à qui vous avez rendu un grand service.
La voix de Fouquet s’altéra sensiblement.
— Un service, moi! fit le mousquetaire; j’ai rendu un service à l’un de vos amis?
— Vous ne pouvez l’avoir oublié, monsieur, car c’est aujourd’hui même.
— Et cet ami s’appelait?...
— M. d’Eymeris.
— L’un des condamnés?
— Oui, l’une des victimes... Eh bien! monsieur d’Artagnan, en faveur du service que vous lui avez rendu, je vous prie d’accepter ce diamant. Faites cela pour l’amour de moi.
— Monsieur...
— Acceptez, vous dis-je. Je suis aujourd’hui dans un jour de deuil, plus tard vous saurez cela peut-être; aujourd’hui j’ai perdu un ami; eh bien! j’essaie d’en retrouver un autre.
— Mais, monsieur Fouquet...
— Adieu, monsieur d’Artagnan, adieu! s’écria Fouquet le cœur gonflé, ou plutôt, au revoir!
Et le ministre sortit de son cabinet; laissant aux mains du mousquetaire la bague et les vingt mille livres.
— Oh! oh! dit d’Artagnan après un moment de réflexion sombre; est-ce que je comprendrais? Mordioux! si je comprends, voilà un bien galant homme!... Je m’en vais me faire expliquer cela par M. Colbert.
Et il sortit.
Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M. l’intendant et Mgr le surintendant
M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en un petit quart d’heure.
Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser, selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens, comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été prononcé pendant l’échauffourée.
D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers.
Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement de ses gros sourcils.
— Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter.
— Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre?
— Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet fort ému.
— Une poignée de conspirateurs...
— Non pas, non pas, une masse de peuple!
— Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites, monsieur?...
— Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant les cris étaient terribles.
— Et c’était du peuple, du vrai peuple?
— Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus.
— Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés?
— Oh! oui, monsieur.
— C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté?
— Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur.
— Vous n’avez tué personne, au moins?
— Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre autres, qui n’était pas un homme ordinaire.
— Qui?
— Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait l’œil ouvert.
— Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un brave homme qui demandait un poulet gras?
— Oui, monsieur, c’est le même.
— Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui?
— Plus fort que tous les autres; comme un enragé.
Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers luisants qu’on écrase sous l’herbe.
— Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre, et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient ses amis d’enfance?
«C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant homme.»
— Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est mort?
D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée.
— Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup.
— Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert.
— En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi?
— Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert, c’est le roi.
«Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de l’hypocrisie avec moi...»
— Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté, monsieur l’intendant?
— Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire, monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et toute chargée d’avance d’hostilités.
— Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans l’ordre.
Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet.
— Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur.
— Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela? fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour tout autre.
— Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout vous raconter cela.
— C’est un exploit pourtant, monsieur.
— Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase l’esprit.
— À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors?
— Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver.
— Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de l’argent?
— Précisément, monsieur.
— Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du guet.
D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas.
Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas. D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à réflexion.
En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan, soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu de temps, pour qu’il fût déjà oublié.
Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et rappeler d’Artagnan.
— Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi?
D’Artagnan se retourna.
— Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous dire, n’est-ce pas?
— Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une ordonnance?
— Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert.
— Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie, moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez.
— Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est payé.
— Payé! par qui donc?
— Mais par le surintendant.
Colbert pâlit.
— Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé, pourquoi me montrer ce papier?
— Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un quartier de la pension qu’il veut bien me faire...
— Chez moi?... dit Colbert.
— Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M. Colbert.»
Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage.
— Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il.
— Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq mille livres...
— Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension?
— Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore; oui, vingt mille livres.
— Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire.