Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 37
— Excellent, mon ami, répliqua le comte sans lui faire remarquer que Le Mans était dans la même direction que la Touraine, et qu’en attendant deux jours au plus il pourrait faire route avec un ami.
Mais d’Artagnan, plus embarrassé que le comte, creusait à chaque explication nouvelle le bourbier dans lequel il s’enfonçait peu à peu.
— Je partirai demain au point du jour, dit-il enfin. Jusque-là, Raoul, veux-tu venir avec moi?
— Oui, monsieur le chevalier, dit le jeune homme, si M. le comte n’a pas affaire de moi.
— Non, Raoul; j’ai audience aujourd’hui de Monsieur, frère du roi, voilà tout.
Raoul demanda son épée à Grimaud, qui la lui apporta sur-le-champ.
— Alors, ajouta d’Artagnan ouvrant ses deux bras à Athos, adieu, cher ami!
Athos l’embrassa longuement, et le mousquetaire, qui comprit bien sa discrétion, lui glissa à l’oreille:
— Affaire d’État!
Ce à quoi Athos ne répondit que par un serrement de main plus significatif encore.
Alors ils se séparèrent. Raoul prit le bras de son vieil ami, qui l’emmena par la rue Saint-Honoré.
— Je te conduis chez le dieu Plutus, dit d’Artagnan au jeune homme; prépare-toi; toute la journée tu verras empiler des écus. Suis-je changé, mon Dieu!
— Oh! oh! voilà bien du monde dans la rue, dit Raoul.
— Est-ce procession, aujourd’hui? demanda d’Artagnan à un flâneur.
— Monsieur, c’est pendaison, répliqua le passant.
— Comment! pendaison, fit d’Artagnan, en Grève?
— Oui, monsieur.
— Diable soit du maraud qui se fait pendre le jour où j’ai besoin d’aller toucher mon terme de loyer! s’écria d’Artagnan. Raoul, as-tu vu pendre?
— Jamais, monsieur... Dieu merci!
— Voilà bien la jeunesse... Si tu étais de garde à la tranchée, comme je le fus, et qu’un espion... Mais, vois-tu, pardonne, Raoul, je radote... Tu as raison, c’est hideux de voir pendre... À quelle heure pendra-t-on, monsieur, s’il vous plaît?
— Monsieur, reprit le flâneur avec déférence, charmé qu’il était de lier conversation avec deux hommes d’épée, ce doit être pour trois heures.
— Oh! il n’est qu’une heure et demie, allongeons les jambes, nous arriverons à temps pour toucher mes trois cent soixante-quinze livres et repartir avant l’arrivée du patient.
— Des patients, monsieur, continua le bourgeois, car ils sont deux.
— Monsieur, je vous rends mille grâces, dit d’Artagnan, qui, en vieillissant, était devenu d’une politesse raffinée.
En entraînant Raoul, il se dirigea rapidement vers le quartier de la Grève.
Sans cette grande habitude que le mousquetaire avait de la foule et le poignet irrésistible auquel se joignait une souplesse peu commune des épaules, ni l’un ni l’autre des deux voyageurs ne fût arrivé à destination.
Ils suivaient le quai qu’ils avaient gagné en quittant la rue Saint-Honoré, dans laquelle ils s’étaient engagés après avoir pris congé d’Athos.
D’Artagnan marchait le premier: son coude, son poignet, son épaule, formaient trois coins qu’il savait enfoncer avec art dans les groupes pour les faire éclater et se disjoindre comme des morceaux de bois. Souvent il usait comme renfort de la poignée en fer de son épée. Il l’introduisait entre des côtes trop rebelles, et la faisant jouer, en guise de levier ou de pince, séparait à propos l’époux de l’épouse, l’oncle du neveu, le frère du frère. Tout cela si naturellement et avec de si gracieux sourires, qu’il eût fallu avoir des côtes de bronze pour ne pas crier merci quand la poignée faisait son jeu, ou des cœurs de diamant pour ne pas être enchanté quand le sourire s’épanouissait sur les lèvres du mousquetaire. Raoul, suivant son ami, ménageait les femmes, qui admiraient sa beauté, contenait les hommes, qui sentaient la rigidité de ses muscles, et tous deux fendaient, grâce à cette manœuvre, l’onde un peu compacte et un peu bourbeuse du populaire.
Ils arrivèrent en vue des deux potences, et Raoul détourna les yeux avec dégoût. Pour d’Artagnan, il ne les vit même pas; sa maison au pignon dentelé, aux fenêtres pleines de curieux, attirait, absorbait même toute l’attention dont il était capable.
Il distingua dans la place et autour des maisons bon nombre de mousquetaires en congé, qui, les uns avec des femmes, les autres avec des amis, attendaient l’instant de la cérémonie. Ce qui le réjouit par-dessus tout, ce fut de voir que le cabaretier, son locataire, ne savait auquel entendre.
Trois garçons ne pouvaient suffire à servir les buveurs. Il y en avait dans la boutique, dans les chambres, dans la cour même. D’Artagnan fit observer cette affluence à Raoul et ajouta:
— Le drôle n’aura pas d’excuse pour ne pas payer son terme. Vois tous ces buveurs, Raoul, on dirait des gens de bonne compagnie. Mordioux! mais on n’a pas de place ici.
Cependant d’Artagnan réussit à attraper le patron par le coin de son tablier et à se faire reconnaître de lui.
— Ah! monsieur le chevalier, dit le cabaretier à moitié fou, une minute, de grâce! J’ai ici cent enragés qui mettent ma cave sens dessus dessous.
— La cave, bon, mais non le coffre-fort.
— Oh! monsieur, vos trente-sept pistoles et demie sont là-haut toutes comptées dans ma chambre; mais il y a dans cette chambre trente compagnons qui sucent les douves d’un petit baril de porto que j’ai défoncé ce matin pour eux... Donnez-moi une minute, rien qu’une minute.
— Soit, soit.
— Je m’en vais, dit Raoul bas à d’Artagnan; cette joie est ignoble.
— Monsieur, répliqua sévèrement d’Artagnan, vous allez me faire le plaisir de rester ici. Le soldat doit se familiariser avec tous les spectacles. Il y a dans l’œil, quand il est jeune, des fibres qu’il faut savoir endurcir, et l’on n’est vraiment généreux et bon que du moment où l’œil est devenu dur et le cœur resté tendre. D’ailleurs, mon petit Raoul, veux-tu me laisser seul ici? Ce serait mal à toi. Tiens, il y a la cour là-bas, et un arbre dans cette cour; viens à l’ombre, nous respirerons mieux que dans cette atmosphère chaude de vins répandus.
De l’endroit où s’étaient placés les deux nouveaux hôtes de l’Image-de-Notre-Dame, ils entendaient le murmure toujours grossissant des flots du peuple, et ne perdaient ni un cri ni un geste des buveurs attablés dans le cabaret ou disséminés dans les chambres. D’Artagnan eût voulu se placer en vedette pour une expédition, qu’il n’eût pas mieux réussi.
L’arbre sous lequel Raoul et lui étaient assis les couvrait d’un feuillage déjà épais. C’était un marronnier trapu, aux branches inclinées, qui versait son ombre sur une table tellement brisée, que les buveurs avaient dû renoncer à s’en servir.
Nous disons que de ce poste d’Artagnan voyait tout. Il observait, en effet, les allées et venues des garçons, l’arrivée des nouveaux buveurs, l’accueil tantôt amical, tantôt hostile, qui était fait à certains arrivants par certains installés. Il observait pour passer le temps, car les trente-sept pistoles et demie tardaient beaucoup à arriver.
Raoul le lui fit remarquer.
— Monsieur, lui dit-il, vous ne pressez pas votre locataire, et tout à l’heure les patients vont arriver. Il y aura une telle presse en ce moment, que nous ne pourrons plus sortir.
— Tu as raison, dit le mousquetaire. Holà! oh! quelqu’un, mordioux!
Mais il eut beau crier, frapper sur les débris de la table, qui tombèrent en poussière sous son poing, nul ne vint. D’Artagnan se préparait à aller trouver lui-même le cabaretier pour le forcer à une explication définitive, lorsque la porte de la cour dans laquelle il se trouvait avec Raoul, porte qui communiquait au jardin situé derrière, s’ouvrit en criant péniblement sur ses gonds rouillés, et un homme vêtu en cavalier sortit de ce jardin l’épée au fourreau, mais non à la ceinture, traversa la cour sans refermer la porte, et ayant jeté un regard oblique sur d’Artagnan et son compagnon, se dirigea vers le cabaret même en promenant partout ses yeux qui semblaient percer les murs et les consciences.
«Tiens, se dit d’Artagnan, mes locataires communiquent... Ah! c’est sans doute encore quelque curieux de pendaison.»
Au même moment, les cris et le vacarme des buveurs cessèrent dans les chambres supérieures. Le silence, en pareille circonstance, surprend comme un redoublement de bruit. D’Artagnan voulut voir quelle était la cause de ce silence subit. Il vit alors que cet homme, en habit de cavalier, venait d’entrer dans la chambre principale et qu’il haranguait les buveurs, qui tous l’écoutaient avec une attention minutieuse. Son allocution, d’Artagnan l’eût entendue peut-être sans le bruit dominant des clameurs populaires qui faisait un formidable accompagnement à la harangue de l’orateur. Mais elle finit bientôt, et tous les gens que contenait le cabaret sortirent les uns après les autres par petits groupes; de telle sorte, cependant, qu’il n’en demeura que six dans la chambre: l’un de ces six, l’homme à l’épée, prit à part le cabaretier, l’occupant par des discours plus ou moins sérieux, tandis que les autres allumaient un grand feu dans l’âtre: chose assez étrange par le beau temps et la chaleur.
— C’est singulier, dit d’Artagnan à Raoul; mais je connais ces figures-là.
— Ne trouvez-vous pas, dit Raoul, que cela sent la fumée ici?
— Je trouve plutôt que cela sent la conspiration, répliqua d’Artagnan.
Il n’avait pas achevé que quatre de ces hommes étaient descendus dans la cour, et, sans apparence de mauvais desseins, montaient la garde aux environs de la porte de communication, en lançant par intervalles à d’Artagnan des regards qui signifiaient beaucoup de choses.
— Mordioux! dit tout bas d’Artagnan à Raoul, il y a quelque chose. Es-tu curieux, toi, Raoul?
— C’est selon, monsieur le chevalier.
— Moi, je suis curieux comme une vieille femme. Viens un peu sur le devant, nous verrons le coup d’œil de la place. Il y a gros à parier que ce coup d’œil va être curieux.
— Mais vous savez, monsieur le chevalier, que je ne veux pas me faire le spectateur passif et indifférent de la mort de deux pauvres diables.
— Et moi donc, crois-tu que je sois un sauvage? Nous rentrerons quand il sera temps de rentrer. Viens!
Ils s’acheminèrent donc vers le corps de logis et se placèrent près de la fenêtre, qui, chose plus étrange encore que le reste, était demeurée inoccupée.
Les deux derniers buveurs, au lieu de regarder par cette fenêtre, entretenaient le feu.
En voyant entrer d’Artagnan et son ami:
— Ah! ah! du renfort, murmurèrent-ils.
D’Artagnan poussa le coude à Raoul.
— Oui, mes braves, du renfort, dit-il; cordieu! voilà un fameux feu... Qui voulez-vous donc faire cuire?
Les deux hommes poussèrent un éclat de rire jovial, et, au lieu de répondre, ajoutèrent du bois au feu. D’Artagnan ne pouvait se lasser de les regarder.
— Voyons, dit un des chauffeurs, on vous a envoyés pour nous dire le moment, n’est-ce pas?
— Sans doute, dit d’Artagnan, qui voulait savoir à quoi s’en tenir. Pourquoi serais-je donc ici, si ce n’était pour cela?
— Alors, mettez-vous à la fenêtre, s’il vous plaît.
D’Artagnan sourit dans sa moustache, fit signe à Raoul et se mit complaisamment à la fenêtre.
Chapitre LXII — Vive Colbert!
C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin, drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les têtes et flamboyer des milliers d’yeux.
Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la Seine.
Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme organisait des escouades et distribuait des ordres.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?
Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.
Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on en était.
— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.
— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.
D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges intentions.
Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque pas.
D’Artagnan remarqua ce mouvement.
— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.
Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction.
— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix.
— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande masse leur eût donné la réplique.
— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!
— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M. de Colbert qui les faisait pendre, moi.
Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche des condamnés.
Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à toucher presque la haie d’archers.
Le cortège se remit en marche.
Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion.
Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie, ce sont des cris de douleur.
En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets commencent à tirer.
Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une intention visible, comme une volonté arrêtée.
Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les entraînaient criaient:
— Vive Colbert!
Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou sur les agresseurs.
Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!» commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire un elle-même.
C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace.
Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité des plus compactes:
— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux.
Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la fenêtre, son brandon à la main.
— Ah! ah! dit-il, cela chauffe.
Puis, se retournant vers son compagnon:
— Voilà le signal! dit-il.
Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.
En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires.
D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille.
— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous fous ou enragés, mes maîtres?
Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné.
— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue?
— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au visage.
Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit, l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris qu’il jette tout fumants par la chambre.
D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour l’incendie et court à la fenêtre.
Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre! à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi!
Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne. Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au feu! au feu! vive Colbert!
D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa maison est le bûcher qu’on leur prépare.
— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre. Menneville, que voulez-vous?
— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage!
— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.
Ces cris exaspérèrent d’Artagnan.
— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés qu’à être pendus, c’est infâme!
Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les murailles, est plus épaisse et ferme la voie.
Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à dix pas de la porte.
Menneville fait un dernier effort.
— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.
— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans l’Image-de-Notre-Dame.
Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan qu’on en veut.
D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé par lui.
— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!...
Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan.
— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour.
Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face.
— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le bras à étendre pour toucher la porte.
— On ne passe pas! dit d’Artagnan.
— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout portant.
Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au travers du corps.
— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à Menneville qui roula à ses pieds.
— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont affaire qu’à deux hommes.
Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son homme.
— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe, c’est-à-dire à chaque homme qui tombe.
Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui, rejoignent d’Artagnan.
Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule fuit et s’écrase elle-même.
Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des archers.
D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants:
— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà tout.
Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin. Les archers entraînent les patients aux potences.
L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment.
L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte et expédie les deux malheureux en une minute.
Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les potences chargées de leurs tristes fruits.
— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant, car je leur en ai sauvé de belles.
Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres. Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il expire.
— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le chevalier.
— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan.
— Non, merci.
— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles.
Puis, par manière de se souvenir:
— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan.
— Venez, chevalier, venez, insista Raoul.
— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément, dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre quartier.
Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d’Eymeris passa entre les mains de d’Artagnan