Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 36
— Beaucoup, en effet, monseigneur; il n’y a pas d’homme plus malheureux que moi; j’étais beau, la petite vérole m’a rendu hideux; je suis privé d’un grand moyen de séduction; or, je suis votre premier commis ou à peu près; j’ai affaire de vos intérêts, et si, en ce moment, j’étais une jolie femme, je vous rendrais un important service.
— Lequel?
— J’irais trouver le concierge du palais, je le séduirais, car c’est un galant homme et un galantin; puis j’emmènerais nos deux prisonniers.
— J’espère bien encore le pouvoir moi-même, quoique je ne sois pas une jolie femme, répliqua Fouquet.
— D’accord, monseigneur; mais vous vous compromettez beaucoup.
— Oh! s’écria soudain Fouquet, avec un de ces transports secrets comme en possède dans le cœur le sang généreux de la jeunesse ou le souvenir de quelque douce émotion; oh! je connais une femme qui fera près du lieutenant gouverneur de la Conciergerie le personnage dont nous avons besoin.
— Moi, j’en connais cinquante, monseigneur, cinquante trompettes qui instruiront l’univers de votre générosité, de votre dévouement à vos amis, et par conséquent vous perdront tôt ou tard en se perdant.
— Je ne parle pas de ces femmes, Pellisson; je parle d’une noble et belle créature qui joint à l’esprit de son sexe la valeur et le sang-froid du nôtre; je parle d’une femme assez belle pour que les murs de la prison s’inclinent pour la saluer, d’une femme assez discrète pour que nul ne soupçonne par qui elle aura été envoyée.
— Un trésor, dit Pellisson; vous feriez là un fameux cadeau à M. le gouverneur de la Conciergerie. Peste! monseigneur, on lui couperait la tête, cela peut arriver, mais il aurait eu avant de mourir une bonne fortune, telle que jamais homme ne l’aurait rencontrée avant lui.
— Et j’ajoute, dit Fouquet, que le concierge du palais n’aurait pas la tête coupée, car il recevrait de moi mes chevaux pour se sauver, et cinq cent mille livres pour vivre honorablement en Angleterre; j’ajoute que la femme, mon ami, ne lui donnerait que les chevaux et l’argent. Allons trouver cette femme, Pellisson.
Le surintendant étendit la main vers le cordon de soie et d’or placé à l’intérieur de son carrosse. Pellisson l’arrêta.
— Monseigneur, dit-il, vous allez perdre à chercher cette femme autant de temps que Colomb en mit à trouver le Nouveau Monde. Or, nous n’avons que deux heures à peine pour réussir; le concierge une fois couché, comment pénétrer chez lui sans de grands éclats? le jour une fois venu, comment cacher nos démarches? Allez, allez, monseigneur, allez vous même, et ne cherchez ni ange ni femme pour cette nuit.
— Mais, cher Pellisson, nous voilà devant sa porte.
— Devant la porte de l’ange.
— Eh oui!
— C’est l’hôtel de Mme de Bellière, cela.
— Chut!
— Ah! mon Dieu! s’écria Pellisson.
— Qu’avez-vous à dire contre elle? demanda Fouquet.
— Rien, hélas! c’est ce qui me désespère. Rien, absolument rien... Que ne puis je vous dire, au contraire, assez de mal pour vous empêcher de monter chez elle!
Mais déjà Fouquet avait donné l’ordre d’arrêter; le carrosse était immobile.
— M’empêcher! dit Fouquet; nulle puissance au monde ne m’empêcherait, vois-tu, de dire un compliment à Mme du Plessis-Bellière; d’ailleurs, qui sait si nous n’aurons pas besoin d’elle! Montez-vous avec moi?
— Non, monseigneur, non.
— Mais je ne veux pas que vous m’attendiez, Pellisson, répliqua Fouquet avec une courtoisie sincère.
— Raison de plus, monseigneur; sachant que vous me faites attendre, vous resterez moins longtemps là-haut... Prenez garde! vous voyez un carrosse dans la cour; elle a quelqu’un chez elle!
Fouquet se pencha vers le marchepied du carrosse.
— Encore un mot, s’écria Pellisson: n’allez chez cette dame qu’en revenant de la Conciergerie, par grâce!
— Eh! cinq minutes, Pellisson, répliqua Fouquet en descendant au perron même de l’hôtel.
Pellisson demeura au fond du carrosse, le sourcil froncé.
Fouquet monta chez la marquise, dit son nom au valet, ce qui excita un empressement et des respects qui témoignaient de l’habitude que la maîtresse de la maison avait prise de faire respecter et aimer ce nom chez elle.
— Monsieur le surintendant! s’écria la marquise en s’avançant fort pâle au devant de Fouquet. Quel honneur! quel imprévu! dit-elle. Puis tout bas:
— Prenez garde! ajouta la marquise, Marguerite Vanel est chez moi.
— Madame, répondit Fouquet troublé, je venais pour affaires... Un seul mot pressant.
Et il entra dans le salon.
Mme Vanel s’était levée plus pâle, plus livide que l’Envie elle-même.
Fouquet lui adressa vainement un salut des plus charmants, des plus pacifiques; elle n’y répondit que par un coup d’œil terrible, lancé sur la marquise et sur Fouquet. Ce regard acéré d’une femme jalouse est un stylet qui trouve le défaut de toutes les cuirasses; Marguerite Vanel plongea du coup dans le cœur des deux confidents. Elle fit une révérence à son amie, une plus profonde à Fouquet, et prit congé, en prétextant un grand nombre de visites à faire avant que la marquise, interdite, ni Fouquet, saisi d’inquiétude, eussent songé à la retenir. À peine fut-elle partie, que Fouquet, resté seul avec la marquise, se mit à ses genoux sans dire un mot.
— Je vous attendais, répondit la marquise avec un doux sourire.
— Oh! non, dit-il, car vous eussiez renvoyé cette femme.
— Elle arrive depuis un quart d’heure à peine, et je ne pouvais soupçonner qu’elle dût venir ce soir.
— Vous m’aimez donc un peu, marquise?
— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, monsieur, c’est de vos dangers; où en sont vos affaires?
— Je vais ce soir arracher mes amis aux prisons du palais.
— Comment cela?
— En achetant, en séduisant le gouverneur.
— Il est de mes amis; puis-je vous aider sans vous nuire?
— Oh! marquise, ce serait un signalé service; mais comment vous employer sans vous compromettre? Or, jamais ni ma vie, ni ma puissance, ni ma liberté même, ne seront rachetées, s’il faut qu’une larme tombe de vos yeux, s’il faut qu’une douleur obscurcisse votre front.
— Monseigneur, ne me dites plus de ces mots qui m’enivrent; je suis coupable d’avoir voulu vous servir, sans calculer la portée de ma démarche. Je vous aime, en effet, comme une tendre amie, et, comme amie, je vous suis reconnaissante de votre délicatesse mais, hélas!... hélas! jamais vous ne trouverez en moi une maîtresse.
— Marquise!... s’écria Fouquet d’une voix désespérée, pourquoi?
— Parce que vous êtes trop aimé, dit tout bas la jeune femme, parce que vous l’êtes de trop de gens... parce que l’éclat de la gloire et de la fortune blesse mes yeux, tandis que la sombre douleur les attire; parce qu’enfin, moi qui vous ai repoussé dans vos fastueuses magnificences, moi qui vous ai à peine regardé lorsque vous resplendissiez, j’ai été, comme une femme égarée, me jeter, pour ainsi dire, dans vos bras lorsque je vis un malheur planer sur votre tête... Vous me comprenez maintenant, monseigneur... Redevenez heureux pour que je redevienne chaste de cœur et de pensée: votre infortune me perdrait.
— Oh! madame, dit Fouquet avec une émotion qu’il n’avait jamais ressentie, dussé-je tomber au dernier degré de la misère humaine, j’entendrai de votre bouche ce mot que vous me refusez, et ce jour-là, madame, vous vous serez abusée dans votre noble égoïsme; ce jour-là, vous croirez consoler le plus malheureux des hommes, et vous aurez dit: «Je t’aime!» au plus illustre, au plus souriant, au plus triomphant des heureux de ce monde!
Il était encore à ses pieds, lui baisant la main, lorsque Pellisson entra précipitamment en s’écriant avec humeur:
— Monseigneur! madame! par grâce, madame! veuillez m’excuser... Monseigneur, il y a une demi-heure que vous êtes ici... Oh! ne me regardez pas ainsi tous deux d’un air de reproche... madame, je vous prie, qui est cette dame qui est sortie de chez vous à l’entrée de Monseigneur?
— Mme Vanel, dit Fouquet.
— Là! s’écria Pellisson, j’en étais sûr!
— Eh bien! quoi?
— Eh bien! elle est montée, toute pâle, dans son carrosse.
— Que m’importe! dit Fouquet.
— Oui, mais ce qui vous importe, c’est ce qu’elle a dit à son cocher.
— Quoi donc, mon Dieu? s’écria la marquise.
— «Chez M. Colbert!» dit Pellisson d’une voix rauque.
— Grand Dieu! partez! partez, monseigneur! répondit la marquise en poussant Fouquet hors du salon, tandis que Pellisson l’entraînait par la main.
— En vérité, dit le surintendant, suis-je un enfant à qui l’on fasse peur d’une ombre?
— Vous êtes un géant, dit la marquise, qu’une vipère cherche à mordre au talon.
Pellisson continua d’entraîner Fouquet jusqu’au carrosse.
— Au palais, ventre à terre! cria Pellisson au cocher.
Les chevaux partirent comme l’éclair; nul obstacle ne ralentit leur marche un seul instant. Seulement, à l’arcade Saint-Jean, lorsqu’ils allaient déboucher sur la place de Grève, une longue file de cavaliers, barrant le passage étroit, arrêta le carrosse du surintendant. Nul moyen de forcer cette barrière; il fallut attendre que les archers du guet à cheval, car c’étaient eux, fussent passés, avec le chariot massif qu’ils escortaient et qui remontait rapidement vers la place Baudoyer.
Fouquet et Pellisson ne prirent garde à cet événement que pour déplorer la minute de retard qu’ils eurent à subir. Ils entrèrent chez le concierge du palais cinq minutes après.
Cet officier se promenait encore dans la première cour. Au nom de Fouquet, prononcé à son oreille par Pellisson, le gouverneur s’approcha du carrosse avec empressement, et, le chapeau à la main, multiplia les révérences.
— Quel honneur pour moi, monseigneur! dit-il.
— Un mot, monsieur le gouverneur. Voulez-vous prendre la peine d’entrer dans mon carrosse?
L’officier vint s’asseoir en face de Fouquet dans la lourde voiture.
— Monsieur, dit Fouquet, j’ai un service à vous demander.
— Parlez, monseigneur.
— Service compromettant pour vous, monsieur, mais qui vous assure à jamais ma protection et mon amitié.
— Fallût-il me jeter au feu pour vous, monseigneur, je le ferais.
— Bien, dit Fouquet; ce que je vous demande est plus simple.
— Ceci fait, monseigneur, alors; de quoi s’agit-il?
— De me conduire aux chambres de MM. Lyodot et d’Eymeris.
— Monseigneur veut-il m’expliquer pourquoi?
— Je vous le dirai en leur présence, monsieur, en même temps que je vous donnerai tous les moyens de pallier cette évasion.
— Évasion! Mais Monseigneur ne sait donc pas?
— Quoi?
— MM. Lyodot et d’Eymeris ne sont plus ici.
— Depuis quand? s’écria Fouquet tremblant.
— Depuis un quart d’heure.
— Où sont-ils donc?
— À Vincennes, au donjon.
— Qui les a tirés d’ici?
— Un ordre du roi.
— Malheur! s’écria Fouquet en se frappant le front, malheur!
Et, sans dire un seul mot de plus au gouverneur, il regagna son carrosse, le désespoir dans l’âme, la mort sur le visage.
— Eh bien? fit Pellisson avec anxiété.
— Eh bien! nos amis sont perdus! Colbert les emmène au donjon. Ce sont eux qui nous ont croisés sous l’arcade Saint-Jean.
Pellisson, frappé comme d’un coup de foudre, ne répliqua pas. D’un reproche, il eût tué son maître.
— Où va Monseigneur? demanda le valet de pied.
— Chez moi, à Paris; vous, Pellisson, retournez à Saint-Mandé, ramenez moi l’abbé Fouquet sous une heure. Allez!
Chapitre LX — Plan de bataille
La nuit était déjà avancée quand l’abbé Fouquet arriva près de son frère.
Gourville l’avait accompagné. Ces trois hommes, pâles des événements futurs, ressemblaient moins à trois puissants du jour qu’à trois conspirateurs unis par une même pensée de violence.
Fouquet se promena longtemps, l’œil fixé sur le parquet, les mains froissées l’une contre l’autre.
Enfin, prenant son courage au milieu d’un grand soupir:
— L’abbé, dit-il, vous m’avez parlé aujourd’hui même de certaines gens que vous entretenez?
— Oui, monsieur, répliqua l’abbé.
— Au juste, qui sont ces gens?
L’abbé hésitait.
— Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie, je ne plaisante pas.
— Puisque vous demandez la vérité, monsieur, la voici: j’ai cent vingt amis ou compagnons de plaisir qui sont voués à moi comme les larrons à la potence.
— Et vous pouvez compter sur eux?
— En tout.
— Et vous ne serez pas compromis?
— Je ne figurerai même pas.
— Et ce sont des gens de résolution?
— Ils brûleront Paris si je leur promets qu’ils ne seront pas brûlés.
— La chose que je vous demande, l’abbé, dit Fouquet en essuyant la sueur qui tombait de son visage, c’est de lancer vos cent vingt hommes sur les gens que je vous désignerai, à un certain moment donné... Est-ce possible?
— Ce n’est pas la première fois que pareille chose leur sera arrivée, monsieur.
— Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armée?
— C’est leur habitude.
— Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l’abbé.
— Bien! Où cela?
— Sur le chemin de Vincennes, demain, à deux heures précises.
— Pour enlever Lyodot et d’Eymeris?... Il y a des coups à gagner?
— De nombreux. Avez-vous peur?
— Pas pour moi, mais pour vous.
— Vos hommes sauront donc ce qu’ils font?
— Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un ministre qui fait émeute contre son roi... s’expose.
— Que vous importe, si je paie?... D’ailleurs, si je tombe, vous tombez avec moi.
— Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de laisser le roi prendre cette petite satisfaction.
— Pensez bien à ceci, l’abbé, que Lyodot et d’Eymeris à Vincennes sont un prélude de ruine pour ma maison. Je le répète, moi arrêté, vous serez emprisonné; moi emprisonné, vous serez exilé.
— Monsieur, je suis à vos ordres. En avez-vous à me donner?
— Ce que j’ai dit: je veux que demain les deux financiers que l’on cherche à rendre victimes, quand il y a tant de criminels impunis, soient arrachés à la fureur de mes ennemis. Prenez vos mesures en conséquence. Est-ce possible?
— C’est possible.
— Indiquez-moi votre plan.
— Il est d’une riche simplicité. La garde ordinaire aux exécutions est de douze archers.
— Il y en aura cent demain.
— J’y compte; je dis plus, il y en aura deux cents.
— Alors, vous n’avez pas assez de cent vingt hommes?
— Pardonnez-moi. Dans toute foule composée de cent mille spectateurs, il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse; seulement, ils n’osent pas prendre d’initiative.
— Eh bien?
— Il y aura donc demain sur la place de Grève, que je choisis pour terrain, dix mille auxiliaires à mes cent vingt hommes. L’attaque commencée par ceux-ci, les autres l’achèveront.
— Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grève?
— Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la place; là, il faudra un siège pour qu’on puisse les enlever... Et, tenez, autre idée, plus sublime encore: certaines maisons ont deux issues, l’une sur la place, l’autre sur la rue de la Mortellerie, ou de la Vannerie, ou de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrés par l’une, sortiront par l’autre.
— Mais dites quelque chose de positif.
— Je cherche.
— Et moi, s’écria Fouquet, je trouve. Écoutez bien ce qui me vient en ce moment.
— J’écoute.
Fouquet fit un signe à Gourville qui parut comprendre.
— Un de mes amis me prête parfois les clefs d’une maison qu’il loue rue Baudoyer, et dont les jardins spacieux s’étendent derrière certaine maison de la place de Grève.
— Voilà notre affaire, dit l’abbé. Quelle maison?
— Un cabaret assez achalandé, dont l’enseigne représente l’image de Notre Dame.
— Je le connais, dit l’abbé.
— Ce cabaret a des fenêtres sur la place, une sortie sur une cour, laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte de communication.
— Bon!
— Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, défendez la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place Baudoyer.
— C’est vrai, monsieur, vous feriez un général excellent, comme M. le prince.
— Avez-vous compris?
— Parfaitement.
— Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les satisfaire avec de l’or?
— Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s’ils vous entendaient! Quelques-uns parmi eux sont très susceptibles.
— Je veux dire qu’on doit les amener à ne plus reconnaître le ciel d’avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et quand je lutte, je veux vaincre, entendez-vous?
— Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres idées.
— Cela vous regarde.
— Alors donnez-moi votre bourse.
— Gourville, comptez cent mille livres à l’abbé.
— Bon... et ne ménageons rien, n’est-ce pas?
— Rien.
— À la bonne heure!
— Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons la tête.
— Eh! Gourville, répliqua Fouquet, pourpre de colère, vous me faites pitié; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tête à moi ne branle pas comme cela sur mes épaules. Voyons, l’abbé, est-ce dit?
— C’est dit.
— À deux heures, demain?
— À midi, parce qu’il faut maintenant préparer d’une manière secrète nos auxiliaires.
— C’est vrai: ne ménagez pas le vin du cabaretier.
— Je ne ménagerai ni son vin ni sa maison, repartit l’abbé en ricanant. J’ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre à l’œuvre, et vous verrez.
— Où vous tiendrez-vous?
— Partout, et nulle part.
— Et comment serai-je informé?
— Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin même de votre ami. À propos, le nom de cet ami?
Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du maître en disant:
— Accompagnez M. l’abbé pour plusieurs raisons; seulement, la maison est reconnaissable: l’image de Notre-Dame par-devant, un jardin, le seul du quartier, par-derrière.
— Bon, bon. Je vais prévenir mes soldats.
— Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez l’argent. Un moment, l’abbé... un moment, Gourville... Quelle tournure donne-t-on à cet enlèvement?
— Une bien naturelle, monsieur... L’émeute.
— L’émeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de Paris est disposé à faire sa cour au roi, c’est quand il fait pendre des financiers.
— J’arrangerai cela... dit l’abbé.
— Oui, mais vous l’arrangerez mal et l’on devinera.
— Non pas, non pas... j’ai encore une idée.
— Dites.
— Mes hommes crieront: «Colbert! Vive Colbert!» et se jetteront sur les prisonniers comme pour les mettre en pièces et les arracher à la potence, supplice trop doux.
— Ah! voilà une idée, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur l’abbé, quelle imagination!
— Monsieur, on est digne de la famille, riposta fièrement l’abbé.
— Drôle! murmura Fouquet.
Puis il ajouta:
— C’est ingénieux! Faites et ne versez pas de sang.
Gourville et l’abbé partirent ensemble fort affairés. Le surintendant se coucha sur des coussins, moitié veillant aux sinistres projets du lendemain, moitié rêvant d’amour.
Chapitre LXI — Le cabaret de l’Image-de-Notre-Dame
À deux heures, le lendemain, cinquante mille spectateurs avaient pris position sur la place autour de deux potences que l’on avait élevées en Grève entre le quai de la Grève et le quai Pelletier, l’une auprès de l’autre, adossées au parapet de la rivière.
Le matin aussi, tous les crieurs jurés de la bonne ville de Paris avaient parcouru les quartiers de la cité, surtout les halles et les faubourgs, annonçant de leurs voix rauques et infatigables la grande justice faite par le roi sur deux prévaricateurs, deux larrons affameurs du peuple. Et ce peuple dont on prenait si chaudement les intérêts, pour ne pas manquer de respect à son roi, quittait boutique, étaux, ateliers, afin d’aller témoigner un peu de reconnaissance à Louis XIV, absolument comme feraient des invités qui craindraient de faire une impolitesse en ne se rendant pas chez celui qui les aurait conviés.
Selon la teneur de l’arrêt, que lisaient haut et mal les crieurs, deux traitants, accapareurs d’argent, dilapidateurs des deniers royaux, concussionnaires et faussaires, allaient subir la peine capitale en place de Grève, «leurs noms affichés sur leurs têtes», disait l’arrêt. Quant à ces noms, l’arrêt n’en faisait pas mention. La curiosité des Parisiens était à son comble, et, ainsi que nous l’avons dit, une foule immense attendait avec une impatience fébrile l’heure fixée pour l’exécution. La nouvelle s’était déjà répandue que les prisonniers, transférés au château de Vincennes, seraient conduits de cette prison à la place de Grève. Aussi le faubourg et la rue Saint-Antoine étaient-ils encombrés, car la population de Paris, dans ces jours de grande exécution, se divise en deux catégories: ceux qui veulent voir passer les condamnés, ceux-là sont les cœurs timides et doux, mais curieux de philosophie, et ceux qui veulent voir les condamnés mourir, ceux-là sont les cœurs avides d’émotions.
Ce jour-là, M. d’Artagnan, ayant reçu ses dernières instructions du roi et fait ses adieux à ses amis, et pour le moment le nombre en était réduit à Planchet, se traça le plan de sa journée comme doit le faire tout homme occupé et dont les instants sont comptés, parce qu’il apprécie leur importance.
— Le départ est, dit-il, fixé au point du jour, trois heures du matin; j’ai donc quinze heures devant moi. Notons-en les six heures de sommeil qui me sont indispensables, six; une heure de repas, sept; une heure de visite à Athos, huit; deux heures pour l’imprévu. Total: dix.
Restent donc cinq heures.
Une heure pour toucher, c’est-à-dire pour me faire refuser l’argent chez M. Fouquet; une autre pour aller chercher cet argent chez M. Colbert et recevoir ses questions et ses grimaces; une heure pour surveiller mes armes, mes habits et faire graisser mes bottes. Il me reste encore deux heures. Mordioux! que je suis riche!
Et ce disant, d’Artagnan sentit une joie étrange, une joie de jeunesse, un parfum de ces belles et heureuses années d’autrefois monter à sa tête et l’enivrer.
— Pendant ces deux heures, j’irai, dit le mousquetaire, toucher mon quartier de loyer de l’Image-de-Notre-Dame. Ce sera réjouissant. Trois cent soixante-quinze livres! Mordioux! que c’est étonnant! Si le pauvre qui n’a qu’une livre dans sa poche avait une livre et douze deniers, ce serait justice, ce serait excellent; mais jamais pareille aubaine n’arrive au pauvre. Le riche, au contraire, se fait des revenus avec son argent, auquel il ne touche pas... Voilà trois cent soixante-quinze livres qui me tombent du ciel.
«J’irai donc à l’Image-de-Notre-Dame, et je boirai avec mon locataire un verre de vin d’Espagne qu’il ne manquera pas de m’offrir.
«Mais il faut de l’ordre, monsieur d’Artagnan, il faut de l’ordre.
«Organisons donc notre temps et répartissons-en l’emploi.
«Article premier. Athos.
«Art. 2. L’Image-de-Notre-Dame.
«Art. 3. M. Fouquet.
«Art. 4. M. Colbert.
«Art. 5. Souper.
«Art. 6. Habits, bottes, chevaux, portemanteau.
«Art. 7 et dernier. Le sommeil.
En conséquence de cette disposition, d’Artagnan s’en alla tout droit chez le comte de La Fère auquel modestement et naïvement il raconta une partie de ses bonnes aventures.
Athos n’était pas sans inquiétude depuis la veille au sujet de cette visite de d’Artagnan au roi; mais quatre mots lui suffirent comme explications.
Athos devina que Louis avait chargé d’Artagnan de quelque mission importante et n’essaya pas même de lui faire avouer le secret. Il lui recommanda de se ménager, lui offrit discrètement de l’accompagner si la chose était possible.
— Mais, cher ami, dit d’Artagnan, je ne pars point.
— Comment! vous venez me dire adieu et vous ne partez point?
— Oh! si fait, si fait, répliqua d’Artagnan en rougissant un peu, je pars pour faire une acquisition.
— C’est autre chose. Alors, je change ma formule. Au lieu de: «Ne vous faites pas tuer», je dirai: «Ne vous faites pas voler.»
— Mon ami, je vous ferai prévenir si j’arrête mon idée sur quelque propriété; puis vous voudrez bien me rendre le service de me conseiller.
— Oui, oui, dit Athos, trop délicat pour se permettre la compensation d’un sourire.
Raoul imitait la réserve paternelle. D’Artagnan comprit qu’il était par trop mystérieux de quitter des amis sous un prétexte sans leur dire même la route qu’on prenait.
— J’ai choisi Le Mans, dit-il à Athos. Est-ce pas un bon pays?