Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 35

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— Alors, j’ai ici un vin de Joigny qu’ils affectionnent. Je sais qu’ils le viennent boire à l’Image-de-Notre-Dame une fois par semaine. Voilà pourquoi je fais ma provision.

Fouquet n’avait plus rien à dire... Il était presque ému.

Vatel, lui, avait encore beaucoup à dire sans doute, et l’on vit bien qu’il s’échauffait.

— C’est comme si vous me reprochiez, monseigneur, d’aller rue Planche-Mibray chercher moi-même le cidre que boit M. Loret quand il vient dîner à la maison.

— Loret boit du cidre chez moi? s’écria Fouquet en riant.

— Eh! oui, monsieur, eh! oui, voilà pourquoi il dîne chez vous avec plaisir.

— Vatel, s’écria Fouquet en serrant la main de son maître d’hôtel, vous êtes un homme! Je vous remercie, Vatel, d’avoir compris que chez moi M. de La Fontaine, M. Conrart et M. Loret sont autant que des ducs et des pairs, autant que des princes, plus que moi. Vatel, vous êtes un bon serviteur, et je double vos honoraires.

Vatel ne remercia même pas; il haussa légèrement les épaules en murmurant ce mot superbe:

— Être remercié pour avoir fait son devoir, c’est humiliant.

— Il a raison, dit Gourville en attirant l’attention de Fouquet sur un autre point par un seul geste.

Il lui montrait en effet un chariot de forme basse, traîné par deux chevaux, sur lequel s’agitaient deux potences toutes ferrées, liées l’une à l’autre et dos à dos par des chaînes; tandis qu’un archer, assis sur l’épaisseur de la poutre, soutenait, tant bien que mal, la mine un peu basse, les commentaires d’une centaine de vagabonds qui flairaient la destination de ces potences et les escortaient jusqu’à l’Hôtel de Ville. Fouquet tressaillit.

— C’est décidé, voyez-vous, dit Gourville.

— Mais ce n’est pas fait, répliqua Fouquet.

— Oh! ne vous abusez pas, monseigneur; si l’on a ainsi endormi votre amitié, votre défiance, si les choses en sont là, vous ne déferez rien.

— Mais je n’ai pas ratifié, moi.

— M. de Lyonne aura ratifié pour vous.

— Je vais au Louvre.

— Vous n’irez pas.

— Vous me conseilleriez cette lâcheté! s’écria Fouquet, vous me conseilleriez d’abandonner mes amis, vous me conseilleriez, pouvant combattre, de jeter à terre les armes que j’ai dans la main?

— Je ne vous conseille rien de tout cela, monseigneur; pouvez-vous quitter la surintendance en ce moment?

— Non.

— Eh bien! si le roi nous veut remplacer cependant?

— Il me remplacera de loin comme de près.

— Oui, mais vous ne l’aurez jamais blessé.

— Oui, mais j’aurai été lâche; or, je ne veux pas que mes amis meurent, et ils ne mourront pas.

— Pour cela, il est nécessaire que vous alliez au Louvre?

— Gourville!

— Prenez garde... une fois au Louvre, ou vous serez forcé de défendre tout haut vos amis, c’est-à-dire de faire une profession de foi, ou vous serez forcé de les abandonner sans retour possible.

— Jamais!

— Pardonnez-moi... le roi vous proposera forcément l’alternative, ou bien vous la lui proposerez vous-même.

— C’est juste.

— Voilà pourquoi il ne faut pas de conflit... Retournons à Saint-Mandé, monseigneur.

— Gourville, je ne bougerai pas de cette place où doit s’accomplir le crime, où doit s’accomplir ma honte; je ne bougerai pas, dis-je, que je n’aie trouvé un moyen de combattre mes ennemis.

— Monseigneur, répliqua Gourville, vous me feriez pitié si je ne savais que vous êtes un des bons esprits de ce monde. Vous possédez cent cinquante millions, vous êtes autant que le roi par la position, cent cinquante fois plus par l’argent.

«M. Colbert n’a pas eu même l’esprit de faire accepter le testament de Mazarin. Or, quand on est le plus riche d’un royaume et qu’on veut se donner la peine de dépenser de l’argent, si l’on ne fait pas ce qu’on veut, c’est qu’on est un pauvre homme. Retournons, vous dis-je, à Saint-Mandé.

— Pour consulter Pellisson? Oui.

— Non, monseigneur, pour compter votre argent.

— Allons! dit Fouquet les yeux enflammés; oui! oui! à Saint-Mandé!

Il remonta dans son carrosse, et Gourville avec lui. Sur la route, au bout du faubourg Saint-Antoine, ils rencontrèrent le petit équipage de Vatel, qui voiturait tranquillement son vin de Joigny. Les chevaux noirs, lancés à toute bride, épouvantèrent en passant le timide cheval du maître d’hôtel, qui, mettant la tête à la portière, cria, effaré:

— Gare à mes bouteilles!

Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé

Cinquante personnes attendaient le surintendant. Il ne prit même pas le temps de se confier un moment à son valet de chambre, et du perron passa dans le premier salon. Là ses amis étaient rassemblés et causaient.

L’intendant s’apprêtait à faire servir le souper; mais, par-dessus tout, l’abbé Fouquet guettait le retour de son frère et s’étudiait à faire les honneurs de la maison en son absence.

Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse: Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. Son front, sur lequel sa petite cour lisait, comme sur celui d’un dieu, tous les mouvements de son âme, pour en faire des règles de conduite, son front que les affaires ne ridaient jamais, était ce soir-là plus pâle que de coutume, et plus d’un œil ami remarqua cette pâleur.

Fouquet se mit au centre de la table et présida gaiement le souper. Il raconta l’expédition de Vatel à La Fontaine.

Il raconta l’histoire de Menneville et du poulet maigre à Pellisson, de telle façon que toute la table l’entendit.

Ce fut alors une tempête de rires et de railleries qui ne s’arrêta que sur un geste grave et triste de Pellisson. L’abbé Fouquet, ne sachant pas à quel propos son frère avait engagé la conversation sur ce sujet, écoutait de toutes ses oreilles et cherchait sur le visage de Gourville ou sur celui du surintendant une explication que rien ne lui donnait.

Pellisson prit la parole.

— On parle donc de M. Colbert? dit-il.

— Pourquoi non, répliqua Fouquet, s’il est vrai, comme on le dit, que le roi l’ait fait son intendant?

À peine Fouquet eut-il laissé échapper cette parole, prononcée avec une intention marquée, que l’explosion se fit entendre parmi les convives.

— Un avare! dit l’un.

— Un croquant! dit l’autre.

— Un hypocrite! dit un troisième.

Pellisson échangea un regard profond avec Fouquet.

— Messieurs, dit-il, en vérité, nous maltraitons là un homme que nul ne connaît: ce n’est ni charitable, ni raisonnable, et voilà M. le surintendant qui, j’en suis sûr, est de cet avis.

— Entièrement, répliqua Fouquet. Laissons les poulets gras de M. Colbert, il ne s’agit aujourd’hui que des faisans truffés de M. Vatel.

Ces mots arrêtèrent le nuage sombre qui précipitait sa marche au-dessus des convives.

Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny; l’abbé, intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes disparut complètement.

Le testament du cardinal Mazarin fut le texte de la conversation au second service et au dessert; puis Fouquet commanda qu’on portât les bassins de confiture et les fontaines de liqueurs dans le salon attenant à la galerie. Il s’y rendit, menant par la main une femme, reine, ce soir-là, par sa préférence.

Puis les violons soupèrent, et les promenades dans la galerie, dans le jardin commencèrent, par un ciel de printemps doux et parfumé. Pellisson vint alors auprès du surintendant et lui dit:

— Monseigneur a un chagrin?

— Un grand, répondit le ministre; faites-vous conter cela par Gourville.

Pellisson, en se retournant, trouva La Fontaine qui lui marchait sur les deux pieds. Il lui fallut écouter un vers latin que le poète avait composé sur Vatel.

La Fontaine, depuis une heure, scandait ce vers dans tous les coins et lui cherchait un placement avantageux. Il crut tenir Pellisson, mais celui-ci lui échappa. Il se retourna sur Loret, qui, lui, venait de composer un quatrain en l’honneur du souper et de l’amphitryon. La Fontaine voulut en vain placer son vers; Loret voulait placer son quatrain.

Il fut obligé de rétrograder devant M. le comte de Chanost, à qui Fouquet venait de prendre le bras.

L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait suivre les deux causeurs: il intervint.

La Fontaine se cramponna aussitôt et récita son vers.

L’abbé, qui ne savait pas le latin, balançait la tête en cadence, à chaque mouvement de roulis que La Fontaine imprimait à son corps, selon les ondulations des dactyles ou des spondées. Pendant ce temps, derrière les bassins de confiture, Fouquet racontait l’événement à M. de Chanost, son gendre.

— Il faut envoyer les inutiles au feu d’artifice, dit Pellisson à Gourville, tandis que nous causerons ici.

— Soit, répliqua Gourville, qui dit quatre mots à Vatel.

Alors on vit ce dernier emmener vers les jardins la majeure partie des muguets, des dames et des babillards, tandis que les hommes se promenaient dans la galerie, éclairée de trois cents bougies de cire, au vu de tous les amateurs du feu d’artifice, occupés à courir le jardin.

Gourville s’approcha de Fouquet. Alors, il lui dit:

— Monsieur, nous sommes tous ici.

— Tous? dit Fouquet.

— Oui, comptez.

Le surintendant se retourna et compta. Il y avait huit personnes.

Pellisson et Gourville marchaient en se tenant par le bras, comme s’ils causaient de sujets vagues et légers.

Loret et deux officiers les imitaient en sens inverse. L’abbé Fouquet se promenait seul.

Fouquet, avec M. de Chanost, marchait aussi comme s’il eût été absorbé par la conversation de son gendre.

— Messieurs, dit-il, que personne de vous ne lève la tête en marchant et ne paraisse faire attention à moi; continuez de marcher, nous sommes seuls, écoutez-moi.

Un grand silence se fit, troublé seulement par les cris lointains des joyeux convives qui prenaient place dans les bosquets pour mieux voir les fusées.

C’était un bizarre spectacle que celui de ces hommes marchant comme par groupes, comme occupés chacun à quelque chose, et pourtant attentifs à la parole d’un seul d’entre eux, qui, lui-même, ne semblait parler qu’à son voisin.

— Messieurs, dit Fouquet, vous avez remarqué, sans doute, que deux de nos amis manquaient ce soir à la réunion du mercredi... Pour Dieu! l’abbé, ne vous arrêtez pas, ce n’est pas nécessaire pour écouter; marchez, de grâce, avec vos airs de tête les plus naturels, et comme vous avez la vue perçante, mettez-vous à la fenêtre ouverte, et si quelqu’un revient vers la galerie, prévenez-nous en toussant.

L’abbé obéit.

— Je n’ai pas remarqué les absents, dit Pellisson, qui, à ce moment, tournait absolument le dos à Fouquet et marchait en sens inverse.

— Moi, dit Loret, je ne vois pas M. Lyodot, qui me fait ma pension.

— Et moi, dit l’abbé, à la fenêtre, je ne vois pas mon cher d’Eymeris, qui me doit onze cents livres de notre dernier brelan.

— Loret, continua Fouquet en marchant sombre et incliné, vous ne toucherez plus la pension de Lyodot; et vous, l’abbé, vous ne toucherez jamais vos onze cents livres d’Eymeris, car l’un et l’autre vont mourir.

— Mourir? s’écria l’assemblée, arrêtée malgré elle dans son jeu de scène par le mot terrible.

— Remettez-vous, messieurs, dit Fouquet, car on nous épie peut-être... J’ai dit: mourir.

— Mourir! répéta Pellisson, ces hommes que j’ai vus, il n’y a pas six jours, pleins de santé, de gaieté, d’avenir. Qu’est-ce donc que l’homme, bon Dieu! pour qu’une maladie le jette en bas tout d’un coup?

— Ce n’est pas la maladie, dit Fouquet.

— Alors, il y a du remède, dit Loret.

— Aucun remède. MM. de Lyodot et d’Eymeris sont à la veille de leur dernier jour.

— De quoi ces messieurs meurent-ils, alors? s’écria un officier.

— Demandez à celui qui les tue, répliqua Fouquet.

— Qui les tue! On les tue? s’écria le chœur épouvanté.

— On fait mieux encore. On les pend! murmura Fouquet d’une voix sinistre qui retentit comme un glas funèbre dans cette riche galerie, tout étincelante de tableaux, de fleurs, de velours et d’or.

Involontairement chacun s’arrêta; l’abbé quitta sa fenêtre; les premières fusées du feu d’artifice commençaient à monter par-dessus la cime des arbres.

Un long cri, parti des jardins, appela le surintendant à jouir du coup d’œil.

Il s’approcha d’une fenêtre, et, derrière lui, se placèrent ses amis, attentifs à ses moindres désirs.

— Messieurs, dit-il, M. Colbert a fait arrêter, juger et fera exécuter à mort mes deux amis: que convient-il que je fasse?

— Mordieu! dit l’abbé le premier, il faut faire éventrer M. Colbert.

— Monseigneur, dit Pellisson, il faut parler à Sa Majesté.

— Le roi, mon cher Pellisson, a signé l’ordre d’exécution.

— Eh bien! dit le comte de Chanost, il faut que l’exécution n’ait pas lieu, voilà tout.

— Impossible, dit Gourville, à moins que l’on ne corrompe les geôliers.

— Ou le gouverneur, dit Fouquet.

— Cette nuit, l’on peut faire évader les prisonniers.

— Qui de vous se charge de la transaction?

— Moi, dit l’abbé, je porterai l’argent.

— Moi, dit Pellisson, je porterai la parole.

— La parole et l’argent, dit Fouquet, cinq cent mille livres au gouverneur de la Conciergerie, c’est assez; cependant on mettra un million s’il le faut.

— Un million! s’écria l’abbé; mais pour la moitié moins je ferais mettre à sac la moitié de Paris.

— Pas de désordre, dit Pellisson; le gouverneur étant gagné, les deux prisonniers s’évadent; une fois hors de cause, ils ameutent les ennemis de Colbert et prouvent au roi que sa jeune justice n’est pas infaillible, comme toutes les exagérations.

— Allez donc à Paris, Pellisson, dit Fouquet, et ramenez les deux victimes; demain, nous verrons. Gourville, donnez les cinq cent mille livres à Pellisson.

— Prenez garde que le vent ne vous emporte, dit l’abbé; quelle responsabilité, peste! Laissez-moi vous aider un peu.

— Silence! dit Fouquet; on s’approche. Ah! le feu d’artifice est d’un effet magique!

À ce moment, une pluie d’étincelles tomba, ruisselante, dans les branchages du bois voisin.

Pellisson et Gourville sortirent ensemble par la porte de la galerie; Fouquet descendit au jardin avec les cinq derniers conjurés.

Chapitre LVIII — Les épicuriens

Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre silhouette du donjon de Vincennes; comme, disons-nous, le surintendant souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée.

Le feu tiré, la société se dispersa dans les jardins et sous les portiques de marbre, avec cette molle liberté qui décèle, chez le maître de la maison, tant d’oubli de la grandeur, tant de courtoise hospitalité, tant de magnifique insouciance.

Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets; quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes; d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait être la préférable de toutes.

— Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu au jardin? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.

— Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous décorer du nom d’épicurien; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine du philosophe de Gargette.

— Bah! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis?

— C’est vrai.

— Eh bien! M. Fouquet n’a-t-il pas acheté un grand jardin à Saint-Mandé, et n’y vivons-nous pas, fort tranquillement, avec lui et nos amis?

— Oui, sans doute; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure?

— La voici: «Le plaisir donne le bonheur.»

— Après?

— Eh bien?

— Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher pour moi à mon cabaret favori; pas une ineptie dans tout un souper d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes.

— Je vous arrête là. Vous avez parlé de vin de Joigny et d’un bon repas; persistez-vous?

— Je persiste, _antecho_, comme on dit à Port-Royal.

— Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.

— Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.

— Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.

— Oh! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua La Fontaine, Épicure comme M. Fouquet.

— Ne le comparez pas à M. le surintendant, dit Conrart, d’une voix émue, sinon vous accréditeriez les bruits qui courent déjà sur lui et sur nous.

— Quels bruits?

— Que nous sommes de mauvais Français, tièdes au monarque, sourds à la loi.

— J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure... lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison: Zeus, c’est _zèn_, vivre; Alcide, c’est _alcé_, vigueur. Eh bien! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet?

— Vous me parlez étymologie, mais non pas morale: je dis que, nous autres épicuriens modernes, nous sommes de fâcheux citoyens.

— Oh! s’écria La Fontaine, si nous devenons de fâcheux citoyens, ce ne sera pas en suivant les maximes du maître. Écoutez un de ses principaux aphorismes.

— J’écoute.

— «Souhaitez de bons chefs.»

— Eh bien?

— Eh bien! que nous dit M. Fouquet tous les jours? «Quand donc serons nous gouvernés?» Le dit-il? Voyons, Conrart, soyez franc!

— Il le dit, c’est vrai.

— Eh bien! doctrine d’Épicure.

— Oui, mais c’est un peu séditieux, cela.

— Comment! c’est séditieux de vouloir être gouverné par de bons chefs?

— Certainement, quand ceux qui gouvernent sont mauvais.

— Patience! j’ai réponse à tout.

— Même à ce que je viens de vous dire?

— Écoutez: «Soumettez-vous à ceux qui gouvernent mal...» Oh! c’est écrit: _Cacos politeuousi_... Vous m’accordez le texte?

— Pardieu! je le crois bien. Savez-vous que vous parlez grec comme Ésope, mon cher La Fontaine?

— Est-ce une méchanceté, mon cher Conrart?

— Dieu m’en garde!

— Alors, revenons à M. Fouquet. Que nous répétait-il toute la journée? N’est-ce pas ceci: «Quel cuistre que ce Mazarin! quel âne! quelle sangsue! Il faut pourtant obéir à ce drôle!...» Voyons, Conrart, le disait-il ou ne le disait-il pas?

— J’avoue qu’il le disait, et même peut-être un peu trop.

— Comme Épicure, mon ami, toujours comme Épicure; je le répète, nous sommes épicuriens, et c’est fort amusant.

— Oui, mais j’ai peur qu’il ne s’élève, à côté de nous, une secte comme celle d’Épictète; vous savez bien, le philosophe d’Hiérapolis, celui qui appelait le pain du luxe, les légumes de la prodigalité et l’eau claire de l’ivrognerie; celui qui, battu par son maître, lui disait en grognant un peu, c’est vrai, mais sans se fâcher autrement: «Gageons que vous m’avez cassé la jambe?» et qui gagnait son pari.

— C’était un oison que cet Épictète.

— Soit; mais il pourrait bien revenir à la mode en changeant seulement son nom en celui de Colbert.

— Bah! répliqua La Fontaine, c’est impossible; jamais vous ne trouverez Colbert dans Épictète.

— Vous avez raison, j’y trouverai... Coluber, tout au plus.

— Ah! vous êtes battu, Conrart; vous vous réfugiez dans le jeu de mots. M. Arnault prétend que je n’ai pas de logique... j’en ai plus que M. Nicolle.

— Oui, riposta Conrart, vous avez de la logique, mais vous êtes janséniste.

Cette péroraison fut accueillie par un immense éclat de rire. Peu à peu, les promeneurs avaient été attirés par les exclamations des deux ergoteurs autour du bosquet sous lequel ils péroraient. Toute la discussion avait été religieusement écoutée, et Fouquet lui-même, se contenant à peine, avait donné l’exemple de la modération.

Mais le dénouement de la scène le jeta hors de toute mesure; il éclata. Tout le monde éclata comme lui, et les deux philosophes furent salués par des félicitations unanimes.

Cependant La Fontaine fut déclaré vainqueur, à cause de son érudition profonde et de son irréfragable logique.

Conrart obtint les dédommagements dus à un combattant malheureux; on le loua sur la loyauté de ses intentions et la pureté de sa conscience.

Au moment où cette joie se manifestait par les plus vives démonstrations; au moment où les dames reprochaient aux deux adversaires de n’avoir pas fait entrer les femmes dans le système du bonheur épicurien, on vit Gourville venir de l’autre bout du jardin, s’approcher de Fouquet, qui le couvait des yeux, et, par sa seule présence, le détacher du groupe.

Le surintendant conserva sur son visage le rire et tous les caractères de l’insouciance; mais à peine hors de vue, il quitta le masque.

— Eh bien! dit-il vivement, où est Pellisson? que fait Pellisson?

— Pellisson revient de Paris.

— A-t-il ramené les prisonniers?

— Il n’a pas seulement pu voir le concierge de la prison.

— Quoi! n’a-t-il pas dit qu’il venait de ma part?

— Il l’a dit; mais le concierge a fait répondre ceci: «Si l’on vient de la part de M. Fouquet, on doit avoir une lettre de M. Fouquet.»

— Oh! s’écria celui-ci, s’il ne s’agit que de lui donner une lettre...

— Jamais, répliqua Pellisson, qui se montra au coin du petit bois, jamais, monseigneur... Allez vous-même et parlez en votre nom.

— Oui, vous avez raison; je rentre chez moi comme pour travailler; laissez les chevaux attelés, Pellisson. Retenez mes amis, Gourville.

— Un dernier avis, monseigneur, répondit celui-ci.

— Parlez, Gourville.

— N’allez chez le concierge qu’au dernier moment; c’est brave, mais ce n’est pas adroit. Excusez-moi, monsieur Pellisson, si je suis d’un autre avis que vous; mais croyez-moi, monseigneur, envoyez encore porter des paroles à ce concierge, c’est un galant homme; mais ne les portez pas vous même.

— J’aviserai, dit Fouquet; d’ailleurs, nous avons la nuit tout entière.

— Ne comptez pas trop sur le temps, ce temps fût-il double de celui que nous avons, répliqua Pellisson; ce n’est jamais une faute d’arriver trop tôt.

— Adieu, dit le surintendant; venez avec moi, Pellisson. Gourville, je vous recommande mes convives.

Et il partit.

Les épicuriens ne s’aperçurent pas que le chef de l’école avait disparu; les violons allèrent toute la nuit.

Chapitre LIX — Un quart d’heure de retard

Fouquet, hors de sa maison pour la deuxième fois dans cette journée, se sentit moins lourd et moins troublé qu’on n’eût pu le croire.

Il se tourna vers Pellisson, qui gravement méditait dans son coin de carrosse quelque bonne argumentation contre les emportements de Colbert.

— Mon cher Pellisson, dit alors Fouquet, c’est bien dommage que vous ne soyez pas une femme.

— Je crois que c’est bien heureux, au contraire, répliqua Pellisson; car, enfin, monseigneur, je suis excessivement laid.

— Pellisson! Pellisson! dit le surintendant en riant, vous répétez trop que vous êtes laid pour ne pas laisser croire que cela vous fait beaucoup de peine.