Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 34
— Ah! vous commencez à m’effrayer, en effet, dit Fouquet en riant; le fait est que si quelqu’un est bien renseigné, ou doit être bien renseigné, c’est la personne que vous nommez.
— Ne dites pas de mal de la pauvre Marguerite, monsieur Fouquet, car elle vous aime toujours.
— Bah! vraiment? C’est à ne pas croire. Je pensais que ce petit Colbert, comme vous disiez tout à l’heure, avait passé par-dessus cet amour-là et l’avait empreint d’une tache d’encre ou d’une couche de crasse.
— Fouquet, Fouquet, voilà donc comme vous êtes pour celles que vous abandonnez?
— Allons, n’allez-vous pas prendre la défense de Mme Vanel, marquise?
— Oui, je la prendrai; car, je vous le répète, elle vous aime toujours, et la preuve, c’est qu’elle vous sauve.
— Par votre entremise, marquise; c’est adroit à elle. Nul ange ne pourrait m’être plus agréable, et me mener plus sûrement au salut. Mais d’abord, comment connaissez-vous Marguerite?
— C’est mon amie de couvent.
— Et vous dites donc qu’elle vous a annoncé que M. Colbert était nommé intendant?
— Oui.
— Eh bien! éclairez-moi, marquise; voilà M. Colbert intendant, soit. En quoi un intendant, c’est-à-dire mon subordonné, mon commis, peut-il me porter ombrage ou préjudice, fût-ce M. Colbert?
— Vous ne réfléchissez pas, monsieur, à ce qu’il paraît, répondit la marquise.
— À quoi?
— À ceci: que M. Colbert vous hait.
— Moi! s’écria Fouquet. Eh! mon Dieu! marquise, d’où sortez-vous donc? Mais, tout le monde me hait, celui-là comme les autres.
— Celui-là plus que les autres.
— Plus que les autres, soit.
— Il est ambitieux.
— Qui ne l’est pas, marquise?
— Oui; mais à lui son ambition n’a pas de borne.
— Je le vois bien, puisqu’il a tendu à me succéder près de Mme Vanel.
— Et qu’il a réussi; prenez-y garde.
— Voudriez-vous dire qu’il a la prétention de passer d’intendant surintendant?
— N’en avez-vous pas eu déjà la crainte?
— Oh! oh! fit Fouquet, me succéder près de Mme Vanel, soit; mais près du roi, c’est autre chose. La France ne s’achète pas si facilement que la femme d’un maître des comptes.
— Eh! monsieur, tout s’achète; quand ce n’est point par l’or, c’est par l’intrigue.
— Vous savez bien le contraire, vous, madame, vous à qui j’ai offert des millions.
— Il fallait, au lieu de ces millions, Fouquet, m’offrir un amour vrai, unique, absolu; j’eusse accepté. Vous voyez bien que tout s’achète, si ce n’est pas d’une façon, c’est de l’autre.
— Ainsi M. Colbert, à votre avis, est en train de marchander ma place de surintendant? Allons, allons, marquise, tranquillisez-vous, il n’est pas encore assez riche pour l’acheter.
— Mais s’il vous la vole?
— Ah! ceci est autre chose. Malheureusement, avant que d’arriver à moi, c’est-à-dire au corps de la place, il faut détruire, il faut battre en brèche les ouvrages avancés, et je suis diablement bien fortifié, marquise.
— Et ce que vous appelez vos ouvrages avancés, ce sont vos créatures, n’est-ce pas, ce sont vos amis?
— Justement.
— Et M. d’Eymeris est-il de vos créatures?
— Oui.
— M. Lyodot est-il de vos amis?
— Certainement.
— M. de Vanin?
— Oh! M. de Vanin, qu’on en fasse ce que l’on voudra, mais ...
— Mais?...
— Mais qu’on ne touche pas aux autres.
— Eh bien! si vous voulez qu’on ne touche point à MM. d’Eymeris et Lyodot, il est temps de vous y prendre.
— Qui les menace?
— Voulez-vous m’entendre maintenant?
— Toujours, marquise.
— Sans m’interrompre?
— Parlez.
— Eh bien! ce matin, Marguerite m’a envoyé chercher.
— Ah!
— Oui.
— Et que vous voulait-elle?
— «Je n’ose voir M. Fouquet moi-même», m’a-t-elle dit.
— Bah! pourquoi? pense-t-elle que je lui eusse fait des reproches? Pauvre femme, elle se trompe bien, mon Dieu!
— «Voyez-le, vous, et dites-lui qu’il se garde de M. de Colbert.»
— Comment, elle me fait prévenir de me garder de son amant?
— Je vous ai dit qu’elle vous aime toujours.
— Après, marquise?
— «M. de Colbert, a-t-elle ajouté, est venu il y a deux heures m’annoncer qu’il était intendant.»
— Je vous ai déjà dit, marquise, que M. de Colbert n’en serait que mieux sous ma main.
— Oui, mais ce n’est pas le tout: Marguerite est liée, comme vous savez, avec Mme d’Eymeris et Mme Lyodot.
— Oui.
— Eh bien! M. de Colbert lui a fait de grandes questions sur la fortune de ces deux messieurs, sur le degré de dévouement qu’ils vous portent.
— Oh! quant à ces deux-là, je réponds d’eux; il faudra les tuer pour qu’ils ne soient plus à moi.
— Puis, comme Mme Vanel a été obligée, pour recevoir une visite, de quitter un instant M. Colbert, et que M. Colbert est un travailleur, à peine le nouvel intendant est-il resté seul, qu’il a tiré un crayon de sa poche, et, comme il y avait du papier sur une table, s’est mis à crayonner des notes.
— Des notes sur Emerys et Lyodot?
— Justement.
— Je serais curieux de savoir ce que disaient ces notes.
— C’est justement ce que je viens vous apporter.
— Mme Vanel a pris les notes de Colbert et me les envoie?
— Non, mais, par un hasard qui ressemble à un miracle, elle a un double de ces notes.
— Comment cela?
— Écoutez. Je vous ai dit que Colbert avait trouvé du papier sur une table?
— Oui.
— Qu’il avait tiré un crayon de sa poche?
— Oui.
— Et avait écrit sur ce papier?
— Oui.
— Eh bien! ce crayon était de mine de plomb, dur par conséquent: il a marqué en noir sur la première feuille et, sur la seconde, a tracé son empreinte en blanc.
— Après?
— Colbert, en déchirant la première feuille, n’a pas songé à la seconde.
— Eh bien?
— Eh bien! sur la seconde on pouvait lire ce qui avait été écrit sur la première; Mme Vanel l’a lu et m’a envoyé chercher.
— Ah!
— Puis, après s’être assurée que j’étais pour vous une amie dévouée, elle m’a donné le papier et m’a dit le secret de cette maison.
— Et ce papier? dit Fouquet en se troublant quelque peu.
— Le voilà, monsieur; lisez, dit la marquise.
Fouquet lut: «Noms des traitants à faire condamner par la Chambre de justice: d’Eymeris, ami de M. F. ...; Lyodot, ami de M. F. ...; de Vanin, indif.»
— D’Emerys! Lyodot! s’écria Fouquet en relisant.
— Amis de M. F., indiqua du doigt la marquise.
— Mais que veulent dire ces mots: «À faire condamner par la Chambre de justice»?
— Dame! fit la marquise, c’est clair, ce me semble. D’ailleurs, vous n’êtes pas au bout. Lisez, lisez.
Fouquet continua: «Les deux premiers, à mort, le troisième à renvoyer, avec MM. d’Hautemont et de La Valette, dont les biens seront seulement confisqués.»
— Grand Dieu! s’écria Fouquet, à mort, à mort, Lyodot et d’Eymeris! Mais, quand même la Chambre de justice les condamnerait à mort, le roi ne ratifiera pas leur condamnation, et l’on n’exécute pas sans la signature du roi.
— Le roi a fait M. Colbert intendant.
— Oh! s’écria Fouquet, comme s’il entrevoyait sous ses pieds un abîme aperçu, impossible! impossible! Mais qui a passé un crayon sur les traces de celui de M. Colbert?
— Moi. J’avais peur que le premier trait ne s’effaçât.
— Oh! je saurai tout.
— Vous ne saurez rien, monsieur; vous méprisez trop votre ennemi pour cela.
— Pardonnez-moi, chère marquise, excusez-moi; oui, M. Colbert est mon ennemi, je le crois; oui, M. Colbert est un homme à craindre, je l’avoue. Mais... mais, j’ai le temps, et puisque vous voilà, puisque vous m’avez assuré de votre dévouement, puisque vous m’avez laissé entrevoir votre amour, puisque nous sommes seuls...
— Je suis venue pour vous sauver, monsieur Fouquet, et non pour me perdre, dit la marquise en se relevant; ainsi, gardez-vous...
— Marquise, en vérité, vous vous effrayez par trop, et à moins que cet effroi ne soit un prétexte...
— C’est un cœur profond que ce M. Colbert! gardez-vous...
Fouquet se redressa à son tour.
— Et moi? demanda-t-il.
— Oh! vous, vous n’êtes qu’un noble cœur. Gardez-vous! gardez-vous!
— Ainsi?
— J’ai fait ce que je devais faire, mon ami, au risque de me perdre de réputation. Adieu!
— Non pas adieu, au revoir!
— Peut-être, dit la marquise.
Et, donnant sa main à baiser à Fouquet, elle s’avança si résolument vers la porte que Fouquet n’osa lui barrer le passage. Quant à Fouquet, il reprit, la tête inclinée et avec un nuage au front, la route de ce souterrain le long duquel couraient les fils de métal qui communiquaient d’une maison à l’autre, transmettant, au revers des deux glaces, les désirs et les appels des deux correspondants.
Chapitre LV — L’abbé Fouquet
Fouquet se hâta de repasser chez lui par le souterrain et de faire jouer le ressort du miroir. À peine fut-il dans son cabinet, qu’il entendit heurter à la porte; en même temps une voix bien connue criait:
— Ouvrez, monseigneur, je vous prie, ouvrez.
Fouquet, par un mouvement rapide, rendit un peu d’ordre à tout ce qui pouvait déceler son agitation et son absence; il éparpilla les papiers sur le bureau, prit une plume dans sa main, et à travers la porte, pour gagner du temps:
— Qui êtes-vous? demanda-t-il.
— Quoi! Monseigneur ne me reconnaît pas? répondit la voix.
«Si fait, dit en lui-même Fouquet, si fait, mon ami, je te reconnais à merveille!»
Et tout haut:
— N’êtes-vous pas Gourville?
— Mais oui, monseigneur.
Fouquet se leva, jeta un dernier regard sur une de ses glaces, alla à la porte, poussa le verrou, et Gourville entra.
— Ah! monseigneur, monseigneur, dit-il, quelle cruauté!
— Pourquoi?
— Voilà un quart d’heure que je vous supplie d’ouvrir et que vous ne me répondez même pas.
— Une fois pour toutes, vous savez bien que je ne veux pas être dérangé lorsque je travaille. Or, bien que vous fassiez exception, Gourville, je veux, pour les autres, que ma consigne soit respectée.
— Monseigneur, en ce moment, consignes, portes, verrous et murailles, j’eusse tout brisé, renversé, enfoncé.
— Ah! ah! il s’agit donc d’un grand événement? demanda Fouquet.
— Oh! je vous en réponds, monseigneur! dit Gourville.
— Et quel est cet événement? reprit Fouquet un peu ému du trouble de son plus intime confident.
— Il y a une Chambre de justice secrète, monseigneur.
— Je le sais bien; mais s’assemble-t-elle, Gourville?
— Non seulement elle s’assemble, mais encore elle a rendu un arrêt... monseigneur.
— Un arrêt! fit le surintendant avec un frissonnement et une pâleur qu’il ne put cacher. Un arrêt! Et contre qui?
— Contre deux de vos amis.
— Lyodot, d’Eymeris, n’est-ce pas?
— Oui, monseigneur.
— Mais arrêt de quoi?
— Arrêt de mort.
— Rendu! Oh! vous vous trompez, Gourville, et c’est impossible.
— Voici la copie de cet arrêt que le roi doit signer aujourd’hui, si toutefois il ne l’a point signé déjà.
Fouquet saisit avidement le papier, le lut et le rendit à Gourville.
— Le roi ne signera pas, dit-il.
Gourville secoua la tête.
— Monseigneur, M. Colbert est un hardi conseiller; ne vous y fiez pas.
— Encore M. Colbert! s’écria Fouquet; çà! pourquoi ce nom vient-il à tout propos tourmenter depuis deux ou trois jours mes oreilles? C’est par trop d’importance, Gourville, pour un sujet si mince. Que M. Colbert paraisse, je le regarderai; qu’il lève la tête, je l’écraserai; mais vous comprenez qu’il me faut au moins une aspérité pour que mon regard s’arrête, une surface pour que mon pied se pose.
— Patience, monseigneur; car vous ne savez pas ce que vaut Colbert... Étudiez-le vite; il en est de ce sombre financier comme des météores que l’œil ne voit jamais complètement avant leur invasion désastreuse; quand on les sent, on est mort.
— Oh! Gourville, c’est beaucoup, répliqua Fouquet en souriant; permettez-moi, mon ami, de ne pas m’épouvanter avec cette facilité; météore, M. Colbert! Corbleu! nous entendrons le météore... Voyons, des actes, et non des mots. Qu’a-t-il fait?
— Il a commandé deux potences chez l’exécuteur de Paris, répondit simplement Gourville.
Fouquet leva la tête, et un éclair passa dans ses yeux.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites? s’écria-t-il.
— Voici la preuve, monseigneur.
Et Gourville tendit au surintendant une note communiquée par l’un des secrétaires de l’Hôtel de Ville, qui était à Fouquet.
— Oui, c’est vrai, murmura le ministre, l’échafaud se dresse... mais le roi n’a pas signé, Gourville, le roi ne signera pas.
— Je le saurai tantôt, dit Gourville.
— Comment cela?
— Si le roi a signé, les potences seront expédiées ce soir à l’Hôtel de Ville, afin d’être tout à fait dressées demain matin.
— Mais non, non! s’écria encore une fois Fouquet; vous vous trompez tous, et me trompez à mon tour; avant-hier matin, Lyodot me vint voir; il y a trois jours je reçus un envoi de vin de Syracuse de ce pauvre d’Eymeris.
— Qu’est-ce que cela prouve? répliqua Gourville, sinon que la Chambre de justice s’est assemblée secrètement, a délibéré en l’absence des accusés, et que toute la procédure était faite quand on les a arrêtés.
— Mais ils sont donc arrêtés?
— Sans doute.
— Mais où, quand, comment ont-ils été arrêtés?
— Lyodot, hier au point du jour; d’Eymeris, avant-hier au soir, comme il revenait de chez sa maîtresse; leur disparition n’avait inquiété personne; mais tout à coup Colbert a levé le masque et fait publier la chose; on le crie à son de trompe en ce moment dans les rues de Paris, et, en vérité, monseigneur, il n’y a plus guère que vous qui ne connaissiez pas l’événement.
Fouquet se mit à marcher dans la chambre avec une inquiétude de plus en plus douloureuse.
— Que décidez-vous, monseigneur? dit Gourville.
— S’il en était ainsi, j’irais chez le roi, s’écria Fouquet. Mais, pour aller au Louvre, je veux passer auparavant à l’Hôtel de Ville. Si l’arrêt a été signé, nous verrons!
Gourville haussa les épaules.
— Incrédulité! dit-il, tu es la peste de tous les grands esprits!
— Gourville!
— Oui, continua-t-il, et tu les perds, comme la contagion tue les santés les plus robustes, c’est-à-dire en un instant.
— Partons, s’écria Fouquet; faites ouvrir, Gourville.
— Prenez garde, dit celui-ci, M. l’abbé Fouquet est là.
— Ah! mon frère, répliqua Fouquet d’un ton chagrin, il est là? il sait donc quelque mauvaise nouvelle qu’il est tout joyeux de m’apporter, comme à son habitude? Diable! si mon frère est là, mes affaires vont mal, Gourville; que ne me disiez-vous cela plus tôt, je me fusse plus facilement laissé convaincre.
— Monseigneur le calomnie, dit Gourville en riant; s’il vient, ce n’est pas dans une mauvaise intention.
— Allons, voilà que vous l’excusez, s’écria Fouquet; un garçon sans cœur, sans suite d’idées, un mangeur de tous biens.
— Il vous sait riche.
— Et il veut ma ruine.
— Non; il veut votre bourse. Voilà tout.
— Assez! Assez! Cent mille écus par mois pendant deux ans! Corbleu! c’est moi qui paie, Gourville, et je sais mes chiffres.
Gourville se mit à rire d’un air silencieux et fin.
— Oui, vous voulez dire que c’est le roi, fit le surintendant; ah! Gourville, voilà une vilaine plaisanterie; ce n’est pas le lieu.
— Monseigneur, ne vous fâchez pas.
— Allons donc! Qu’on renvoie l’abbé Fouquet, je n’ai pas le sou.
Gourville fit un pas vers la porte.
— Il est resté un mois sans me voir, continua Fouquet; pourquoi ne resterait-il pas deux mois?
— C’est qu’il se repent de vivre en mauvaise compagnie, dit Gourville, et qu’il vous préfère à tous ses bandits.
— Merci de la préférence. Vous faites un étrange avocat, Gourville, aujourd’hui... avocat de l’abbé Fouquet!
— Eh! mais toute chose et tout homme ont leur bon côté, leur côté utile, monseigneur.
— Les bandits que l’abbé solde et grise ont leur côté utile? Prouvez-le-moi donc.
— Vienne la circonstance, monseigneur, et vous serez bienheureux de trouver ces bandits sous votre main.
— Alors tu me conseilles de me réconcilier avec M. l’abbé? dit ironiquement Fouquet.
— Je vous conseille, monseigneur, de ne pas vous brouiller avec cent ou cent vingt garnements qui, en mettant leurs rapières bout à bout, feraient un cordon d’acier capable d’enfermer trois mille hommes.
Fouquet lança un coup d’œil profond à Gourville, et passant devant lui:
— C’est bien; qu’on introduise M. l’abbé Fouquet, dit-il aux valets de pied. Vous avez raison, Gourville.
Deux minutes après, l’abbé parut avec de grandes révérences sur le seuil de la porte.
C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, moitié homme d’Église, moitié homme de guerre, un spadassin greffé sur un abbé; on voyait qu’il n’avait pas d’épée au côté, mais on sentait qu’il avait des pistolets. Fouquet le salua en frère aîné, moins qu’en ministre.
— Qu’y a-t-il pour votre service, dit-il, monsieur l’abbé?
— Oh! oh! comme vous dites cela, mon frère!
— Je vous dis cela comme un homme pressé, monsieur.
L’abbé regarda malicieusement Gourville, anxieusement Fouquet, et dit:
— J’ai trois cents pistoles à payer à M. de Bregi ce soir... Dette de jeu, dette sacrée.
— Après? dit Fouquet bravement, car il comprenait que l’abbé Fouquet ne l’eût point dérangé pour une pareille misère.
— Mille à mon boucher, qui ne veut plus fournir.
— Après?
— Douze cents au tailleur d’habits... continua l’abbé: le drôle m’a fait reprendre sept habits de mes gens, ce qui fait que mes livrées sont compromises, et que ma maîtresse parle de me remplacer par un traitant, ce qui serait humiliant pour l’Église.
— Qu’y a-t-il encore? dit Fouquet.
— Vous remarquerez, monsieur, dit humblement l’abbé, que je n’ai rien demandé pour moi.
— C’est délicat, monsieur, répliqua Fouquet; aussi, comme vous voyez, j’attends.
— Et je ne demande rien; oh! non... Ce n’est pas faute pourtant de chômer... je vous en réponds.
Le ministre réfléchit un moment.
— Douze cents pistoles au tailleur d’habits, dit-il; ce sont bien des habits, ce me semble?
— J’entretiens cent hommes! dit fièrement l’abbé; c’est une charge, je crois.
— Pourquoi cent hommes? dit Fouquet; est-ce que vous êtes un Richelieu ou un Mazarin pour avoir cent hommes de garde? À quoi vous servent ces cent hommes? Parlez, dites!
— Vous me le demandez? s’écria l’abbé Fouquet; ah! comment pouvez vous faire une question pareille, pourquoi j’entretiens cent hommes? Ah!
— Mais oui, je vous fais cette question. Qu’avez-vous à faire de cent hommes? Répondez!
— Ingrat! continua l’abbé s’affectant de plus en plus.
— Expliquez-vous.
— Mais, monsieur le surintendant, je n’ai besoin que d’un valet de chambre, moi, et encore, si j’étais seul, me servirais-je moi-même; mais vous, vous qui avez tant d’ennemis... cent hommes ne me suffisent pas pour vous défendre. Cent hommes!... il en faudrait dix mille. J’entretiens donc tout cela pour que dans les endroits publics, pour que dans les assemblées, nul n’élève la voix contre vous; et sans cela, monsieur, vous seriez chargé d’imprécations, vous seriez déchiré à belles dents, vous ne dureriez pas huit jours, non, pas huit jours, entendez-vous?
— Ah! je ne savais pas que vous me fussiez un pareil champion, monsieur l’abbé.
— Vous en doutez! s’écria l’abbé. Écoutez donc ce qui est arrivé. Pas plus tard qu’hier, rue de la Huchette, un homme marchandait un poulet.
— Eh bien! en quoi cela me nuisait-il, l’abbé?
— En ceci. Le poulet n’était pas gras. L’acheteur refusa d’en donner dix-huit sous, en disant qu’il ne pouvait payer dix-huit sous la peau d’un poulet dont M. Fouquet avait pris toute la graisse.
— Après?
— Le propos fit rire, continua l’abbé, rire à vos dépens, mort de tous les diables! et la canaille s’amassa. Le rieur ajouta ces mots: «Donnez-moi un poulet nourri par M. Colbert, à la bonne heure! et je le paierai ce que vous voudrez.» Et aussitôt l’on battit des mains. Scandale affreux! vous comprenez; scandale qui force un frère à se voiler le visage.
Fouquet rougit.
— Et vous vous le voilâtes? dit le surintendant.
— Non; car justement, continua l’abbé, j’avais un de mes hommes dans la foule; une nouvelle recrue qui vient de province, un M. de Menneville que j’affectionne. Il fendit la presse, en disant au rieur: «— Mille barbes! monsieur le mauvais plaisant, tope un coup d’épée au Colbert! — Tope et tingue au Fouquet! répliqua le rieur.» Sur quoi ils dégainèrent devant la boutique du rôtisseur, avec une haie de curieux autour d’eux et cinq cents curieux aux fenêtres.
— Eh bien? dit Fouquet.
— Eh bien! monsieur, mon Menneville embrocha le rieur au grand ébahissement de l’assistance, et dit au rôtisseur: «— Prenez ce dindon, mon ami, il est plus gras que votre poulet.» Voilà, monsieur, acheva l’abbé triomphalement, à quoi je dépense mes revenus; je soutiens l’honneur de la famille, monsieur.
Fouquet baissa la tête.
— Et j’en ai cent comme cela, poursuivit l’abbé.
— Bien, dit Fouquet; donnez votre addition à Gourville et restez ici ce soir, chez moi.
— On soupe?
— On soupe.
— Mais la caisse est fermée?
— Gourville vous l’ouvrira. Allez, monsieur l’abbé, allez.
L’abbé fit une révérence.
— Alors nous voilà amis? dit-il.
— Oui, amis. Venez, Gourville.
— Vous sortez? Vous ne soupez donc pas?
— Je serai ici dans une heure, soyez tranquille. Puis tout bas à Gourville: — Qu’on attelle mes chevaux anglais, dit-il, et qu’on touche à l’Hôtel de Ville de Paris.
Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine
Les carrosses amenaient déjà les convives de Fouquet à Saint-Mandé; déjà toute la maison s’échauffait des apprêts du souper, quand le surintendant lança sur la route de Paris ses chevaux rapides, et, prenant par les quais pour trouver moins de monde sur sa route, gagna l’Hôtel de Ville. Il était huit heures moins un quart. Fouquet descendit au coin de la rue du Long-Pont, se dirigea vers la place de Grève, à pied, avec Gourville.
Au détour de la place, ils virent un homme vêtu de noir et de violet d’une bonne mine, qui s’apprêtait à monter dans un carrosse de louage et disait au cocher de toucher à Vincennes. Il avait devant lui un grand panier plein de bouteilles qu’il venait d’acheter au cabaret de l’Image de Notre-Dame.
— Eh! mais c’est Vatel, mon maître d’hôtel! dit Fouquet à Gourville.
— Oui, monseigneur, répliqua celui-ci.
— Que vient-il faire à l’Image-de-Notre-Dame?
— Acheter du vin sans doute.
— Comment, on achète pour moi du vin au cabaret? dit Fouquet. Ma cave est donc bien misérable!
Et il s’avança vers le maître d’hôtel, qui faisait ranger son vin dans le carrosse avec un soin minutieux.
— Holà! Vatel! dit-il d’une voix de maître.
— Prenez garde, monseigneur, dit Gourville, vous allez être reconnu.
— Bon!... que m’importe? Vatel!
L’homme vêtu de noir et de violet se retourna. C’était une bonne et douce figure sans expression, une figure de mathématicien, moins l’orgueil. Un certain feu brillait dans les yeux de ce personnage, un sourire assez fin voltigeait sur ses lèvres; mais l’observateur eût remarqué bien vite que ce feu, que ce sourire ne s’appliquaient à rien et n’éclairaient rien.
Vatel riait comme un distrait, ou s’occupait comme un enfant.
Au son de la voix qui l’interpellait, il se retourna.
— Oh! fit-il, monseigneur?
— Oui, moi. Que diable faites-vous là, Vatel?... Du vin! vous achetez du vin dans un cabaret de la place de Grève! Passe encore pour la Pomme-de-Pin ou les Barreaux-Verts.
— Mais, monseigneur, dit Vatel tranquillement, après avoir lancé un regard hostile à Gourville, de quoi se mêle-t-on ici?... Est-ce que ma cave est mal tenue?
— Non, certes, Vatel, non; mais...
— Quoi! mais?... répliqua Vatel.
Gourville toucha le coude du surintendant.
— Ne vous fâchez pas, Vatel; je croyais ma cave, votre cave assez bien garnie pour que je pusse me dispenser de recourir à l’Image-de-Notre-Dame.
— Eh! monsieur, dit Vatel, tombant du monseigneur au monsieur, avec un certain dédain, votre cave est si bien garnie que, lorsque certains de vos convives vont dîner chez vous, ils ne boivent pas.
Fouquet, surpris, regarda Gourville, puis Vatel.
— Que dites-vous là?
— Je dis que votre sommelier n’avait pas de vins pour tous les goûts, monsieur, et que M. de La Fontaine, M. Pellisson et M. Conrart ne boivent pas quand ils viennent à la maison. Ces messieurs n’aiment pas le grand vin: que voulez-vous y faire?
— Et alors?