Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 33
— Et d’abord, riposta Louis, vous êtes injuste, monsieur; car si la Providence m’eût permis de donner ce jour-là le million à mon frère, vous n’eussiez pas quitté mon service, et, par conséquent, vous n’eussiez pas fait votre fortune... comme vous disiez tout à l’heure... Mais, outre ce bonheur, j’en ai un autre, et ma brouille avec la Grande-Bretagne ne doit pas vous étonner.
Un valet de chambre interrompit le roi et annonça M. de Lyonne.
— Entrez, monsieur, dit le roi; vous êtes exact, c’est d’un bon serviteur. Voyons votre lettre à mon frère Charles II.
D’Artagnan dressa l’oreille.
— Un moment, monsieur, dit négligemment Louis au Gascon; il faut que j’expédie à Londres le consentement au mariage de mon frère, M. le duc d’Orléans, avec lady Henriette Stuart.
— Il me bat, ce me semble, murmura d’Artagnan, tandis que le roi signait cette lettre et congédiait M. de Lyonne; mais, ma foi, je l’avoue, plus je serai battu, plus je serai content.
Le roi suivit des yeux M. de Lyonne jusqu’à ce que la porte fût bien refermée derrière lui; il fit même trois pas, comme s’il eût voulu suivre son ministre. Mais, après ces trois pas, s’arrêtant, faisant une pause et revenant sur le mousquetaire;
— Maintenant, monsieur, dit-il; hâtons-nous de terminer. Vous me disiez l’autre jour à Blois que vous n’étiez pas riche?
— Je le suis à présent, Sire.
— Oui, mais cela ne me regarde pas; vous avez votre argent, non le mien; ce n’est pas mon compte.
— Je n’entends pas très bien ce que dit Votre Majesté.
— Alors, au lieu de vous laisser tirer les paroles, parlez spontanément. Aurez-vous assez de vingt mille livres par an, argent fixe?
— Mais, Sire... dit d’Artagnan ouvrant de grands yeux.
— Aurez-vous assez de quatre chevaux entretenus et fournis, et d’un supplément de fonds tel que vous le demanderez, selon les occasions et les nécessités; ou bien préférez-vous un fixe qui serait, par exemple, de quarante mille livres? Répondez.
— Sire, Votre Majesté...
— Oui, vous êtes surpris, c’est tout naturel, et je m’y attendais; répondez, voyons, ou je croirai que vous n’avez plus cette rapidité de jugement que j’ai toujours appréciée en vous.
— Il est certain, Sire, que vingt mille livres par an sont une belle somme; mais...
— Pas de mais. Oui ou non; est-ce une indemnité honorable?
— Oh! certes...
— Vous vous en contenterez alors! C’est très bien. Il vaut mieux, d’ailleurs, vous compter à part les faux frais; vous vous arrangerez de cela avec Colbert; maintenant, passons à quelque chose de plus important.
— Mais, Sire, j’avais dit à Votre Majesté...
— Que vous vouliez vous reposer, je le sais bien; seulement, je vous ai répondu que je ne le voulais pas... Je suis le maître, je pense?
— Oui, Sire.
— À la bonne heure! Vous étiez en veine de devenir autrefois capitaine de mousquetaires?
— Oui, Sire.
— Eh bien! voici votre brevet signé. Je le mets dans le tiroir. Le jour où vous reviendrez de certaine expédition que j’ai à vous confier, ce jour là vous prendrez vous-même ce brevet dans le tiroir.
D’Artagnan hésitait encore et tenait la tête baissée.
— Allons, monsieur, dit le roi, on croirait à vous voir que vous ne savez pas qu’à la cour du roi très chrétien le capitaine général des mousquetaires a le pas sur les maréchaux de France?
— Sire, je le sais.
— Alors, on dirait que vous ne vous fiez pas à ma parole?
— Oh! Sire, jamais... ne croyez pas de telles choses.
— J’ai voulu vous prouver que vous, si bon serviteur vous aviez perdu un bon maître: suis-je un peu le maître qu’il vous faut?
— Je commence à penser que oui, Sire.
— Alors, monsieur, vous allez entrer en fonctions. Votre compagnie est toute désorganisée depuis votre départ, et les hommes s’en vont flânant et heurtant les cabarets où l’on se bat, malgré mes édits et ceux de mon père. Vous réorganiserez le service au plus vite.
— Oui, Sire.
— Vous ne quitterez plus ma personne.
— Bien.
— Et vous marcherez avec moi à l’armée, où vous camperez autour de ma tente.
— Alors, Sire, dit d’Artagnan, si c’est pour m’imposer un service comme celui-là, Votre Majesté n’a pas besoin de me donner vingt mille livres que je ne gagnerai pas.
— Je veux que vous ayez un état de maison; je veux que vous teniez table; je veux que mon capitaine de mousquetaires soit un personnage.
— Et moi, dit brusquement d’Artagnan, je n’aime pas l’argent trouvé; je veux l’argent gagné! Votre Majesté me donne un métier de paresseux, que le premier venu fera pour quatre mille livres.
— Vous êtes un fin Gascon, monsieur d’Artagnan; vous me tirez mon secret du cœur.
— Bah! Votre Majesté a donc un secret?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! alors, j’accepte les vingt mille livres, car je garderai ce secret, et la discrétion, cela n’a pas de prix par le temps qui court. Votre Majesté veut-elle parler à présent?
— Vous allez vous botter, monsieur d’Artagnan, et monter à cheval.
— Tout de suite?
— Sous deux jours.
— À la bonne heure, Sire; car j’ai mes affaires à régler avant le départ, surtout s’il y a des coups à recevoir.
— Cela peut se présenter.
— On le prendra. Mais, Sire, vous avez parlé à l’avarice, à l’ambition; vous avez parlé au cœur de M. d’Artagnan; vous avez oublié une chose.
— Laquelle?
— Vous n’avez pas parlé à la vanité: quand serai-je chevalier des ordres du roi?
— Cela vous occupe?
— Mais, oui. J’ai mon ami Athos qui est tout chamarré, cela m’offusque.
— Vous serez chevalier de mes ordres un mois après avoir pris le brevet de capitaine.
— Ah! ah! dit l’officier rêveur, après l’expédition?
— Précisément.
— Où m’envoie Votre Majesté, alors?
— Connaissez-vous la Bretagne?
— Non, Sire.
— Y avez-vous des amis?
— En Bretagne? Non, ma foi!
— Tant mieux. Vous connaissez-vous en fortifications?
D’Artagnan sourit.
— Je crois que oui, Sire.
— C’est-à-dire que vous pouvez bien distinguer une forteresse d’avec une simple fortification comme on en permet aux châtelains, nos vassaux?
— Je distingue un fort d’avec un rempart, comme on distingue une cuirasse d’avec une croûte de pâté, Sire. Est-ce suffisant?
— Oui, monsieur. Vous allez donc partir.
— Pour la Bretagne?
— Oui.
— Seul?
— Absolument seul. C’est-à-dire que vous ne pourrez même emmener un laquais.
— Puis-je demander à Votre Majesté pour quelle raison?
— Parce que, monsieur, vous ferez bien de vous travestir vous-même quelquefois en valet de bonne maison. Votre visage est fort connu en France, monsieur d’Artagnan.
— Et puis, Sire?
— Et puis vous vous promènerez par la Bretagne, et vous examinerez soigneusement les fortifications de ce pays.
— Les côtes?
— Aussi les îles.
— Ah!
— Vous commencerez par Belle-Île-en-Mer.
— Qui est à M. Fouquet? dit d’Artagnan d’un ton sérieux, en levant sur Louis XIV son œil intelligent.
— Je crois que vous avez raison, monsieur, et que Belle-Île est, en effet, à M. Fouquet.
— Alors Votre Majesté veut que je sache si Belle-Île est une bonne place?
— Oui.
— Si les fortifications en sont neuves ou vieilles?
— Précisément.
— Si par hasard les vassaux de M. le surintendant sont assez nombreux pour former garnison?
— Voilà ce que je vous demande, monsieur; vous avez mis le doigt sur la question.
— Et si l’on ne fortifie pas, Sire?
— Vous vous promènerez dans la Bretagne, écoutant et jugeant.
D’Artagnan se chatouilla la moustache.
— Je suis espion du roi, dit-il tout net.
— Non, monsieur.
— Pardon, Sire, puisque j’épie pour le compte de Votre Majesté.
— Vous allez à la découverte, monsieur. Est-ce que si vous marchiez à la tête de mes mousquetaires, l’épée au poing, pour éclairer un lieu quelconque ou une position de l’ennemi...
À ce mot, d’Artagnan tressaillit invisiblement.
— ... Est-ce que, continua le roi, vous vous croiriez un espion?
— Non, non! dit d’Artagnan pensif; la chose change de face quand on éclaire l’ennemi; on n’est qu’un soldat... Et si l’on fortifie Belle-Île? ajouta-t-il aussitôt.
— Vous prendrez un plan exact de la fortification.
— On me laissera entrer?
— Cela ne me regarde pas, ce sont vos affaires. Vous n’avez donc pas entendu que je vous réservais un supplément de vingt mille livres par an, si vous vouliez?
— Si fait, Sire; mais si l’on ne fortifie pas?
— Vous reviendrez tranquillement, sans fatiguer votre cheval.
— Sire, je suis prêt.
— Vous débuterez demain par aller chez M. le surintendant toucher le premier quartier de la pension que je vous fais. Connaissez-vous M. Fouquet?
— Fort peu, Sire; mais je ferai observer à Votre Majesté qu’il n’est pas très urgent que je le connaisse.
— Je vous demande pardon, monsieur; car il vous refusera l’argent que je veux vous faire toucher, et c’est ce refus que j’attends.
— Ah! fit d’Artagnan. Après, Sire?
— L’argent refusé, vous irez le chercher près de M. Colbert. À propos, avez-vous un bon cheval?
— Un excellent, Sire.
— Combien le payâtes-vous?
— Cent cinquante pistoles.
— Je vous l’achète. Voici un bon de deux cents pistoles.
— Mais il me faut un cheval pour voyager, Sire?
— Eh bien?
— Eh bien! vous me prenez le mien.
— Pas du tout; je vous le donne, au contraire. Seulement, comme il est à moi et non plus à vous, je suis sûr que vous ne le ménagerez pas.
— Votre Majesté est donc pressée?
— Beaucoup.
— Alors qui me force d’attendre deux jours?
— Deux raisons à moi connues.
— C’est différent. Le cheval peut rattraper ces deux jours sur les huit qu’il a à faire; et puis il y a la poste.
— Non, non, la poste compromet assez, monsieur d’Artagnan. Allez et n’oubliez pas que vous êtes à moi.
— Sire, ce n’est pas moi qui l’ai jamais oublié! À quelle heure prendrai-je congé de Votre Majesté après-demain?
— Où logez-vous?
— Je dois loger désormais au Louvre.
— Je ne le veux pas. Vous garderez votre logement en ville, je le paierai. Pour le départ, je le fixe à la nuit, attendu que vous devez partir sans être vu de personne, ou si vous êtes vu, sans qu’on sache que vous êtes à moi... Bouche close, monsieur.
— Votre Majesté gâte tout ce qu’elle a dit par ce seul mot.
— Je vous demandais où vous logez, car je ne puis vous envoyer chercher toujours chez M. le comte de La Fère.
— Je loge chez M. Planchet, épicier, rue des Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or.
— Sortez peu, montrez-vous moins encore et attendez mes ordres.
— Il faut que j’aille toucher cependant, Sire.
— C’est vrai; mais pour aller à la surintendance, où vont tant de gens, vous vous mêlerez à la foule.
— Il me manque les bons pour toucher, Sire.
— Les voici.
Le roi signa.
D’Artagnan regarda pour s’assurer de la régularité.
— C’est de l’argent, dit-il, et l’argent se lit ou se compte.
— Adieu, monsieur d’Artagnan, ajouta le roi; je pense que vous m’avez bien compris?
— Moi, j’ai compris que Votre Majesté m’envoie à Belle-Île-en-Mer, voilà tout.
— Pour savoir?...
— Pour savoir comment vont les travaux de M. Fouquet; voilà tout.
— Bien; j’admets que vous soyez pris?
— Moi, je ne l’admets pas, répliqua hardiment le Gascon.
— J’admets que vous soyez tué? poursuivit le roi.
— Ce n’est pas probable, Sire.
— Dans le premier cas, vous ne parlez pas; dans le second, aucun papier ne parle sur vous.
D’Artagnan haussa les épaules sans cérémonie, et prit congé du roi en se disant: «La pluie d’Angleterre continue! restons sous la gouttière».
Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet
Tandis que d’Artagnan revenait chez Planchet, la tête bourrelée et alourdie par tout ce qui venait de lui arriver, il se passait une scène d’un tout autre genre et qui cependant n’est pas étrangère à la conversation que notre mousquetaire venait d’avoir avec le roi. Seulement, cette scène avait lieu hors Paris, dans une maison que possédait le surintendant Fouquet dans le village de Saint-Mandé.
Le ministre venait d’arriver à cette maison de campagne, suivi de son premier commis, lequel portait un énorme portefeuille plein de papiers à examiner et d’autres attendant la signature. Comme il pouvait être cinq heures du soir, les maîtres avaient dîné, le souper se préparait pour vingt convives subalternes. Le surintendant ne s’arrêta point, en descendant de voiture. Il franchit du même bond le seuil de la porte, traversa les appartements et gagna son cabinet, où il déclara qu’il s’enfermait pour travailler, défendant qu’on le dérangeât pour quelque chose que ce fût, excepté pour ordre du roi.
En effet, aussitôt cet ordre donné, Fouquet s’enferma, et deux valets de pied furent placés en sentinelle à sa porte.
Alors Fouquet poussa un verrou, lequel déplaçait un panneau qui murait l’entrée, et qui empêchait que rien de ce qui se passait dans ce cabinet fût vu ou entendu. Mais contre toute probabilité, c’était bien pour s’enfermer que Fouquet s’enfermait ainsi; car il alla droit à son bureau, s’y assit, ouvrit le portefeuille et se mit à faire un choix dans la masse énorme de papiers qu’il renfermait. Il n’y avait pas dix minutes qu’il était entré, et que toutes les précautions que nous avons dites avaient été prises, quand le bruit répété de plusieurs petits coups égaux frappa son oreille, et parut appeler toute son attention.
Fouquet redressa la tête, tendit l’oreille et écouta. Les petits coups continuèrent. Alors le travailleur se leva avec un léger mouvement d’impatience, et marcha droit à une glace derrière laquelle les coups étaient frappés par une main ou par un mécanisme invisible.
C’était une grande glace prise dans un panneau. Trois autres glaces absolument pareilles complétaient la symétrie de l’appartement.
Rien ne distinguait celle-là des autres. À n’en pas douter, ces petits coups réitérés étaient un signal; car au moment où Fouquet approchait de la glace en écoutant, le même bruit se renouvela et dans la même mesure.
— Oh! oh! murmura le surintendant avec surprise; qui donc est là-bas? Je n’attendais personne aujourd’hui.
Et, sans doute pour répondre au signal qui avait été fait, le surintendant tira un clou doré dans cette même glace et l’agita trois fois. Puis, revenant à sa place et se rasseyant:
— Ma foi, qu’on attende, dit-il.
Et se replongeant dans l’océan de papier déroulé devant lui, il ne parut songer qu’au travail. En effet, avec une rapidité incroyable, une lucidité merveilleuse, Fouquet déchiffrait les papiers les plus longs, les écritures les plus compliquées, les corrigeant, les annotant d’une plume emportée comme par la fièvre, et l’ouvrage fondant entre ses doigts, les signatures, les chiffres, les renvois se multipliaient comme si dix commis, c’est-à-dire cent doigts et dix cerveaux, eussent fonctionné, au lieu de cinq doigts et du seul esprit de cet homme.
De temps en temps seulement, Fouquet, abîmé dans ce travail, levait la tête pour jeter un coup d’œil furtif sur une horloge placée en face de lui.
C’est que Fouquet se donnait sa tâche; c’est que, cette tâche une fois donnée, en une heure de travail il faisait, lui, ce qu’un autre n’eût point accompli dans sa journée: toujours certain, par conséquent, pourvu qu’il ne fût point dérangé, d’arriver au but dans le délai que son activité dévorante avait fixé. Mais, au milieu de ce travail ardent, les coups secs du petit timbre placé derrière la glace retentirent encore une fois, plus pressés, et par conséquent plus instants.
— Allons, il paraît que la dame s’impatiente, dit Fouquet; voyons, voyons, du calme, ce doit être la comtesse; mais non, la comtesse est à Rambouillet pour trois jours. La présidente, alors. Oh! la présidente ne prendrait point de ces grands airs; elle sonnerait bien humblement, puis elle attendrait mon bon plaisir. Le plus clair de tout cela, c’est que je ne puis savoir qui cela peut être, mais que je sais bien qui cela n’est pas. Et puisque ce n’est pas vous, marquise, puisque ce ne peut être vous, foin de tout autre!
Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à son tour; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que jamais:
— Oh! oh! dit-il, d’où vient cette fougue? Qu’est-il arrivé, et quelle est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience? Voyons.
Alors il appuya le bout de son doigt sur le clou parallèle à celui qu’il avait tiré. Aussitôt la glace joua comme le battant d’une porte et découvrit un placard assez profond, dans lequel le surintendant disparut comme dans une vaste boîte. Là, il poussa un nouveau ressort, qui ouvrit, non pas une planche, mais un bloc de muraille, et sortit par cette tranchée, laissant la porte se refermer d’elle-même.
Alors Fouquet descendit une vingtaine de marches qui s’enfonçaient en tournoyant sous la terre, et trouva un long souterrain dallé et éclairé par des meurtrières imperceptibles. Les parois de ce souterrain étaient couvertes de dalles, et le sol de tapis. Ce souterrain passait sous la rue même qui séparait la maison de Fouquet du parc de Vincennes. Au bout du souterrain tournoyait un escalier parallèle à celui par lequel Fouquet était descendu. Il monta cet autre escalier, entra par le moyen d’un ressort posé dans un placard semblable à celui de son cabinet, et, de ce placard, il passa dans une chambre absolument vide, quoique meublée avec une suprême élégance.
Une fois entré, il examina soigneusement si la glace fermait sans laisser de trace, et, content sans doute de son observation, il alla ouvrir, à l’aide d’une petite clé de vermeil, les triples tours d’une porte située en face de lui.
Cette fois, la porte ouvrait sur un beau cabinet meublé somptueusement et dans lequel se tenait assise sur des coussins une femme d’une beauté suprême, qui, au bruit des verrous, se précipita vers Fouquet.
— Ah! mon Dieu! s’écria celui-ci reculant d’étonnement: madame la marquise de Bellière, vous, vous ici!
— Oui, murmura la marquise; oui, moi, monsieur.
— Marquise, chère marquise, ajouta Fouquet prêt à se prosterner. Ah! mon Dieu! mais comment donc êtes-vous venue? Et moi qui vous ai fait attendre!
— Bien longtemps, monsieur, oh! oui, bien longtemps.
— Je suis assez heureux pour que cette attente vous ait duré, marquise?
— Une éternité, monsieur; oh! j’ai sonné plus de vingt fois; n’entendiez vous pas?
— Marquise, vous êtes pâle, vous êtes tremblante.
— N’entendiez-vous donc pas qu’on vous appelait?
— Oh! si fait, j’entendais bien, madame; mais je ne pouvais venir. Comment supposer que ce fût vous, après vos rigueurs, après vos refus? Si j’avais pu soupçonner le bonheur qui m’attendait, croyez-le bien, marquise, j’eusse tout quitté pour venir tomber à vos genoux, comme je le fais en ce moment.
La marquise regarda autour d’elle.
— Sommes-nous bien seuls, monsieur? demanda-t-elle.
— Oh! oui, madame, je vous en réponds.
— En effet, dit la marquise tristement.
— Vous soupirez?
— Que de mystères, que de précautions, dit la marquise avec une légère amertume et comme on voit que vous craignez de laisser soupçonner vos amours!
— Aimeriez-vous mieux que je les affichasse?
— Oh! non, et c’est d’un homme délicat, dit la marquise en souriant.
— Voyons, voyons, marquise, pas de reproches, je vous en supplie!
— Des reproches, ai-je le droit de vous en faire?
— Non, malheureusement non; mais, dites-moi, vous, que depuis un an j’aime sans retour et sans espoir...
— Vous vous trompez: sans espoir, c’est vrai; mais sans retour, non.
— Oh! pour moi, à l’amour, il n’y a qu’une preuve, et cette preuve, je l’attends encore.
— Je viens vous l’apporter, monsieur.
Fouquet voulut entourer la marquise de ses bras, mais elle se dégagea d’un geste.
— Vous tromperez-vous donc toujours, monsieur, et n’accepterez-vous pas de moi la seule chose que je veuille vous donner, le dévouement?
— Ah! vous ne m’aimez pas, alors; le dévouement n’est qu’une vertu, l’amour est une passion.
— Écoutez-moi, monsieur, je vous en supplie; je ne serais pas venue ici sans un motif grave, vous le comprenez bien.
— Peu m’importe le motif, puisque vous voilà, puisque je vous parle, puisque je vous vois.
— Oui, vous avez raison, le principal est que j’y sois, sans que personne m’ait vue, et que je puisse vous parler.
Fouquet se laissa tomber à deux genoux.
— Parlez, parlez, madame, dit-il, je vous écoute.
La marquise regardait Fouquet à ses genoux, et il y avait dans les regards de cette femme une étrange expression d’amour et de mélancolie.
— Oh! murmura-t-elle enfin, que je voudrais être celle qui a le droit de vous voir à chaque minute, de vous parler à chaque instant! Que je voudrais être celle qui veille sur vous, celle qui n’a pas besoin de mystérieux ressorts pour appeler, pour faire apparaître comme un sylphe l’homme qu’elle aime, pour le regarder une heure, et puis le voir disparaître dans les ténèbres, d’un mystère encore plus étrange à sa sortie qu’il n’était à son arrivée. Oh!... c’est une femme bien heureuse.
— Par hasard, marquise, dit Fouquet en souriant, parleriez-vous de ma femme?
— Oui, certes, j’en parle.
— Eh bien! n’enviez pas son sort, marquise; de toutes les femmes avec lesquelles je suis en relations, Mme Fouquet est celle qui me voit le moins, qui me parle le moins et qui a le moins de confidences avec moi.
— Au moins, monsieur, n’en est-elle pas réduite à appuyer, comme je l’ai fait, la main sur un ornement de glace pour vous faire venir; au moins ne lui répondez-vous pas par ce bruit mystérieux, effrayant, d’un timbre dont le ressort vient je ne sais d’où; au moins ne lui avez-vous jamais défendu de chercher à percer le secret de ces communications, sous peine de voir se rompre à jamais votre liaison avec elle, comme vous le défendez à celles qui sont venues ici avant moi et qui y viendront après moi.
— Ah! chère marquise, que vous êtes injuste et que vous savez peu ce que vous faites en récriminant contre le mystère! c’est avec le mystère seulement que l’on peut aimer sans trouble, c’est avec l’amour sans trouble qu’on peut être heureux. Mais revenons à vous, à ce dévouement dont vous me parliez, ou plutôt trompez-moi, marquise, et me laissez croire que ce dévouement, c’est de l’amour.
— Tout à l’heure, reprit la marquise en passant sur ses yeux cette main modelée sur les plus suaves contours de l’antique, tout à l’heure j’étais prête à parler, mes idées étaient nettes, hardies; maintenant, je suis tout interdite, toute troublée, toute tremblante; je crains de venir vous apporter une mauvaise nouvelle.
— Si c’est à cette mauvaise nouvelle que je dois votre présence, marquise, que cette mauvaise nouvelle soit la bienvenue; ou plutôt, marquise, puisque vous voilà, puisque vous m’avouez que je ne vous suis pas tout à fait indifférent, laissons de côté cette mauvaise nouvelle, et ne parlons que de vous.
— Non, non, au contraire, demandez-la-moi; exigez que je vous la dise à l’instant, que je ne me laisse détourner par aucun sentiment; Fouquet, mon ami, il y va d’un intérêt immense.
— Vous m’étonnez, marquise; je dirai même plus, vous me faites presque peur, vous, si sérieuse, si réfléchie, vous qui connaissez si bien le monde où nous vivons. C’est donc grave.
— Oh! très grave, écoutez!
— D’abord, comment êtes-vous venue ici?
— Vous le saurez tout à l’heure; mais, d’abord, au plus pressé.
— Dites, marquise, dites! Je vous en supplie, prenez en pitié mon impatience.
— Vous savez que M. Colbert est nommé intendant des finances?
— Bah! Colbert, le petit Colbert?
— Oui, Colbert, le petit Colbert.
— Le factotum de M. de Mazarin?
— Justement.
— Eh bien! que voyez-vous là d’effrayant, chère marquise? Le petit Colbert intendant, c’est étonnant, j’en conviens, mais ce n’est pas terrible.
— Croyez-vous que le roi ait donné, sans motifs pressants, une pareille place à celui que vous appelez un petit cuistre?
— D’abord, est-ce bien vrai que le roi la lui ait donnée?
— On le dit.
— Qui le dit?
— Tout le monde.
— Tout le monde, ce n’est personne; citez-moi quelqu’un qui puisse être bien informé et qui le dise.
— Mme Vanel.