Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 26

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Son Éminence arriva doucement, léger et silencieux comme une ombre, et surprit la physionomie du comte, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire, prétendant deviner à la simple inspection du visage d’un interlocuteur quel devait être le résultat de la conversation. Mais, cette fois, l’attente de Mazarin fut trompée; il ne lut absolument rien sur le visage d’Athos, pas même le respect qu’il avait l’habitude de lire sur toutes les physionomies.

Athos était vêtu de noir avec une simple broderie d’argent.

Il portait le Saint-Esprit, la Jarretière et la Toison d’or, trois ordres d’une telle importance, qu’un roi seul ou un comédien pouvait les réunir.

Mazarin fouilla longtemps dans sa mémoire un peu troublée pour se rappeler le nom qu’il devait mettre sur cette figure glaciale et n’y réussit pas.

— J’ai su, dit-il enfin, qu’il m’arrivait un message d’Angleterre.

Et il s’assit, congédiant Bernouin et Brienne, qui se préparait, en sa qualité de secrétaire, à tenir la plume.

— De la part de Sa Majesté le roi d’Angleterre, oui, Votre Éminence.

— Vous parlez bien purement le français, monsieur, pour un Anglais, dit gracieusement Mazarin en regardant toujours à travers ses doigts le Saint-Esprit, la Jarretière, la Toison et surtout le visage du messager.

— Je ne suis pas anglais, je suis français, monsieur le cardinal, répondit Athos.

— Voilà qui est particulier, le roi d’Angleterre choisissant des Français pour ses ambassades; c’est d’un excellent augure... Votre nom, monsieur, je vous prie?

— Comte de La Fère, répliqua Athos en saluant plus légèrement que ne l’exigeaient le cérémonial et l’orgueil du ministre tout-puissant.

Mazarin plia les épaules comme pour dire: «Je ne connais pas ce nom-là.» Athos ne sourcilla point.

— Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire....

— Je venais de la part de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne annoncer au roi de France...

Mazarin fronça le sourcil.

— Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos, l’heureuse restauration de Sa Majesté Charles II sur le trône de ses pères.

Cette nuance n’échappa point à la rusée Éminence. Mazarin avait trop l’habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse froide et presque hautaine d’Athos, un indice d’hostilité qui n’était pas la température ordinaire de cette serre chaude qu’on appelle la cour.

— Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d’un ton bref et querelleur.

— Oui... monseigneur.

Ce mot: «Monseigneur» sortit péniblement des lèvres d’Athos; on eût dit qu’il les écorchait.

— En ce cas, montrez-les.

Athos tira d’un sachet de velours brodé qu’il portait sous son pourpoint une dépêche. Le cardinal étendit la main.

— Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma dépêche est pour le roi.

— Puisque vous êtes français, monsieur, vous devez savoir ce qu’un Premier ministre vaut à la cour de France.

— Il fut un temps, répondit Athos, où je m’occupais, en effet, de ce que valent les Premiers ministres; mais j’ai formé, il y a déjà plusieurs années de cela, la résolution de ne plus traiter qu’avec le roi.

— Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commençait à s’irriter, vous ne verrez ni le ministre ni le roi.

Et Mazarin se leva. Athos remit sa dépêche dans le sachet, salua gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid exaspéra Mazarin.

— Quels étranges procédés diplomatiques! s’écria-t-il. Sommes-nous encore au temps où M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs en guise de chargés d’affaires? Il ne vous manque, monsieur, que le pot en tête et la bible à la ceinture.

— Monsieur, répliqua sèchement Athos, je n’ai jamais eu comme vous l’avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n’ai vu ses chargés d’affaires que l’épée à la main; j’ignore donc comment il traitait avec les Premiers ministres. Quant au roi d’Angleterre, Charles II, je sais que, quand il écrit à Sa Majesté le roi Louis XIV, ce n’est pas à son Éminence le cardinal Mazarin; dans cette distinction, je ne vois aucune diplomatie.

— Ah! s’écria Mazarin en relevant sa tête amaigrie et en frappant de la main sur sa tête, je me souviens maintenant!

Athos le regarda étonné.

— Oui, c’est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son interlocuteur; oui, c’est bien cela... Je vous reconnais, monsieur. Ah! _diavolo_! je ne m’étonne plus.

— En effet, je m’étonnais qu’avec l’excellente mémoire de Votre Éminence, répondit en souriant Athos, Votre Éminence ne m’eût pas encore reconnu.

— Toujours récalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur... comment vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve... Potamos... non... un nom d’île... Naxos... non, _per Jove_! un nom de montagne... Athos! m’y voilà! Enchanté de vous revoir, et de n’être plus à Rueil, où vous me fîtes payer rançon avec vos damnés complices... Fronde! toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel levain! Ah çà! monsieur, pourquoi vos antipathies ont-elles survécu aux miennes? Si quelqu’un avait à se plaindre, pourtant, je crois que ce n’était pas vous, qui vous êtes tiré de là, non seulement les braies nettes, mais encore avec le cordon du Saint-Esprit au cou.

— Monsieur le cardinal, répondit Athos, permettez-moi de ne pas entrer dans des considérations de cet ordre. J’ai une mission à remplir... me faciliterez-vous les moyens de remplir cette mission?

— Je m’étonne, dit Mazarin, tout joyeux d’avoir retrouvé la mémoire, et tout hérissé de pointes malicieuses; je m’étonne, monsieur... Athos... qu’un frondeur tel que vous ait accepté une mission près du Mazarin, comme on disait dans le bon temps.

Et Mazarin se mit à rire, malgré une toux douloureuse qui coupait chacune de ses phrases et qui en faisait des sanglots.

— Je n’ai accepté de mission qu’auprès du roi de France, monsieur le cardinal, riposta le comte avec moins d’aigreur cependant, car il croyait avoir assez d’avantages pour se montrer modéré.

— Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que, du roi, l’affaire dont vous vous êtes chargé...

— Dont on m’a chargé, monseigneur, je ne cours pas après les affaires.

— Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes mains... Ne perdons pas un temps précieux... dites-moi les conditions.

— J’ai eu l’honneur d’assurer à Votre Éminence que la lettre seule de Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir.

— Tenez! vous êtes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit que vous vous êtes frotté aux puritains de là-bas... Votre secret, je le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut-être, de ne pas avoir quelques égards pour un homme très vieux et très souffrant, qui a beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses idées, comme vous pour les vôtres... Vous ne voulez rien dire? bien; vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?... à merveille; venez avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi... et devant le roi... Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretière; mais quant à la Toison, je ne savais pas...

— Récemment, monseigneur, l’Espagne, à l’occasion du mariage de Sa Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la Toison en blanc; Charles II me l’a transmis aussitôt, en remplissant le blanc avec mon nom.

Mazarin se leva, et, s’appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans sa ruelle, au moment où l’on annonçait dans la chambre: «Monsieur le prince!»

Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de Mazarin, suivi de ses gentilshommes, et déjà il saluait le roi, quand le Premier ministre souleva son rideau.

Athos eut le temps d’apercevoir Raoul serrant la main du comte de Guiche, et d’échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu’il aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d’or que le comte de Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et prince, sa première pensée fut-elle pour l’or.

— Quoi! s’écria le vieillard, tout cela... de gain?

— Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place à Votre Éminence ou que je continue?

— Rendez, rendez! Vous êtes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous avez gagné, peste!

— Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant.

— Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d’un ton léger; c’est bien aimable à vous de rendre visite à un ami malade.

— Un ami!... murmura le comte de La Fère en voyant avec stupeur cette alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu’il s’agit de Mazarin et de Condé.

Mazarin devina la pensée de ce frondeur, car il lui sourit avec triomphe, et tout aussitôt:

— Sire, dit-il au roi, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté M. le comte de La Fère, ambassadeur de Sa Majesté britannique... Affaire d’État, messieurs! ajouta-t-il en congédiant de la main tous ceux qui garnissaient la chambre, et qui, le prince de Condé en tête, s’éclipsèrent sur le geste seul de Mazarin.

Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit M. de Condé.

Philippe d’Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour partir.

— Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille de Henri IV... voulez vous remettre au roi votre lettre de créance, monsieur le comte.

Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir le contenu d’une lettre qui ne l’avait pas quitté un seul instant? Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l’or que Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la lecture du roi.

Chapitre XLI — Le récit

La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à l’ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi, qui, s’adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis son entrée:

— Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes français, et les ordres que je vois briller sur votre personne annoncent un homme de mérite en même temps qu’un homme de qualité.

— Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère.

Anne d’Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée d’orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d’Athos, par un autre regard, une explication.

— Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au service du feu roi... Monsieur connaît parfaitement l’Angleterre, où il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c’est un sujet du plus haut mérite.

Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu’Anne d’Autriche tremblait toujours d’évoquer. L’Angleterre, c’était sa haine pour Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville, c’était toute l’odyssée des triomphes qui avaient fait battre le cœur de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le trône de la jeune reine.

Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années que les jeunes n’avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais effacées.

— Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des soupçons et des souvenirs.

— Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à Anne d’Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté.

— Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée du roi Charles II. Ce que les hommes n’avaient pu faire jusque-là, Dieu s’est résolu à l’accomplir.

Mazarin toussa en se démenant dans son lit.

— Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles.

— Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet.

Le roi demeura impassible.

Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.

— En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement Charles II doit-il son rétablissement?

— Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l’amour-propre du roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c’est à M. Monck?...

— Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je demande à M. l’ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck.

— Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car, sans le miracle dont j’ai eu l’honneur de parler, M. Monck demeurait probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu qu’une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l’esprit d’un certain homme, tandis qu’une idée dévouée, courageuse, tombait en l’esprit d’un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un tel changement dans la position de M. Monck, que, d’ennemi acharné, il devint un ami pour le roi déchu.

— Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi... Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?

— Deux Français, Sire.

— En vérité, j’en suis heureux.

— Et les deux idées? s’écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées que des hommes, moi.

— Oui, murmura le roi.

— La deuxième, l’idée dévouée, raisonnable... La moins importante, Sire, c’était d’aller déterrer un million en or enfoui par le roi Charles Ier dans Newcastle, et d’acheter, avec cet or, le concours de Monck.

— Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million... mais Newcastle était précisément occupé par ce même Monck?

— Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j’ai osé appeler l’idée courageuse en même temps que dévouée. Il s’agissait donc, si M. Monck refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II dans la propriété de ce million que l’on devait arracher à la loyauté et non plus au loyalisme du général Monck... Cela se fit malgré quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l’or.

— Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n’avait pas connaissance de ce million pendant son séjour à Paris.

— Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l’existence du million, mais qu’elle préférait deux millions à un seul.

— Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s’est trouvé en France tellement pauvre, qu’il n’avait pas d’argent pour prendre la poste; tellement dénué d’espérances, qu’il pensa plusieurs fois à mourir. Il ignorait si bien l’existence du million de Newcastle, que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait encore dans le plus cruel oubli.

— Passons à l’idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin, dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée?

— La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle.

— Oh! oh! mais c’est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et l’idée n’est pas tellement ingénieuse qu’elle ne fasse brancher ou rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement.

— Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n’ai pas dit que le Français en question eût résolu d’assassiner Monck, mais bien de le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des gentilshommes de France connaissent absolument. D’ailleurs, c’est affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on n’a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français imagina de s’emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan.

Le roi s’animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa Majesté frappa du poing sur la table en s’écriant:

— Ah! c’est beau!

— Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp...

— Et le gentilhomme était seul, Sire.

— C’est merveilleux! dit Philippe.

— En effet, merveilleux! s’écria le roi.

— Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal.

Et d’un air de dépit qu’il ne dissimulait pas:

— J’ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l’authenticité, monsieur?

— D’autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j’ai vu les événements.

— Vous?

— Oui, monseigneur.

Le roi s’était involontairement rapproché du comte; le duc d’Anjou avait fait volte-face, et pressait Athos de l’autre côté.

— Après, monsieur, après? s’écrièrent-ils tous deux en même temps.

— Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans résultat.

Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère:

— Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails?

— Absolument vrai, Sire.

— Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l’avait gardé?

— Oui, Sire.

— Le nom de ce gentilhomme?

— C’est votre serviteur, dit simplement Athos.

Un murmure d’admiration vint gonfler le cœur d’Athos. Il pouvait être fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel.

— Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen de vous récompenser.

Athos fit un mouvement.

— Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait; mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration de mon frère Charles II.

— Certainement, dit Mazarin.

— Triomphe d’une bonne cause qui comble de joie toute la maison de France, dit Anne d’Autriche.

— Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu’un homme ait pénétré jusqu’à Monck, dans son camp, et l’ait enlevé?

— Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur.

— Rien que cela?

— Rien que cela.

— Et vous le nommez?

— M. d’Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre Majesté.

Anne d’Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV s’assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle.

— Quels hommes! murmura-t-il.

Et, involontairement, il lança au ministre un coup d’œil qui l’eût épouvanté, si Mazarin n’eût pas en ce moment caché sa tête sous l’oreiller.

— Monsieur, s’écria le jeune duc d’Anjou en posant sa main blanche et fine comme celle d’une femme sur le bras d’Athos, dites à ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France.

Et en achevant ces mots, le jeune homme, s’apercevant que l’enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s’occupa de la rétablir avec le plus grand soin.

— Causons d’affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne s’enthousiasmait pas et qui n’avait pas de manchettes.

— Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.

Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n’avait été supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée.

Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se serrer la main.

Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue

Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu’il venait d’avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin de la chambre.

— Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte.

— Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.

— Je ne puis m’entretenir avec vous en ce lieu, où l’on nous observe, mais je vais tout à l’heure retourner chez moi, et je vous y attends aussitôt que votre service le permettra.

Raoul s’inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l’espèce noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d’un front légèrement fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables même pour le génie, constituait plutôt un bec d’aigle qu’un nez humain à l’héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole plus que ne l’eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur de Rocroy. D’ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants, que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince, et beaucoup même, ne voyant que l’homme, poussaient le respect jusqu’à la terreur.

Donc, Louis de Condé s’avança vers le comte de La Fère et Raoul avec l’intention marquée d’être salué par l’un et d’adresser la parole à l’autre.

Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère. Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu’un courtisan n’emprunte d’ordinaire qu’à la même couleur: le désir de plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et d’indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l’orgueil du rang suprême l’inflexibilité de son attitude.

Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint.

— Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n’était pas un des très humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon nom devant vous... mon prince.

— J’ai l’honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt M. de Condé.

— Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.

— L’un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l’un des premiers gentilshommes de France, et dont j’ai ouï dire tant de bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.

— Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.

— M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les généraux avaient des soldats...

— C’est vrai, monseigneur; mais aujourd’hui, les soldat sont des généraux.

Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie un homme que toute l’Europe regardait comme un héros et qui pouvait être blasé sur la louange.

— Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que le roi s’occupe d’une guerre avec la Hollande ou d’une guerre avec l’Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.