Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 25

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— C’est parce que je vous aurais retrouvés, et, qui sait? rafraîchis de temps en temps par quelque aubaine...

Il fit signe à Menneville, qui écoutait tout cela d’un air composé.

— Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne vous recommande pas d’être discrets.

Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires se mêlaient au doux bruit de l’or tintant dans leurs poches.

— Menneville, dit d’Artagnan une fois dans la rue, vous n’êtes pas dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas l’effet d’avoir peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa Majesté le roi Louis XIV, mais vous me ferez bien la grâce d’avoir peur de moi. Eh bien! écoutez: Au moindre mot qui vous échapperait, je vous tuerais comme un poulet. J’ai déjà dans ma poche l’absolution de notre Saint-Père le pape.

— Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher monsieur d’Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi articles de foi.

— J’étais bien sûr que vous étiez un garçon d’esprit, dit le mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai jugé. Ces cinquante écus d’or que je vous donne en plus vous prouveront le cas que je fais de vous. Prenez.

— Merci, monsieur d’Artagnan, dit Menneville.

— Avec cela vous pouvez réellement devenir honnête homme, répliqua d’Artagnan du ton le plus sérieux. Il serait honteux qu’un esprit comme le vôtre et un nom que vous n’osez plus porter se trouvassent effacés à jamais sous la rouille d’une mauvaise vie. Devenez galant homme, Menneville, et vivez un an avec ces cent écus d’or, c’est un beau denier: deux fois la solde d’un haut officier. Dans un an, venez me voir, et, mordioux! je ferai de vous quelque chose.

Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu’il serait muet comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu’un ait parlé, et comme à coup sûr ce n’est pas nos neuf compagnons, comme certainement ce n’est pas Menneville, il faut bien que ce soit d’Artagnan, qui, en sa qualité de Gascon, avait la langue bien près des lèvres. Car enfin, si ce n’est pas lui, qui serait-ce? Et comment s’expliquerait le secret du coffre de sapin percé de trous parvenu à notre connaissance, et d’une façon si complète, que nous en avons, comme on a pu le voir, raconté l’histoire dans ses détails les plus intimes? détails qui, au reste, éclairent d’un jour aussi nouveau qu’inattendu toute cette portion de l’histoire d’Angleterre, laissée jusqu’aujourd’hui dans l’ombre par les historiens nos confrères.

Chapitre XXXVIII — Où l’on voit que l’épicier français s’était déjà réhabilité au XVIIème siècle

Une fois ses comptes réglés et ses recommandations faites, d’Artagnan ne songea plus qu’à regagner Paris le plus promptement possible. Athos, de son côté, avait hâte de regagner sa maison et de s’y reposer un peu. Si entiers que soient restés le caractère et l’homme, après les fatigues du voyage, le voyageur s’aperçoit avec plaisir, à la fin du jour, même quand le jour a été beau, que la nuit va venir apporter un peu de sommeil. Aussi, de Boulogne à Paris, chevauchant côte à côte, les deux amis, quelque peu absorbés dans leurs pensées individuelles, ne causèrent-ils pas de choses assez intéressantes pour que nous en instruisions le lecteur: chacun d’eux, livré à ses réflexions personnelles, et se construisant l’avenir à sa façon, s’occupa surtout d’abréger la distance par la vitesse. Athos et d’Artagnan arrivèrent le soir du quatrième jour, après leur départ de Boulogne, aux barrières de Paris.

— Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige droit vers mon hôtel.

— Et moi tout droit chez mon associé.

— Chez Planchet?

— Mon Dieu, oui: au Pilon-d’Or.

— N’est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?

— Si vous restez à Paris, oui; car j’y reste, moi.

— Non. Après avoir embrassé Raoul, à qui j’ai fait donner rendez-vous chez moi, dans l’hôtel, je pars immédiatement pour La Fère.

— Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.

— Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord; de l’autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. En attendant l’acquisition, vous habiterez La Fère, et nous irons voler la pie dans les vignes, comme faisait le roi Louis XIII. C’est un sage plaisir pour des vieux comme nous.

D’Artagnan prit les mains d’Athos.

— Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-moi passer à Paris le temps indispensable pour régler toutes mes affaires et m’accoutumer peu à peu à la très lourde et très reluisante idée qui bat dans mon cerveau et m’éblouit. Je suis riche, voyez-vous, et d’ici à ce que j’aie pris l’habitude de la richesse, je me connais, je serai un animal insupportable. Or, je ne suis pas encore assez bête pour manquer d’esprit devant un ami tel que vous, Athos. L’habit est beau, l’habit est richement doré, mais il est neuf, et me gêne aux entournures.

Athos sourit.

— Soit, dit-il. Mais à propos de cet habit, cher d’Artagnan, voulez-vous que je vous donne un conseil?

— Oh! très volontiers.

— Vous ne vous fâcherez point?

— Allons donc!

— Quand la richesse arrive à quelqu’un, tard et tout à coup, ce quelqu’un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c’est-à-dire ne pas dépenser beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait auparavant, ou se faire prodigue, et avoir tant de dettes qu’il redevienne pauvre.

— Oh! mais, ce que vous me dites là ressemble fort à un sophisme, mon cher philosophe.

— Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?

— Non, parbleu! Je l’étais déjà, n’ayant rien. Changeons.

— Alors, soyez prodigue.

— Encore moins, mordioux! les dettes m’épouvantent. Les créanciers me représentent par anticipation ces diables qui retournent les damnés sur le gril, et comme la patience n’est pas ma vertu dominante, je suis toujours tenté de rosser les diables.

— Vous êtes l’homme le plus sage que je connaisse, et vous n’avez de conseils à recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient avoir quelque chose à vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas à la rue Saint-Honoré?

— Oui, cher Athos.

— Tenez, là-bas, à gauche, cette petite maison longue et blanche, c’est l’hôtel où j’ai mon logement. Vous remarquerez qu’il n’a que deux étages. J’occupe le premier; l’autre est loué à un officier que son service tient éloigné huit ou neuf mois de l’année, en sorte que je suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans la dépense.

— Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle largeur! Voilà ce que je voudrais réunir. Mais que voulez-vous, c’est de naissance, et cela ne s’acquiert point.

— Flatteur! Allons, adieu, cher ami. À propos, rappelez-moi au souvenir de monsieur Planchet; c’est toujours un garçon d’esprit, n’est-ce pas?

— Et de cœur, Athos. Adieu!

Ils se séparèrent. Pendant toute cette conversation, d’Artagnan n’avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans les paniers duquel, sous du foin, s’épanouissaient les sacoches avec le portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient à Saint-Merri; les garçons de Planchet fermaient la boutique. D’Artagnan arrêta le postillon qui conduisait le cheval de charge au coin de la rue des Lombards, sous un auvent, et, appelant un garçon de Planchet, il lui donna à garder non seulement les deux chevaux, mais encore le postillon; après quoi, il entra chez l’épicier dont le souper venait de finir, et qui, dans son entresol, consultait avec une certaine anxiété le calendrier sur lequel il rayait chaque soir le jour qui venait de finir. Au moment où, selon son habitude quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait en soupirant le jour écoulé, d’Artagnan heurta du pied le seuil de la porte, et le choc fit sonner son éperon de fer.

— Ah! mon Dieu! cria Planchet.

Le digne épicier n’en put dire davantage; il venait d’apercevoir son associé. D’Artagnan entra le dos voûté, l’œil morne. Le Gascon avait son idée à l’endroit de Planchet.

«Bon Dieu! pensa l’épicier en regardant le voyageur, il est triste!»

Le mousquetaire s’assit.

— Cher monsieur d’Artagnan, dit Planchet avec un horrible battement de cœur, vous voilà! et la santé?

— Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d’Artagnan en poussant un soupir.

— Vous n’avez point été blessé, j’espère?

— Peuh!

— Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarmé, l’expédition a été rude?

— Oui, fit d’Artagnan.

Un frisson courut par tout le corps de Planchet.

— Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la tête.

Planchet courut lui-même à l’armoire et servit du vin à d’Artagnan dans un grand verre. D’Artagnan regarda la bouteille.

— Quel est ce vin? demanda-t-il.

— Hélas! celui que vous préférez, monsieur, dit Planchet; c’est ce bon vieux vin d’Anjou qui a failli nous coûter un jour si cher à tous.

— Ah! répliqua d’Artagnan avec un sourire mélancolique; ah! mon pauvre Planchet, dois-je boire encore du bon vin?

— Voyons, mon cher maître, dit Planchet en faisant un effort surhumain, tandis que tous ses muscles contractés, sa pâleur et son tremblement décelaient la plus vive angoisse. Voyons, j’ai été soldat, par conséquent j’ai du courage; ne me faites donc pas languir, cher monsieur d’Artagnan: notre argent est perdu, n’est-ce pas?

D’Artagnan prit, avant de répondre, un temps qui parut un siècle au pauvre épicier.

Cependant il n’avait fait que de se retourner sur sa chaise.

— Et si cela était, dit-il avec lenteur et en balançant la tête du haut en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?

Planchet, de pâle qu’il était, devint jaune. On eût dit qu’il allait avaler sa langue, tant son gosier s’enflait, tant ses yeux rougissaient.

— Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres, cependant!...

D’Artagnan, le cou détendu, les jambes allongées, les mains paresseuses, ressemblait à une statue du découragement; Planchet arracha un douloureux soupir des cavités les plus profondes de sa poitrine.

— Allons, dit-il, je vois ce qu’il en est. Soyons hommes. C’est fini, n’est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez sauvé votre vie.

— Sans doute, sans doute, c’est quelque chose que la vie; mais, en attendant, je suis ruiné, moi.

— Cordieu! monsieur, dit Planchet, s’il en est ainsi, il ne faut point se désespérer pour cela; vous vous mettrez épicier avec moi; je vous associe à mon commerce; nous partagerons les bénéfices, et quand il n’y aura plus de bénéfices, eh bien! nous partagerons les amandes, les raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons ensemble le dernier quartier de fromage de Hollande.

D’Artagnan ne put y résister plus longtemps.

— Mordioux! s’écria-t-il tout ému, tu es un brave garçon, sur l’honneur, Planchet! Voyons, tu n’as pas joué la comédie? Voyons, tu n’avais pas vu là-bas dans la rue, sous l’auvent, le cheval aux sacoches?

— Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le cœur se serra à l’idée que d’Artagnan devenait fou.

— Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d’Artagnan tout radieux, tout transfiguré.

— Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu éblouissant de ses regards.

— Imbécile! s’écria d’Artagnan, tu me crois fou. Mordioux! jamais, au contraire, je n’ai eu la tête plus saine et le cœur plus joyeux. Aux sacoches, Planchet, aux sacoches!

— Mais à quelles sacoches, mon Dieu?

D’Artagnan poussa Planchet vers la fenêtre.

— Sous l’auvent, là-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?

— Oui.

— Lui vois-tu le dos embarrassé?

— Oui, oui.

— Vois-tu un de tes garçons qui cause avec le postillon?

— Oui, oui, oui.

— Eh bien! tu sais le nom de ce garçon, puisqu’il est à toi. Appelle-le.

— Abdon! Abdon! vociféra Planchet par la fenêtre.

— Amène le cheval, souffla d’Artagnan.

— Amène le cheval! hurla Planchet.

— Maintenant, dix livres au postillon, dit d’Artagnan du ton qu’il eût mis à commander une manœuvre; deux garçons pour monter les deux premières sacoches, deux autres pour les deux dernières, et du feu, mordioux! de l’action!

Planchet se précipita par les degrés comme si le diable eût mordu ses chausses. Un moment après, les garçons montaient l’escalier, pliant sous leur fardeau. D’Artagnan les renvoyait à leur galetas, fermait soigneusement la porte et s’adressant à Planchet, qui à son tour devenait fou:

— Maintenant, à nous deux! dit-il.

Et il étendit à terre une vaste couverture et vida dessus la première sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis d’Artagnan, tout frémissant, éventra la troisième à coups de couteau. Lorsque Planchet entendit le bruit agaçant de l’argent et de l’or, lorsqu’il vit bouillonner hors du sac les écus reluisants qui frétillaient comme des poissons hors de l’épervier, lorsqu’il se sentit trempant jusqu’au mollet dans cette marée toujours montante de pièces fauves ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-même comme un homme foudroyé, et vint s’abattre lourdement sur l’énorme monceau que sa pesanteur fit crouler avec un fracas indescriptible. Planchet, suffoqué par la joie, avait perdu connaissance. D’Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent à la vie.

— Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa moustache et sa barbe.

En ce temps-là comme aujourd’hui, les épiciers portaient la moustache cavalière et la barbe de lansquenet; seulement les bains d’argent, déjà très rares en ce temps-là, sont devenus à peu près inconnus aujourd’hui.

— Mordioux! dit d’Artagnan, il y a là cent mille livres à vous, monsieur mon associé. Tirez votre épingle, s’il vous plaît; moi, je vais tirer la mienne.

— Oh! la belle somme, monsieur d’Artagnan, la belle somme!

— Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure, dit d’Artagnan; mais à présent, je ne la regrette plus, et tu es un brave épicier, Planchet. Çà! faisons de bons comptes, puisque les bons comptes, dit-on, font de bons amis.

— Oh! racontez-moi d’abord toute l’histoire, dit Planchet: ce doit être encore plus beau que l’argent.

— Ma foi, répliqua d’Artagnan se caressant la moustache, je ne dis pas non, et si jamais l’historien pense à moi pour le renseigner, il pourra dire qu’il n’aura pas puisé à une mauvaise source. Écoute donc, Planchet, je vais conter.

— Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.

— Voici, dit d’Artagnan en prenant haleine.

— Voilà, dit Planchet en ramassant sa première poignée d’écus.

Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin

Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que rehaussaient les bordures dorées d’un grand nombre de magnifiques tableaux, on voyait, le soir même de l’arrivée de nos deux Français, toute la cour réunie devant l’alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui donnait à jouer au roi et à la reine.

Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. À l’une de ces tables, le roi et les deux reines étaient assis; Louis XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une expression de bonheur très réel.

Anne d’Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru l’aidait au jeu, lorsqu’elle ne souriait pas à son époux. Quant au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort fatiguée, son jeu était tenu par la comtesse de Soissons, et il y plongeait un regard incessant plein d’intérêt et de cupidité.

Le cardinal s’était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui brillait aux pommettes seules faisait ressortir d’autant plus la pâleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade s’attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du _signor_ Mazarin étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France du XVIIème siècle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.

Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n’était donc ni gai ni triste. C’était une stagnation dans laquelle n’eût pas voulu le laisser Anne d’Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer l’attention du malade par quelque coup d’éclat, il eût fallu gagner ou perdre. Gagner, c’était dangereux, parce que Mazarin eût changé son indifférence en une laide grimace; perdre, c’était dangereux aussi, parce qu’il eût fallu tricher, et que l’infante, veillant au jeu de sa belle-mère, se fût sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.

Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin, lorsqu’il n’était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire, et lui, qui n’empêchait personne de chanter, pourvu que l’on payât, n’était pas assez tyran pour empêcher que l’on parlât, pourvu qu’on se décidât à perdre.

Donc l’on causait. À la première table, le jeune frère du roi, Philippe, duc d’Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d’une boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil du prince, écoutait avec une secrète envie le comte de Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis, les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l’histoire de ses pérégrinations dans l’Écosse, et ses terreurs quand les partis ennemis le suivaient à la piste; les nuits passées dans des arbres; les jours passés dans la faim et le combat. Peu à peu, le sort de ce roi malheureux avait intéressé les auditeurs à tel point que le jeu languissait, même à la table royale, et que le jeune roi, pensif, l’œil perdu, suivait, sans paraître y donner d’attention, les moindres détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de Guiche.

La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:

— Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.

— Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que différents Anglais m’ont racontées. Je dirai même, à ma honte, que je suis textuel comme une copie.

— Charles II serait mort s’il avait enduré tout cela.

Louis XIV souleva sa tête intelligente et fière.

— Madame, dit-il d’une voix posée qui sentait encore l’enfant timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France ont été à l’aventure... et que si j’eusse été plus grand et obligé de mettre l’épée à la main, ç’aurait été quelquefois pour la soupe du soir.

— Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la première fois, Votre Majesté exagère, et son souper a toujours été cuit à point avec celui de ses serviteurs.

Le roi rougit.

— Oh! s’écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se mirer, je me rappelle qu’une fois, à Melun, ce souper n’était mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d’un morceau de pain dont il m’abandonna l’autre tiers.

Toute l’assemblée, voyant sourire Mazarin, se mit à rire.

On flatte les rois avec le souvenir d’une détresse passée, comme avec l’espoir d’une fortune future.

— Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu sur la tête des rois, se hâta d’ajouter Anne d’Autriche, et qu’elle est tombée de celle du roi d’Angleterre; et lorsque par hasard cette couronne oscillait un peu, car il y a parfois des tremblements de trône, comme il y a des tremblements de terre, chaque fois, dis-je, que la rébellion menaçait, une bonne victoire ramenait la tranquillité.

— Avec quelques fleurons de plus à la couronne, dit Mazarin.

Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin échangea un regard avec Anne d’Autriche comme pour la remercier de son intervention.

— Il n’importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin Charles n’est pas beau, mais il est très brave et s’est battu comme un reître, et s’il continue à se battre ainsi, nul doute qu’il ne finisse par gagner une bataille!... comme Rocroy...

— Il n’a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.

— Le roi de Hollande, son allié, lui en donnera. Moi, je lui en eusse bien donné, si j’eusse été roi de France.

Louis XIV rougit excessivement.

Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d’attention que jamais.

— À l’heure qu’il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de ce malheureux prince est accomplie. S’il a été trompé par Monck, il est perdu. La prison, la mort peut-être, finiront ce que l’exil, les batailles et les privations avaient commencé.

Mazarin fronça le sourcil.

— Est-il bien sûr, dit Louis XIV, que Sa Majesté Charles II ait quitté La Haye?

— Très sûr, Votre Majesté, répliqua le jeune homme. Mon père a reçu une lettre qui lui donne des détails; on sait même que le roi a débarqué à Douvres; des pêcheurs l’ont vu entrer dans le port; le reste est encore un mystère.

— Je voudrais bien savoir le reste, dit impétueusement Philippe. Vous savez, vous, mon frère?

Louis XIV rougit encore. C’était la troisième fois depuis une heure.

— Demandez à M. le cardinal, répliqua-t-il d’un ton qui fit lever les yeux à Mazarin, à Anne d’Autriche, à tout le monde.

— Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne d’Autriche, que le roi n’aime pas qu’on cause des choses de l’État hors du conseil.

Philippe accepta de bonne volonté la mercuriale et fit un grand salut, tout en souriant à son frère d’abord, puis à sa mère. Mais Mazarin vit du coin de l’œil qu’un groupe allait se reformer dans un angle de la chambre, et que le duc d’Orléans avec le comte de Guiche et le chevalier de Lorraine, privés de s’expliquer tout haut, pourraient bien tout bas en dire plus qu’il n’était nécessaire. Il commençait donc à leur lancer des œillades pleines de défiance et d’inquiétude, invitant Anne d’Autriche à jeter quelque perturbation dans le conciliabule, quand tout à coup Bernouin, entrant sous la portière à la ruelle du lit, vint dire à l’oreille de son maître:

— Monseigneur, un envoyé de Sa Majesté le roi d’Angleterre.

Mazarin ne put cacher une légère émotion que le roi saisit au passage. Pour éviter d’être indiscret, moins encore que pour ne pas paraître inutile, Louis XIV se leva donc aussitôt, et, s’approchant de Son Éminence, il lui souhaita le bonsoir.

Toute l’assemblée s’était levée avec un grand bruit de chaises roulantes et de tables poussées.

— Laissez partir peu à peu tout le monde, dit Mazarin tout bas à Louis XIV, et veuillez m’accorder quelques minutes. J’expédie une affaire dont, ce soir même, je veux entretenir Votre Majesté.

— Et les reines? demanda Louis XIV.

— Et M. le duc d’Anjou, dit Son Éminence.

En même temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en retombant, cachèrent le lit. Le cardinal, cependant, n’avait pas perdu de vue ses conspirateurs.

— Monsieur le comte de Guiche! dit-il d’une voix chevrotante, tout en revêtant, derrière le rideau, la robe de chambre que lui tendait Bernouin.

— Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s’approchant.

— Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un peu l’argent de ces messieurs.

— Oui, monseigneur.

Le jeune homme s’assit à table, d’où le roi s’éloigna pour causer avec les reines.

Une partie sérieuse commença entre le comte et plusieurs riches courtisans.

Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine, et l’on avait cessé d’entendre derrière les rideaux de l’alcôve le frôlement de la robe de soie du cardinal.

Son Éminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent à la chambre à coucher.

Chapitre XL — Affaire d’État

Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La Fère qui attendait, fort occupé d’admirer un Raphaël très beau, placé au-dessus d’un dressoir garni d’orfèvrerie.