Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 24

Chapter 243,948 wordsPublic domain

«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des réflexions qu’il venait de faire tout bas, et que nous venons de faire tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et que j’acquière la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, il est encore maussade et réservé dans l’expression de ce sentiment, je donne mon argent à emporter à Athos, je demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis, comme j’ai l’œil vif et le pied léger, je saisis le premier signe hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me paraît bon diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité, je raconte alors toute cette histoire de diamants, qui ne peut plus compromettre qu’une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la femme d’un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la maîtresse d’un beau seigneur comme Buckingham. Mordioux! c’est dit, et ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d’ailleurs, une idée!»

On sait que ce n’étaient pas, en général, les idées qui manquaient à d’Artagnan. C’est que, pendant son monologue, d’Artagnan venait de se boutonner jusqu’au menton, et rien n’excitait en lui l’imagination comme cette préparation à un combat quelconque, nommée accinction par les Romains. Il arriva tout échauffé au logis du duc d’Albermale. On l’introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait qu’on le regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de travail.

— Milord, lui dit d’Artagnan avec cette expression de franchise que le Gascon savait si bien étendre sur son visage rusé, milord, je viens demander un conseil à Votre Grâce.

Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l’était physiquement, Monck répondit:

— Demandez, mon cher.

Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de d’Artagnan.

— Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.

— Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu’y a-t-il? dites!

— Il y a, milord, que je ne suis pas tout à fait content du roi.

— Ah! vraiment! Et en quoi, s’il vous plaît, mon cher lieutenant?

— En ce que Sa Majesté se livre parfois à des plaisanteries fort compromettantes pour ses serviteurs, et la plaisanterie, milord, est une arme qui blesse fort les gens d’épée comme nous.

Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais d’Artagnan le guettait avec une attention trop soutenue pour ne pas apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.

— Mais quant à moi, dit Monck de l’air le plus naturel du monde, je ne suis pas ennemi de la plaisanterie, mon cher monsieur d’Artagnan; mes soldats vous diront même que bien des fois, au camp, j’entendais fort indifféremment, et avec un certain goût même, les chansons satiriques qui, de l’armée de Lambert, passaient dans la mienne, et qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d’un général plus susceptible que je ne le suis.

— Oh! milord, fit d’Artagnan, je sais que vous êtes un homme complet, je sais que vous êtes placé depuis longtemps au-dessus des misères humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries, et certaines, quant à moi, ont le privilège de m’irriter au-delà de toute expression.

— Peut-on savoir lesquelles, _my dear_?

— Celles qui sont dirigées contre mes amis ou contre les gens que je respecte, milord.

Monck fit un imperceptible mouvement que d’Artagnan aperçut.

— Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d’épingle qui égratigne autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi cela, voyons!

— Milord, je vais vous l’expliquer par une seule phrase; il s’agissait de vous.

Monck fit un pas vers d’Artagnan.

— De moi? dit-il.

— Oui, et voilà ce que je ne puis m’expliquer; mais aussi peut-être est-ce faute de connaître son caractère. Comment le roi a-t-il le cœur de railler un homme qui lui a rendu tant et de si grands services? Comment comprendre qu’il s’amuse à mettre aux prises un lion comme vous avec un moucheron comme moi?

— Aussi je ne vois cela en aucune façon, dit Monck.

— Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une récompense, pouvait me récompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de rançon qui vous touche, milord.

— Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune façon, je vous jure.

— Pas à mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord, je suis si discret que la tombe paraîtrait bavarde auprès de moi; mais... comprenez-vous, milord?

— Non, s’obstina à dire Monck.

— Si un autre savait le secret que je sais...

— Quel secret?

— Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.

— Ah! le million de M. le comte de La Fère?

— Non, milord, non; l’entreprise faite sur Votre Grâce.

— C’était bien joué, chevalier, voilà tout; et il n’y avait rien à dire; vous êtes un homme de guerre, brave et rusé à la fois, ce qui prouve que vous réunissez les qualités de Fabius et d’Annibal. Donc, vous avez usé de vos moyens, de la force et de la ruse; il n’y a rien à dire à cela, et c’était à moi de me garantir.

— Eh! je le sais, milord, et je n’attendais pas moins de votre impartialité, aussi, s’il n’y avait que l’enlèvement en lui-même, mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...

— Quoi?

— Les circonstances de cet enlèvement.

— Quelles circonstances?

— Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.

— Non, Dieu me damne!

— Il y a... c’est qu’en vérité c’est fort difficile à dire.

— Il y a?

— Eh bien! il y a cette diable de boîte.

Monck rougit visiblement.

— Cette indignité de boîte, continua d’Artagnan, de boîte en sapin, vous savez?

— Bon! je l’oubliais.

— En sapin, continua d’Artagnan, avec des trous pour le nez et la bouche. En vérité, milord, tout le reste était bien; mais la boîte, la boîte! décidément, c’était une mauvaise plaisanterie.

Monck se démenait dans tous les sens.

— Et cependant, que j’aie fait cela, reprit d’Artagnan, moi, un capitaine d’aventures, c’est tout simple, parce que, à côté de l’action un peu légère que j’ai commise, mais que la gravité de la situation peut faire excuser, j’ai la circonspection et la réserve.

— Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur d’Artagnan, et que je vous apprécie.

D’Artagnan ne perdait pas Monck de vue, étudiant tout ce qui se passait dans l’esprit du général au fur et à mesure qu’il parlait.

— Mais il ne s’agit pas de moi, reprit-il.

— Enfin, de qui s’agit-il donc? demanda Monck, qui commençait à s’impatienter.

— Il s’agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.

— Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en balbutiant.

— Milord, reprit d’Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en supplie, avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais. Vous avez le droit de hérisser votre susceptibilité, si bénigne qu’elle soit. Que diable! ce n’est pas la place d’un homme sérieux comme vous, d’un homme qui joue avec des couronnes et des sceptres comme un bohémien avec des boules; ce n’est pas la place d’un homme sérieux, disais-je, que d’être enfermé dans une boîte, ainsi qu’un objet curieux d’histoire naturelle; car enfin, vous comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos ennemis, et vous êtes si grand, si noble, si généreux, que vous devez en avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitié du genre humain si l’on vous représentait dans cette boîte. Or, il n’est pas décent que l’on rie ainsi du second personnage de ce royaume.

Monck perdit tout à fait contenance à l’idée de se voir représenté dans sa boîte.

Le ridicule, comme l’avait judicieusement prévu d’Artagnan, faisait sur lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les désirs de l’ambition, ni la crainte de la mort n’avaient pu faire.

«Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauvé.»

— Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur d’Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!

L’éclair de ses yeux fut intercepté au passage par d’Artagnan. Monck se radoucit aussitôt.

— Le roi, continua-t-il, est d’un trop noble naturel, le roi a un cœur trop haut placé pour vouloir du mal à qui lui fait du bien.

— Oh! certainement s’écria d’Artagnan. Je suis entièrement de votre opinion sur le cœur du roi, mais non sur sa tête; il est bon, mais il est léger.

— Le roi ne sera pas léger avec Monck, soyez tranquille.

— Ainsi, vous êtes tranquille, vous, milord?

— De ce côté du moins, oui, parfaitement.

— Oh! je vous comprends, vous êtes tranquille du côté du roi.

— Je vous l’ai dit.

— Mais vous n’êtes pas aussi tranquille du mien?

— Je croyais vous avoir affirmé que je croyais à votre loyauté et à votre discrétion.

— Sans doute, sans doute; mais vous réfléchirez à une chose...

— À laquelle?...

— C’est que je ne suis pas seul, c’est que j’ai des compagnons; et quels compagnons!

— Oh! oui, je les connais.

— Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.

— Eh bien?

— Eh bien! ils sont là-bas, à Boulogne, ils m’attendent.

— Et vous craignez...?

— Oui, je crains qu’en mon absence... Parbleu! Si j’étais près d’eux, je répondrais bien de leur silence.

— Avais-je raison de vous dire que le danger, s’il y avait danger, ne viendrait pas de Sa Majesté, quelque peu disposée qu’elle soit à la plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous dites... Être raillé par un roi, c’est tolérable encore, mais par des goujats d’armée... Goddam!

— Oui, je comprends, c’est insupportable; et voilà pourquoi, milord, je venais vous dire: «Ne croyez-vous pas qu’il serait bon que je partisse pour la France le plus tôt possible?»

— Certes, si vous croyez que votre présence...

— Impose à tous ces coquins? De cela, oh! j’en suis sûr, milord.

— Votre présence n’empêchera point le bruit de se répandre s’il a transpiré déjà.

— Oh! il n’a point transpiré, milord, je vous le garantis. En tout cas, croyez que je suis bien déterminé à une grande chose.

— Laquelle?

— À casser la tête au premier qui aura propagé ce bruit et au premier qui l’aura entendu. Après quoi, je reviens en Angleterre chercher un asile et peut-être de l’emploi auprès de Votre Grâce.

— Oh! revenez, revenez!

— Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne vous trouverai plus, ou vous m’aurez oublié dans vos grandeurs.

— Écoutez, monsieur d’Artagnan, répondit Monck, vous êtes un charmant gentilhomme, plein d’esprit et de courage; vous méritez toutes les fortunes de ce monde; venez avec moi en Écosse, et, je vous jure, je vous y ferai dans ma vice-royauté un sort que chacun enviera.

— Oh! milord, c’est impossible à cette heure. À cette heure, j’ai un devoir sacré à remplir; j’ai à veiller autour de votre gloire; j’ai à empêcher qu’un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des contemporains, qui sait? aux yeux de la postérité même, l’éclat de votre nom.

— De la postérité, monsieur d’Artagnan?

— Eh! sans doute; il faut que, pour la postérité, tous les détails de cette histoire restent un mystère; car enfin, admettez que cette malheureuse histoire du coffre de sapin se répande, et l’on dira, non pas que vous avez rétabli le roi loyalement, en vertu de votre libre arbitre, mais bien par suite d’un compromis fait entre vous deux à Scheveningen. J’aurai beau dire comment la chose s’est passée, moi qui le sais, on ne me croira pas, et l’on dira que j’ai reçu ma part du gâteau et que je la mange.

Monck fronça le sourcil.

— Gloire, honneur, probité, dit-il, vous n’êtes que de vains mots!

— Brouillard, répliqua d’Artagnan, brouillard à travers lequel personne ne voit jamais bien clair.

— Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck; allez et, pour vous rendre l’Angleterre plus accessible et plus agréable, acceptez un souvenir de moi.

«Mais allons donc!» pensa d’Artagnan.

— J’ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite maison sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. À cette maison sont attachés une centaine d’arpents de terre; acceptez-la.

— Oh! milord...

— Dame! vous serez là chez vous, et ce sera le refuge dont vous me parliez tout à l’heure.

— Moi, je serais votre obligé à ce point, milord! En vérité, j’en ai honte!

— Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c’est moi qui serai le vôtre.

Et serrant la main du mousquetaire:

— Je vais faire dresser l’acte de donation, dit-il.

Et il sortit.

D’Artagnan le regarda s’éloigner et demeura pensif et même ému.

— Enfin, dit-il, voilà pourtant un brave homme. Il est triste de sentir seulement que c’est par peur de moi et non par affection qu’il agit ainsi. Eh bien! je veux que l’affection lui vienne.

Puis, après un instant de réflexion plus profonde:

— Bah! dit-il, à quoi bon? C’est un Anglais!

Et il sortit, à son tour, un peu étourdi de ce combat.

— Ainsi, dit-il, me voilà propriétaire. Mais comment diable partager le cottage avec Planchet? À moins que je ne lui donne les terres et que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne le château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je partageasse avec un épicier une maison qu’il a habitée! Il est trop fier pour cela! D’ailleurs, pourquoi en parler? Ce n’est point avec l’argent de la société que j’ai acquis cet immeuble; c’est avec ma seule intelligence; il est donc bien à moi. Allons retrouver Athos.

Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fère.

Chapitre XXXVII — Comment d’Artagnan régla le passif de la société avant d’établir son actif

«Décidément, se dit d’Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c’est assez tard pour que je sois raisonnable.»

Il soupa ce soir-là de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui parla pas de la donation attendue, mais ne put s’empêcher, tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles, les plantations.

Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée était que d’Artagnan voulait devenir propriétaire; seulement, il se prit plus d’une fois à regretter l’humeur si vive, les saillies si divertissantes du gai compagnon d’autrefois. D’Artagnan, en effet, profitait du reste de graisse figée sur l’assiette pour y tracer des chiffres et faire des additions d’une rotondité surprenante.

L’ordre ou plutôt la licence d’embarquement arriva chez eux le soir. Tandis qu’on remettait le papier au comte, un autre messager tendait à d’Artagnan une petite liasse de parchemins revêtus de tous les sceaux dont se pare la propriété foncière en Angleterre. Athos le surprit à feuilleter ces différents actes, qui établissaient la transmission de propriété. Le prudent Monck, d’autres eussent dit le généreux Monck, avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la somme de quinze mille livres pour prix de la cession.

Déjà le messager s’était éclipsé. D’Artagnan lisait toujours, Athos le regardait en souriant. D’Artagnan, surprenant un de ces sourires par-dessus son épaule, renferma toute la liasse dans son étui.

— Pardon, dit Athos.

— Oh! vous n’êtes pas indiscret, mon cher, répliqua le lieutenant; je voudrais...

— Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si sacrées, qu’à son frère, à son père, le chargé de ces ordres ne doit pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime plus tendrement que frère, père et tout au monde...

— Hors votre Raoul?

— J’aimerai plus encore Raoul lorsqu’il sera un homme et que je l’aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractère et de ses actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.

— Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne me le communiqueriez pas?

— Oui, cher d’Artagnan.

Le Gascon soupira.

— Il fut un temps, dit-il, où cet ordre, vous l’eussiez mis là, tout ouvert sur la table, en disant: «D’Artagnan, lisez-nous ce grimoire, à Porthos, à Aramis et à moi.»

— C’est vrai... Oh! c’était la jeunesse, la confiance, la généreuse saison où le sang commande lorsqu’il est échauffé par la passion!

— Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?

— Dites, ami.

— Cet adorable temps, cette généreuse saison, cette domination du sang échauffé, toutes choses fort belles sans doute, je ne les regrette pas du tout. C’est absolument comme le temps des études... J’ai toujours rencontré quelque part un sot pour me vanter ce temps des pensums, des férules, des croûtes de pain sec... C’est singulier, je n’ai jamais aimé cela, moi; et si actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l’étais, Athos), si simple que je parusse dans mes habits, je n’ai pas moins préféré les broderies de Porthos à ma petite casaque poreuse, qui laissait passer la bise en hiver, le soleil en été. Voyez-vous, mon ami, je me défierai toujours de celui qui prétendra préférer le mal au bien. Or, du temps passé, tout fut mal pour moi, du temps où chaque mois voyait un trou de plus à ma peau et à ma casaque, un écu d’or de moins dans ma pauvre bourse; de cet exécrable temps de bascules et de balançoires, je ne regrette absolument rien, rien, rien, que notre amitié; car chez moi il y a un cœur; et, c’est miracle, ce cœur n’a pas été desséché par le vent de la misère qui passait aux trous de mon manteau, ou traversé par les épées de toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.

— Ne regrettez pas notre amitié, dit Athos; elle ne mourra qu’avec nous. L’amitié se compose surtout de souvenirs et d’habitudes, et si vous avez fait tout à l’heure une petite satire de la mienne parce que j’hésite à vous révéler ma mission en France...

— Moi?... Ô ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme désormais toutes les missions du monde vont me devenir indifférentes!

Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de table et appela l’hôte pour payer la dépense.

— Depuis que je suis votre ami, dit d’Artagnan, je n’ai jamais payé un écot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous, presque toujours, vous tirâtes votre bourse au dessert. Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est héroïque de payer.

— Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.

Les deux amis se dirigèrent ensuite vers le port, non sans que d’Artagnan eût regardé en arrière pour surveiller le transport de ses chers écus. La nuit venait d’étendre son voile épais sur l’eau jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de poulies, précurseurs de l’appareillage, qui tant de fois avaient fait battre le cœur des mousquetaires, alors que le danger de la mer était le moindre de ceux qu’ils allaient affronter. Cette fois, ils devaient s’embarquer sur un grand vaisseau qui les attendait à Gravesend, et Charles II, toujours délicat dans les petites choses, avait envoyé un de ses yachts avec douze hommes de sa garde écossaise, pour faire honneur à l’ambassadeur qu’il députait en France. À minuit le yacht avait déposé ses passagers à bord du vaisseau, et à huit heures du matin le vaisseau débarquait l’ambassadeur et son ami devant la jetée de Boulogne.

Tandis que le comte avec Grimaud s’occupait des chevaux pour aller droit à Paris, d’Artagnan courait à l’hôtellerie où, selon ses ordres, sa petite armée devait l’attendre. Ces messieurs déjeunaient d’huîtres, de poisson et d’eau-de-vie aromatisée, lorsque parut d’Artagnan. Ils étaient bien gais, mais aucun n’avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie accueillit le général.

— Me voici, dit d’Artagnan; la campagne est terminée. Je viens apporter à chacun le supplément de solde qui était promis.

Les yeux brillèrent.

— Je gage qu’il n’y a déjà plus cent livres dans l’escarcelle du plus riche de vous?

— C’est vrai! s’écria-t-on en chœur.

— Messieurs, dit alors d’Artagnan, voici la dernière consigne. Le traité de commerce a été conclu, grâce à ce coup de main qui nous a rendus maîtres du plus habile financier de l’Angleterre; car à présent, je dois vous l’avouer, l’homme qu’il s’agissait d’enlever, c’était le trésorier du général Monck.

Ce mot de trésorier produisit un certain effet dans son armée. D’Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne témoignaient pas d’une foi parfaite.

— Ce trésorier, continua d’Artagnan, je l’ai emmené sur un terrain neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traité, je l’ai reconduit moi-même à Newcastle, et, comme il devait être satisfait de nos procédés à son égard, comme le coffre de sapin avait été porté toujours sans secousses et rembourré moelleusement, j’ai demandé pour vous une gratification. La voici.

Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous étendirent involontairement la main.

— Un moment, mes agneaux, dit d’Artagnan; s’il y a les bénéfices, il y a aussi les charges.

— Oh! oh! murmura l’assemblée.

— Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne serait pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous sommes entre la potence et la Bastille.

— Oh! oh! dit le chœur.

— C’est aisé à comprendre. Il a fallu expliquer au général Monck la disparition de son trésorier; j’ai attendu pour cela le moment fort inespéré de la restauration du roi Charles II, qui est de mes amis...

L’armée échangea un regard de satisfaction contre le regard assez orgueilleux de d’Artagnan.

— Le roi restauré, j’ai rendu à M. Monck son homme d’affaires, un peu déplumé, c’est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le général Monck, en me pardonnant, car il m’a pardonné, n’a pu s’empêcher de me dire ces mots que j’engage chacun de vous à se graver profondément là, entre les yeux, sous la voûte du crâne: «Monsieur, la plaisanterie est bonne, mais je n’aime pas naturellement les plaisanteries; si jamais un mot de ce que vous avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) s’échappait de vos lèvres ou des lèvres de vos compagnons, j’ai dans mon gouvernement d’Écosse et d’Irlande sept cent quarante et une potences en bois de chêne, chevillées de fer et graissées à neuf toutes les semaines. Je ferais présent d’une de ces potences à chacun de vous, et, remarquez-le bien, cher monsieur d’Artagnan, ajouta-t-il (remarquez le aussi, cher monsieur Menneville), il m’en resterait encore sept cent trente pour mes menus plaisirs. De plus...»

— Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?

— Une misère de plus: «Monsieur d’Artagnan, j’expédie au roi de France le traité en question, avec prière de faire fourrer à la Bastille provisoirement, puis de m’envoyer là-bas tous ceux qui ont pris part à l’expédition; et c’est une prière à laquelle le roi se rendra certainement.»

Un cri d’effroi partit de tous les coins de la table.

— Là! là! dit d’Artagnan; ce brave M. Monck a oublié une chose, c’est qu’il ne sait le nom d’aucun d’entre vous; moi seul je vous connais, et ce n’est pas moi, vous le croyez bien, qui vous trahirai. Pour quoi faire? Quant à vous, je ne suppose pas que vous soyez jamais assez niais pour vous dénoncer vous-mêmes, car alors le roi, pour s’épargner des frais de nourriture et de logement, vous expédierait en Écosse, où sont les sept cent quarante et une potences. Voilà, messieurs. Et maintenant je n’ai plus un mot à ajouter à ce que je viens d’avoir l’honneur de vous dire. Je suis sûr que l’on m’a compris parfaitement, n’est-ce pas, monsieur de Menneville?

— Parfaitement, répliqua celui-ci.

— Maintenant, les écus! dit d’Artagnan. Fermez les portes.

Il dit et ouvrit un sac sur la table d’où tombèrent plusieurs beaux écus d’or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.

— Tout beau! s’écria d’Artagnan; que personne ne se baisse et je retrouverai mon compte.

Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux écus à chacun, et reçut autant de bénédictions qu’il avait donné de pièces.

— Maintenant, dit-il, s’il vous était possible de vous ranger un peu, si vous deveniez de bons et honnêtes bourgeois...

— C’est bien difficile, dit un des assistants.

— Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.