Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 20

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— Non pas, Sire, j’avais frété à mon compte une felouque qui a jeté l’ancre à portée de canon des dunes. C’est dans cette felouque que nous avons fait le voyage.

— Monsieur, dit le roi à Monck, vous êtes libre.

Monck, si ferme de volonté qu’il fût, ne put retenir une exclamation. Le roi fit de la tête un mouvement affirmatif et continua:

— Nous allons réveiller un pêcheur de ce village, qui mettra son bateau en mer cette nuit même et vous reconduira où vous lui commanderez d’aller. M. d’Artagnan, que voici, escortera Votre Honneur. Je mets M. d’Artagnan sous la sauvegarde de votre loyauté, monsieur Monck.

Monck laissa échapper un murmure de surprise, et d’Artagnan un profond soupir. Le roi, sans paraître rien remarquer, heurta au treillis de bois de sapin qui fermait la cabane du premier pêcheur habitant la dune.

— Holà! Keyser! cria-t-il, éveille-toi!

— Qui m’appelle? demanda le pêcheur.

— Moi, Charles, roi.

— Ah! milord, s’écria Keyser en se levant tout habillé de la voile dans laquelle il couchait comme on couche dans un hamac, qu’y a-t-il pour votre service?

— Patron Keyser, dit Charles, tu vas appareiller sur-le-champ. Voici un voyageur qui frète ta barque et te paiera bien; sers-le bien.

Et le roi fit quelques pas en arrière pour laisser Monck parler librement avec le pêcheur.

— Je veux passer en Angleterre, dit Monck, qui parlait hollandais tout autant qu’il fallait pour se faire comprendre.

— À l’instant, dit le patron; à l’instant même, si vous voulez.

— Mais ce sera bien long? dit Monck.

— Pas une demi-heure, Votre Honneur. Mon fils aîné fait en ce moment l’appareillage, attendu que nous devons partir pour la pêche à trois heures du matin.

— Eh bien! est-ce fait? demanda Charles en se rapprochant.

— Moins le prix, dit le pêcheur; oui, Sire.

— Cela me regarde, dit Charles; Monsieur est mon ami.

Monck tressaillit et regarda Charles à ce mot.

— Bien, milord, répliqua Keyser.

Et en ce moment on entendit le fils aîné de Keyser qui sonnait, de la grève, dans une corne de bœuf.

— Et maintenant, messieurs, partez, dit le roi.

— Sire, dit d’Artagnan, plaise à Votre Majesté de m’accorder quelques minutes. J’avais engagé des hommes, je pars sans eux, il faut que je les prévienne.

— Sifflez-les, dit Charles en souriant.

D’Artagnan siffla effectivement, tandis que le patron Keyser répondait à son fils, et quatre hommes, conduits par Menneville, accoururent.

— Voici toujours un bon acompte, dit d’Artagnan, leur remettant une bourse qui contenait deux mille cinq cents livres en or. Allez m’attendre à Calais, où vous savez.

Et d’Artagnan, poussant un profond soupir, lâcha la bourse dans les mains de Menneville.

— Comment! vous nous quittez? s’écrièrent les hommes.

— Pour peu de temps, dit d’Artagnan, ou pour beaucoup, qui sait? Mais avec ces deux mille cinq cents livres et les deux mille cinq cents que vous avez déjà reçues, vous êtes payés selon nos conventions. Quittons-nous donc, mes enfants.

— Mais le bateau?

— Ne vous en inquiétez pas.

— Nos effets sont à bord de la felouque.

— Vous irez les chercher, et aussitôt vous vous mettrez en route.

— Oui, commandant.

D’Artagnan revint à Monck en lui disant:

— Monsieur, j’attends vos ordres, car nous allons partir ensemble, à moins que ma compagnie ne vous soit pas agréable.

— Au contraire, monsieur, dit Monck.

— Allons, messieurs, embarquons! cria le fils de Keyser.

Charles salua noblement et dignement le général en lui disant:

— Vous me pardonnerez le contretemps et la violence que vous avez soufferts, quand vous serez convaincu que je ne les ai point causés.

Monck s’inclina profondément sans répondre. De son côté, Charles affecta de ne pas dire un mot en particulier à d’Artagnan; mais tout haut:

— Merci encore, monsieur le chevalier, lui dit-il, merci de vos services. Ils vous seront payés par le Seigneur Dieu, qui réserve à moi tout seul, je l’espère, les épreuves et la douleur.

Monck suivit Keyser et son fils, et s’embarqua avec eux.

D’Artagnan les suivit en murmurant:

— Ah! mon pauvre Planchet, j’ai bien peur que nous n’ayons fait une mauvaise spéculation!

Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie remontent au pair

Pendant la traversée, Monck ne parla à d’Artagnan que dans les cas d’urgente nécessité. Ainsi, lorsque le Français tardait à venir prendre son repas, pauvre repas composé de poisson salé, de biscuit et de genièvre, Monck l’appelait et lui disait:

— À table, monsieur!

C’était tout. D’Artagnan, justement parce qu’il était dans les grandes occasions extrêmement concis, ne tira pas de cette concision un augure favorable pour le résultat de sa mission. Or, comme il avait beaucoup de temps de reste, il se creusait la tête pendant ce temps à chercher comment Athos avait vu Charles II, comment il avait conspiré avec lui ce départ, comment enfin il était entré dans le camp de Monck; et le pauvre lieutenant de mousquetaires s’arrachait un poil de sa moustache chaque fois qu’il songeait qu’Athos était sans doute le cavalier qui accompagnait Monck dans la fameuse nuit de l’enlèvement. Enfin, après deux nuits et deux jours de traversée, le patron Keyser toucha terre à l’endroit où Monck, qui avait donné tous les ordres pendant la traversée, avait commandé qu’on débarquât. C’était justement à l’embouchure de cette petite rivière près de laquelle Athos avait choisi son habitation. Le jour baissait; un beau soleil, pareil à un bouclier d’acier rougi, plongeait l’extrémité inférieure de son disque sous la ligne bleue de la mer. La felouque cinglait toujours, en remontant le fleuve, assez large en cet endroit; mais Monck, en son impatience, ordonna de prendre terre, et le canot de Keyser le débarqua, en compagnie de d’Artagnan, sur le bord vaseux de la rivière, au milieu des roseaux... D’Artagnan, résigné à l’obéissance, suivait Monck absolument comme l’ours enchaîné suit son maître; mais sa position l’humiliait fort, à son tour, et il grommelait tout bas que le service des rois est amer, et que le meilleur de tous ne vaut rien.

Monck marchait à grands pas. On eût dit qu’il n’était pas encore bien sûr d’avoir reconquis la terre d’Angleterre, et déjà l’on apercevait distinctement les quelques maisons de marins et de pêcheurs éparses sur le petit quai de cet humble port.

Tout à coup d’Artagnan s’écria:

— Eh! mais, Dieu me pardonne, voilà une maison qui brûle!

Monck leva les yeux. C’était bien en effet le feu qui commençait à dévorer une maison. Il avait été mis à un petit hangar attenant à cette maison, dont il commençait à ronger la toiture. Le vent frais du soir venait en aide à l’incendie. Les deux voyageurs hâtèrent le pas, entendirent de grands cris et virent, en s’approchant, les soldats qui agitaient leurs armes et tendaient le poing vers la maison incendiée. C’était sans doute cette menaçante occupation qui leur avait fait négliger de signaler la felouque. Monck s’arrêta court un instant, et pour la première fois formula sa pensée avec des paroles.

— Eh! dit-il, ce ne sont peut-être plus mes soldats, mais ceux de Lambert.

Ces mots renfermaient tout à la fois une douleur, une appréhension et un reproche que d’Artagnan comprit à merveille. En effet, pendant l’absence du général, Lambert pouvait avoir livré bataille, vaincu, dispersé les parlementaires et pris avec son armée la place de l’armée de Monck, privée de son plus ferme appui. À ce doute qui passa de l’esprit de Monck au sien, d’Artagnan fit ce raisonnement: «Il va arriver de deux choses l’une: ou Monck a dit juste, et il n’y a plus que des lambertistes dans le pays, c’est-à-dire des ennemis qui me recevront à merveille, puisque c’est à moi qu’ils devront leur victoire; ou rien n’est changé, et Monck, transporté d’aise en retrouvant son camp à la même place, ne se montrera pas trop dur dans ses représailles.»

Tout en pensant de la sorte, les deux voyageurs avançaient, et ils commençaient à se trouver au milieu d’une petite troupe de marins qui regardaient avec douleur brûler la maison, mais qui n’osaient rien dire, effrayés par les menaces des soldats. Monck s’adressa à un de ces marins.

— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

— Monsieur, répondit cet homme, ne reconnaissant pas Monck pour un officier sous l’épais manteau qui l’enveloppait, il y a que cette maison était habitée par un étranger, et que cet étranger est devenu suspect aux soldats. Alors ils ont voulu pénétrer chez lui sous prétexte de le conduire au camp; mais lui, sans s’épouvanter de leur nombre, a menacé de mort le premier qui essaierait de franchir le seuil de la porte; et comme il s’en est trouvé un qui a risqué la chose, le Français l’a étendu à terre d’un coup de pistolet.

— Ah! c’est un Français? dit d’Artagnan en se frottant les mains. Bon!

— Comment, bon? fit le pêcheur.

— Non, je voulais dire... après... la langue m’a fourché.

— Après, monsieur? les autres sont devenus enragés comme des lions; ils ont tiré plus de cent coups de mousquet sur la maison; mais le Français était à l’abri derrière le mur, et chaque fois qu’on voulait entrer par la porte, on essuyait un coup de feu de son laquais, qui tire juste, allez! Chaque fois qu’on menaçait la fenêtre, on rencontrait le pistolet du maître. Comptez, il y a sept hommes à terre.

— Ah! mon brave compatriote! s’écria d’Artagnan, attends, attends, je vais à toi, et nous aurons raison de toute cette canaille!

— Un instant, monsieur, dit Monck, attendez.

— Longtemps?

— Non, le temps de faire une question.

Puis se retournant vers le marin:

— Mon ami, demanda-t-il avec une émotion, que malgré toute sa force sur lui-même il ne put cacher, à qui ces soldats, je vous prie?

— Et à qui voulez-vous que ce soit si ce n’est à cet enragé de Monck?

— Il n’y a donc pas eu de bataille livrée?

— Ah! bien oui! À quoi bon? L’armée de Lambert fond comme la neige en avril. Tout vient à Monck, officiers et soldats. Dans huit jours, Lambert n’aura plus cinquante hommes.

Le pêcheur fut interrompu par une nouvelle salve de coups de feu tirés sur la maison, et par un nouveau coup de pistolet qui répondit à cette salve et jeta bas le plus entreprenant des agresseurs. La colère des soldats fut au comble. Le feu montait toujours et un panache de flammes et de fumée tourbillonnait au faîte de la maison. D’Artagnan ne put se contenir plus longtemps.

— Mordioux! dit-il à Monck en le regardant de travers, vous êtes général, et vous laissez vos soldats brûler les maisons et assassiner les gens! et vous regardez cela tranquillement, en vous chauffant les mains au feu de l’incendie! Mordioux! vous n’êtes pas un homme!

— Patience, monsieur, patience, dit Monck en souriant.

— Patience! patience! jusqu’à ce que ce gentilhomme si brave soit rôti, n’est-ce pas?

Et d’Artagnan s’élançait.

— Restez, monsieur, dit impérieusement Monck.

Et il s’avança vers la maison. Justement un officier venait de s’en approcher et disait à l’assiégé:

— La maison brûle, tu vas être grillé dans une heure! Il est encore temps; voyons, veux-tu nous dire ce que tu sais du général Monck, et nous te laisserons la vie sauve. Réponds, ou par saint Patrick...!

L’assiégé ne répondit pas; sans doute il rechargeait son pistolet.

— On est allé chercher du renfort, continua l’officier; dans un quart d’heure il y aura cent hommes autour de cette maison.

— Je veux pour répondre, dit le Français, que tout le monde soit éloigné; je veux sortir libre, me rendre au camp seul, ou sinon je me ferai tuer ici!

— Mille tonnerres! s’écria d’Artagnan, mais c’est la voix d’Athos! Ah! canailles!

Et l’épée de d’Artagnan flamboya hors du fourreau. Monck l’arrêta et s’arrêta lui-même; puis d’une voix sonore:

— Holà! que fait-on ici? Digby, pourquoi ce feu? pourquoi ces cris?

— Le général! cria Digby en laissant tomber son épée.

— Le général! répétèrent les soldats.

— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? dit Monck d’une voix calme.

Puis le silence étant rétabli:

— Voyons, dit-il, qui a allumé ce feu?

Les soldats baissèrent la tête.

— Quoi! je demande et l’on ne me répond pas! dit Monck. Quoi! je reproche, et l’on ne répare pas! Ce feu brûle encore, je crois?

Aussitôt les vingt hommes s’élancèrent cherchant des seaux, des jarres, des tonnes, éteignant l’incendie enfin avec l’ardeur qu’ils mettaient un instant auparavant à le propager.

Mais déjà, avant toute chose et le premier, d’Artagnan avait appliqué une échelle à la maison en criant:

— Athos! c’est moi, moi, d’Artagnan! Ne me tuez pas, cher ami.

Et quelques minutes après il serrait le comte dans ses bras.

Pendant ce temps, Grimaud, conservant son air calme, démantelait la fortification du rez-de-chaussée, et, après avoir ouvert la porte, se croisait tranquillement les bras sur le seuil. Seulement, à la voix de d’Artagnan, il avait poussé une exclamation de surprise. Le feu éteint, les soldats se présentèrent confus, Digby en tête.

— Général, dit celui-ci, excusez-nous. Ce que nous avons fait, c’est par amour pour Votre Honneur, que l’on croyait perdu.

— Vous êtes fous, messieurs. Perdu! Est-ce qu’un homme comme moi se perd? Est-ce que par hasard il ne m’est pas permis de m’absenter à ma guise sans prévenir? Est-ce que par hasard vous me prenez pour un bourgeois de la Cité? Est-ce qu’un gentilhomme, mon ami, mon hôte, doit être assiégé, traqué, menacé de mort, parce qu’on le soupçonne? Qu’est-ce que signifie ce mot-là, soupçonner? Dieu me damne! si je ne fais pas fusiller tout ce que ce brave gentilhomme a laissé de vivant ici!

— Général, dit piteusement Digby, nous étions vingt-huit, et en voilà huit à terre.

— J’autorise M. le comte de La Fère à envoyer les vingt autres rejoindre ces huit-là, dit Monck.

Et il tendit la main à Athos.

— Qu’on rejoigne le camp, dit Monck. Monsieur Digby, vous garderez les arrêts pendant un mois.

— Général...

— Cela vous apprendra, monsieur, à n’agir une autre fois que d’après mes ordres.

— J’avais ceux du lieutenant, général.

— Le lieutenant n’a pas d’ordres pareils à vous donner, et c’est lui qui prendra les arrêts à votre place, s’il vous a effectivement commandé de brûler ce gentilhomme.

— Il n’a pas commandé cela, général; il a commandé de l’amener au camp; mais M. le comte n’a pas voulu nous suivre.

— Je n’ai pas voulu qu’on entrât piller ma maison, dit Athos avec un regard significatif à Monck.

— Et vous avez bien fait. Au camp, vous dis-je!

Les soldats s’éloignèrent tête baissée.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit Monck à Athos, veuillez me dire, monsieur, pourquoi vous vous obstiniez à rester ici, et puisque vous aviez votre felouque...

— Je vous attendais, général, dit Athos; Votre Honneur ne m’avait-il pas donné rendez-vous dans huit jours?

Un regard éloquent de d’Artagnan fit voir à Monck que ces deux hommes si braves et si loyaux n’étaient point d’intelligence pour son enlèvement. Il le savait déjà.

— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, vous aviez parfaitement raison. Veuillez me laisser causer un moment avec M. le comte de La Fère.

D’Artagnan profita du congé pour aller dire bonjour à Grimaud.

Monck pria Athos de le conduire à la chambre qu’il habitait. Cette chambre était pleine encore de fumée et de débris. Plus de cinquante balles avaient passé par la fenêtre et avaient mutilé les murailles. On y trouva une table, un encrier et tout ce qu’il faut pour écrire. Monck prit une plume et écrivit une seule ligne, signa, plia le papier, cacheta la lettre avec le cachet de son anneau, et remit la missive à Athos, en lui disant:

— Monsieur, portez, s’il vous plaît, cette lettre au roi Charles II, et partez à l’instant même si rien ne vous arrête plus ici.

— Et les barils? dit Athos.

— Les pêcheurs qui m’ont amené vont vous aider à les transporter à bord. Soyez parti s’il se peut dans une heure.

— Oui, général, dit Athos.

— Monsieur d’Artagnan! cria Monck par la fenêtre.

D’Artagnan monta précipitamment.

— Embrassez votre ami et lui dites adieu, monsieur, car il retourne en Hollande.

— En Hollande! s’écria d’Artagnan, et moi?

— Vous êtes libre de le suivre, monsieur; mais je vous supplie de rester, dit Monck. Me refusez-vous?

— Oh! non, général, je suis à vos ordres.

D’Artagnan embrassa Athos et n’eut que le temps de lui dire adieu.

Monck les observait tous deux. Puis il surveilla lui-même les apprêts du départ, le transport des barils à bord, l’embarquement d’Athos, et prenant par le bras d’Artagnan tout ébahi, tout ému, il l’emmena vers Newcastle. Tout en allant au bras de Monck, d’Artagnan murmurait tout bas:

— Allons, allons, voilà, ce me semble, les actions de la maison Planchet et Cie. qui remontent.

Chapitre XXXI — Monck se dessine

D’Artagnan, bien qu’il se flattât d’un meilleur succès, n’avait pourtant pas très bien compris la situation. C’était pour lui un grave sujet de méditation que ce voyage d’Athos en Angleterre; cette ligue du roi avec Athos et cet étrange enlacement de son dessein avec celui du comte de La Fère.

Le meilleur était de se laisser aller. Une imprudence avait été commise, et, tout en ayant réussi comme il l’avait promis, d’Artagnan se trouvait n’avoir aucun des avantages de la réussite. Puisque tout était perdu, on ne risquait plus rien.

D’Artagnan suivit Monck au milieu de son camp. Le retour du général avait produit un merveilleux effet, car on le croyait perdu. Mais Monck, avec son visage austère et son glacial maintien, semblait demander à ses lieutenants empressés et à ses soldats ravis la cause de cette allégresse.

Aussi, au lieutenant qui était venu au-devant de lui et qui lui témoignait l’inquiétude qu’ils avaient ressentie de son départ:

— Pourquoi cela? dit-il. Suis-je obligé de vous rendre des comptes?

— Mais, Votre Honneur, les brebis sans le pasteur peuvent trembler.

— Trembler! répondit Monck avec sa voix calme et puissante; ah! monsieur, quel mot!... Dieu me damne! si mes brebis n’ont pas dents et ongles, je renonce à être leur pasteur. Ah! vous trembliez, monsieur!

— Général, pour vous.

— Mêlez-vous de ce qui vous concerne, et si je n’ai pas l’esprit que Dieu envoyait à Olivier Cromwell, j’ai celui qu’il m’a envoyé; je m’en contente, pour si petit qu’il soit.

L’officier ne répliqua pas, et Monck ayant ainsi imposé silence à ses gens, tous demeurèrent persuadés qu’il avait accompli une œuvre importante ou fait sur eux une épreuve.

C’était bien peu connaître ce génie scrupuleux et patient.

Monck, s’il avait la bonne foi des puritains, ses alliés, dut remercier avec bien de la ferveur le saint patron qui l’avait pris de la boîte de M. d’Artagnan.

Pendant que ces choses se passaient, notre mousquetaire ne cessait de répéter:

— Mon Dieu! fais que M. Monck n’ait pas autant d’amour-propre que j’en ai moi-même; car, je le déclare, si quelqu’un m’eût mis dans un coffre avec ce grillage sur la bouche et mené ainsi, voituré comme un veau par-delà la mer, je garderais un si mauvais souvenir de ma mine piteuse dans ce coffre et une si laide rancune à celui qui m’aurait enfermé; je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce malicieux un sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de ma position dans la boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon poignard dans la gorge en compensation du grillage, et le clouerais dans une véritable bière en souvenir du faux cercueil où j’aurais moisi deux jours.

Et d’Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c’était un épiderme sensible que celui de notre Gascon.

Monck avait d’autres idées, heureusement. Il n’ouvrit pas la bouche du passé à son timide vainqueur, mais il l’admit de fort près à ses travaux, l’emmena dans quelques reconnaissances, de façon à obtenir ce qu’il désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l’esprit de d’Artagnan. Celui-ci se conduisit en maître juré flatteur: il admira toute la tactique de Monck et l’ordonnance de son camp; il plaisanta fort agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il, s’était bien inutilement donné la peine de clore un camp pour vingt mille hommes, tandis qu’un arpent de terrain lui eût suffi pour le caporal et les cinquante gardes qui peut-être lui demeureraient fidèles.

Monck, aussitôt à son arrivée, avait accepté la proposition d’entrevue faite la veille par Lambert et que les lieutenants de Monck avaient refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne fut ni longue ni intéressante.

Lambert demanda une profession de foi à son rival. Celui-ci déclara qu’il n’avait d’autre opinion que celle de la majorité.

Lambert demanda s’il ne serait pas plus expédient de terminer la querelle par une alliance que par une bataille. Monck, là-dessus, demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui refuser, et Lambert cependant était venu en disant qu’il dévorerait l’armée de Monck. Aussi quand, à la suite de l’entrevue, que ceux de Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité ni bataille, l’armée rebelle commença, ainsi que l’avait prévu M. d’Artagnan, à préférer la bonne cause à la mauvaise, et le Parlement, tout Croupion qu’il était, au néant pompeux des desseins du général Lambert.

On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion d’ale et de sherry que le bourgeois de la Cité payait à ses amis, les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre, l’eau trouble de la Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour la marmite, et l’on se disait: «Ne serions-nous pas mieux de l’autre côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas à Londres pour Monck?» Dès lors, l’on n’entendit plus parler que de désertion dans l’armée de Lambert. Les soldats se laissaient entraîner par la force des principes, qui sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans un but quelconque. Monck défendait le Parlement, Lambert l’attaquait. Monck n’avait pas plus envie que Lambert de soutenir le Parlement, mais il l’avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti contraire étaient réduits à écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert à Monck comme des pécheurs viennent de Baal à Dieu.

Monck fit son calcul: à mille désertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours; mais il y a dans les choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième. Monck pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après, Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monck en se reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire.

Mais Monck, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur, grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. Il vint camper à Barnet, c’est-à-dire à quatre lieues, chéri du Parlement, qui croyait voir en lui un protecteur, et attendu par le peuple, qui voulait le voir se dessiner pour le juger. D’Artagnan lui-même n’avait rien pu juger de sa tactique. Il observait, il admirait.

Monck ne pouvait entrer à Londres avec un parti pris sans y rencontrer la guerre civile. Il temporisa quelque temps.

Soudain, sans que personne s’y attendît, Monck fit chasser de Londres le parti militaire, s’installa dans la Cité au milieu des bourgeois par ordre du Parlement, puis, au moment où les bourgeois criaient contre Monck, au moment où les soldats eux-mêmes accusaient leur chef, Monck, se voyant bien sûr de la majorité, déclara au Parlement Croupion qu’il fallait abdiquer, lever le siège, et céder sa place à un gouvernement qui ne fût pas une plaisanterie. Monck prononça cette déclaration, appuyé sur cinquante mille épées, auxquelles, le soir même, se joignirent, avec des hourras de joie délirante, cinq cent mille habitants de la bonne ville de Londres.