Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 2

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Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de Rocroi et de Lens lui eût donné des ailes, il gravit légèrement le perron pour gagner les antichambres.

M. de Bragelonne n’avait pas eu le temps d’attacher son cheval aux barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors d’haleine, soutenant son gros ventre avec l’une de ses mains, pendant que de l’autre il fendait l’air comme un pêcheur fend les flots avec une rame.

— Ah! monsieur le vicomte, vous à Blois! s’écria-t-il; mais c’est une merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour!

— Mille respects, monsieur de Saint-Remy.

— Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va être heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale déjeune, faut-il l’interrompre? la chose est-elle grave?

— Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard pourrait causer quelques désagréments à Son Altesse Royale.

— S’il en est ainsi, forçons la consigne, monsieur le vicomte. Venez. D’ailleurs, Monsieur est d’une humeur charmante aujourd’hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n’est-ce pas?

— De grandes, monsieur de Saint-Remy.

— Et de bonnes, je présume?

— D’excellentes.

— Venez vite, bien vite, alors! s’écria le bonhomme, qui se rajusta tout en cheminant.

Raoul le suivit son chapeau à la main, et un peu effrayé du bruit solennel que faisaient ses éperons sur les parquets de ces immenses salles.

Aussitôt qu’il eut disparu dans l’intérieur du palais, la fenêtre de la cour se repeupla, et un chuchotement animé trahit l’émotion des deux jeunes filles; bientôt elles eurent pris une résolution, car l’une des deux figures disparut de la fenêtre: c’était la tête brune; l’autre demeura derrière le balcon, cachée sous les fleurs, regardant attentivement, par les échancrures des branches, le perron sur lequel M. de Bragelonne avait fait son entrée au palais.

Cependant l’objet de tant de curiosité continuait sa route en suivant les traces du maître d’hôtel. Un bruit de pas empressés, un fumet de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle l’avertirent qu’il touchait au terme de sa course.

Les pages, les valets et les officiers, réunis dans l’office qui précédait le réfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une politesse proverbiale en ce pays; quelques-uns connaissaient Raoul, presque tous savaient qu’il venait de Paris. On pourrait dire que son arrivée suspendit un moment le service. Le fait est qu’un page qui versait à boire à Son Altesse, entendant les éperons dans la chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s’apercevoir qu’il continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la nappe.

Madame, qui n’était pas préoccupée comme son glorieux époux, remarqua cette distraction du page.

— Eh bien! dit-elle.

M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tête par la porte, profita du moment.

— Pourquoi me dérangerait-on? dit Gaston en attirant à lui une tranche épaisse d’un des plus gros saumons qui aient jamais remonté la Loire pour se faire prendre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire.

— C’est qu’il arrive un messager de Paris. Oh! mais, après le déjeuner de Monseigneur, nous avons le temps.

— De Paris! s’écria le prince en laissant tomber sa fourchette; un messager de Paris, dites-vous? Et de quelle part vient ce messager?

— De la part de M. le prince, se hâta de dire le maître d’hôtel.

On sait que c’est ainsi qu’on appelait M. de Condé.

— Un messager de M. le prince? fit Gaston avec une inquiétude qui n’échappa à aucun des assistants, et qui par conséquent redoubla la curiosité générale.

Monsieur se crut peut-être ramené au temps de ces bienheureuses conspirations où le bruit des portes lui donnait des émotions, où toute lettre pouvait renfermer un secret d’État, où tout message servait une intrigue bien sombre et bien compliquée. Peut-être aussi ce grand nom de M. le prince se déploya-t-il sous les voûtes de Blois avec les proportions d’un fantôme.

Monsieur repoussa son assiette.

— Je vais faire attendre l’envoyé? demanda M. de Saint-Remy.

Un coup d’œil de Madame enhardit Gaston, qui répliqua:

— Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. À propos, qui est-ce?

— Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne.

— Ah! oui, fort bien!... Introduisez, Saint-Remy, introduisez.

Et lorsqu’il eut laissé tomber ces mots avec sa gravité accoutumée, Monsieur regarda d’une certaine façon les gens de son service, qui tous pages, officiers et écuyers, quittèrent la serviette, le couteau, le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi rapide que désordonnée. Cette petite armée s’écarta en deux files lorsque Raoul de Bragelonne, précédé de M. de Saint-Remy, entra dans le réfectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite l’avait laissé avait permis à Monseigneur de prendre une figure diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maître d’hôtel eût amené en face de lui le messager.

Raoul s’arrêta à la hauteur du bas-bout de la table, de façon à se trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut très profond pour Monsieur, un autre très humble pour Madame, puis se redressa et attendit que Monsieur lui adressât la parole.

Le prince, de son côté, attendait que les portes fussent hermétiquement fermées, il ne voulait pas se retourner pour s’en assurer, ce qui n’eût pas été digne; mais il écoutait de toutes ses oreilles le bruit de la serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte fermée, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit:

— Il paraît que vous arrivez de Paris, monsieur?

— À l’instant, monseigneur.

— Comment se porte le roi?

— Sa Majesté est en parfaite santé, monseigneur.

— Et ma belle-sœur?

— Sa Majesté la reine mère souffre toujours de la poitrine. Toutefois, depuis un mois, il y a du mieux.

— Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince? On se trompait assurément.

— Non, monseigneur. M. le prince m’a chargé de remettre à Votre Altesse Royale une lettre que voici, et j’en attends la réponse.

Raoul avait été un peu ému de ce froid et méticuleux accueil; sa voix était tombée insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince oublia qu’il était cause de ce mystère, et la peur le reprit.

Il reçut avec un coup d’œil hagard la lettre du prince de Condé, la décacheta comme il eût décacheté un paquet suspect, et, pour la lire sans que personne pût en remarquer l’effet produit sur sa physionomie, il se retourna.

Madame suivait avec une anxiété presque égale à celle du prince chacune des manœuvres de son auguste époux. Raoul, impassible, et un peu dégagé par l’attention de ses hôtes, regardait de sa place et par la fenêtre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les peuplaient.

— Ah! mais, s’écria tout à coup Monsieur avec un sourire rayonnant, voilà une agréable surprise et une charmante lettre de M. le prince! Tenez, madame.

La table était trop large pour que le bras du prince joignît la main de la princesse; Raoul s’empressa d’être leur intermédiaire; il le fit avec une bonne grâce qui charma la princesse et valut un remerciement flatteur au vicomte.

— Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute? dit Gaston à Raoul.

— Oui, monseigneur: M. le prince m’avait donné d’abord le message verbalement, puis Son Altesse a réfléchi et pris la plume.

— C’est d’une belle écriture, dit Madame, mais je ne puis lire.

— Voulez-vous lire à Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc.

— Oui, lisez, je vous prie, monsieur.

Raoul commença la lecture à laquelle Monsieur donna de nouveau toute son attention.

La lettre était conçue en ces termes:

«Monseigneur, Le roi part pour la frontière; vous aurez appris que le mariage de Sa Majesté va se conclure; le roi m’a fait l’honneur de me nommer maréchal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute la joie que Sa Majesté aurait de passer une journée à Blois, j’ose demander à Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le château qu’elle habite.

Si cependant l’imprévu de cette demande pouvait causer à Votre Altesse Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le messager que j’envoie, et qui est un gentilhomme à moi, M. le vicomte de Bragelonne. Mon itinéraire dépendra de la résolution de Votre Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j’indiquerai Vendôme ou Romorantin. J’ose espérer que Votre Altesse Royale prendra ma demande en bonne part, comme étant l’expression de mon dévouement sans bornes et de mon désir de lui être agréable.»

— Il n’est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s’était consultée plus d’une fois pendant cette lecture dans les regards de son époux. Le roi ici! s’écria-t-elle un peu plus haut peut-être qu’il n’eût fallu pour que le secret fût gardé.

— Monsieur, dit à son tour Son Altesse, prenant la parole, vous remercierez M. le prince de Condé, et vous lui exprimerez toute ma reconnaissance pour le plaisir qu’il me fait.

Raoul s’inclina.

— Quel jour arrive Sa Majesté? continua le prince.

— Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilité.

— Mais comment alors aurait-on su ma réponse, au cas où elle eût été négative?

— J’avais mission, monseigneur, de retourner en toute hâte à Beaugency pour donner contrordre au courrier, qui fût lui-même retourné en arrière donner contrordre à M. le prince.

— Sa Majesté est donc à Orléans?

— Plus près, monseigneur: Sa Majesté doit être arrivée à Meung en ce moment.

— La cour l’accompagne?

— Oui, monseigneur.

— À propos, j’oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal.

— Son Éminence paraît jouir d’une bonne santé, monseigneur.

— Ses nièces l’accompagnent sans doute?

— Non, monseigneur; Son Éminence a ordonné à Mlles de Mancini de partir pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la cour vient par la rive droite.

— Quoi! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour? demanda Monsieur, dont la réserve commençait à s’affaiblir.

— Mlle Marie de Mancini surtout, répondit discrètement Raoul.

Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit d’intrigues brouillonnes, éclaira les joues pâles du prince.

— Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur; vous ne voudrez peut-être pas rendre à M. le prince la commission dont je voudrais vous charger, à savoir que son messager m’a été fort agréable; mais je le lui dirai moi-même. Raoul s’inclina pour remercier Monsieur de l’honneur qu’il lui faisait.

Monseigneur fit un signe à Madame, qui frappa sur un timbre placé à sa droite.

Aussitôt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde.

— Messieurs, dit le prince, Sa Majesté me fait l’honneur de venir passer un jour à Blois; je compte que le roi, mon neveu, n’aura pas à se repentir de la faveur qu’il fait à ma maison.

— Vive le roi! s’écrièrent avec un enthousiasme frénétique les officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous.

Gaston baissa la tête avec une sombre tristesse; toute sa vie, il avait dû entendre ou plutôt subir ce cri de: «Vive le roi!» qui passait au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l’entendant plus, il avait reposé son oreille, et voilà qu’une royauté plus jeune, plus vivace, plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une plus douloureuse provocation.

Madame comprit les souffrances de ce cœur timide et ombrageux; elle se leva de table, Monsieur l’imita machinalement, et tous les serviteurs, avec un bourdonnement semblable à celui des ruches, entourèrent Raoul pour le questionner.

Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy.

— Ce n’est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec l’accent d’une ménagère qui se fâche.

M. de Saint-Remy s’empressa de rompre le cercle formé par les officiers autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l’antichambre.

— On aura soin de ce gentilhomme, j’espère, ajouta Madame en s’adressant à M. de Saint-Remy.

Le bonhomme courut aussitôt derrière Raoul.

— Madame nous charge de vous faire rafraîchir ici, dit-il; il y a en outre un logement au château pour vous.

— Merci, monsieur de Saint-Remy, répondit Bragelonne. Vous savez combien il me tarde d’aller présenter mes devoirs à M. le comte mon père.

— C’est vrai, c’est vrai, monsieur Raoul, présentez-lui en même temps mes bien humbles respects, je vous prie.

Raoul se débarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin.

Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une petite voix l’appela du fond d’une allée obscure.

— Monsieur Raoul! dit la voix.

Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui appuyait un doigt sur ses lèvres et qui lui tendait la main. Cette jeune fille lui était inconnue.

Chapitre III — L’entrevue

Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l’appelait ainsi.

— Mais mon cheval, madame, dit-il.

— Vous voilà bien embarrassé! Sortez; il y a un hangar dans la première cour, attachez là votre cheval et venez vite.

— J’obéis, madame.

Raoul ne fut pas quatre minutes à faire ce qu’on lui avait recommandé; il revint à la petite porte, où, dans l’obscurité, il revit sa conductrice mystérieuse qui l’attendait sur les premiers degrés d’un escalier tournant.

— Êtes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant? demanda la jeune fille en riant du moment d’hésitation qu’avait manifesté Raoul.

Celui-ci répondit en s’élançant derrière elle dans l’escalier sombre. Ils gravirent ainsi trois étages, lui derrière elle, effleurant de ses mains, lorsqu’il cherchait la rampe, une robe de soie qui frôlait aux deux parois de l’escalier. À chaque faux pas de Raoul, sa conductrice lui criait un _chut!_ sévère et lui tendait une main douce et parfumée.

— On monterait ainsi jusqu’au donjon du château sans s’apercevoir de la fatigue, dit Raoul.

— Ce qui signifie, monsieur, que vous êtes fort intrigué, fort las et fort inquiet; mais rassurez-vous, nous voici arrivés.

La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition aucune, emplit d’un flot de lumière le palier de l’escalier au haut duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait toujours, il la suivit; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme elle. Aussitôt qu’il fut dans le piège, il entendit pousser un grand cri, se retourna, et vit à deux pas de lui, les mains jointes, les yeux fermés, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux blanches épaules, qui, le reconnaissant, l’avait appelé Raoul.

Il la vit et devina tant d’amour, tant de bonheur dans l’expression de ses yeux, qu’il se laissa tomber à genoux tout au milieu de la chambre, en murmurant de son côté le nom de Louise.

— Ah! Montalais! Montalais! soupira celle-ci, c’est un grand péché que de tromper ainsi.

— Moi! Je vous ai trompée?

— Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et vous faites monter ici Monsieur.

— Il le fallait bien. Comment eût-il reçu sans cela la lettre que vous lui écriviez?

Et elle désignait du doigt cette lettre qui était encore sur la table. Raoul fit un pas pour la prendre; Louise, plus rapide, bien qu’elle se fût élancée avec une hésitation classique assez remarquable, allongea la main pour l’arrêter. Raoul rencontra donc cette main toute tiède et toute tremblante; il la prit dans les siennes et l’approcha si respectueusement de ses lèvres, qu’il y déposa un souffle plutôt qu’un baiser.

Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l’avait pliée soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l’avait glissée dans sa poitrine.

— N’ayez pas peur, Louise, dit-elle; Monsieur n’ira pas plus la prendre ici, que le défunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le corsage de Mlle de Hautefort.

Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne remarqua pas que la main de Louise était restée entre les siennes.

— Là! dit Montalais, vous m’avez pardonné, Louise, de vous avoir amené Monsieur; vous, monsieur, ne m’en voulez plus de m’avoir suivie pour voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons comme de vieux amis. Présentez-moi, Louise, à M. de Bragelonne.

— Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grâce sérieuse et son candide sourire, j’ai l’honneur de vous présenter Mlle Aure de Montalais, jeune fille d’honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon excellente amie.

Raoul salua cérémonieusement.

— Et moi! Louise, dit-il, ne me présentez-vous pas aussi à Mademoiselle?

— Oh! elle vous connaît! elle connaît tout!

Ce mot naïf fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui l’avait interprété ainsi: Elle connaît tout notre amour.

— Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais; voici un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez ainsi courant.

— Mademoiselle, ce n’est plus un secret. Le roi, se rendant à Poitiers, s’arrête à Blois pour visiter Son Altesse Royale.

— Le roi ici! s’écria Montalais en frappant ses mains l’une contre l’autre; nous allons voir la cour! Concevez-vous cela, Louise? la vraie cour de Paris! Oh! mon Dieu! Mais quand cela, monsieur?

— Peut-être ce soir, mademoiselle; assurément demain.

Montalais fit un geste de dépit.

— Pas le temps de s’ajuster! pas le temps de préparer une robe! Nous sommes ici en retard comme des Polonaises! Nous allons ressembler à des portraits du temps de Henri IV!... Ah! monsieur, la méchante nouvelle que vous nous apportez là!

— Mesdemoiselles, vous serez toujours belles.

— C’est fade!... nous serons toujours belles, oui, parce que la nature nous a faites passables; mais nous serons ridicules, parce que la mode nous aura oubliées... Hélas! ridicules! on me verra ridicule, moi?

— Qui cela? dit naïvement Louise.

— Qui cela? vous êtes étrange, ma chère!... Est-ce une question à m’adresser? On, veut dire tout le monde; on, veut dire les courtisans, les seigneurs; on, veut dire le roi.

— Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l’habitude de nous voir telles que nous sommes...

— D’accord; mais cela va changer, et nous serons ridicules, même pour Blois; car près de nous on va voir les modes de Paris, et l’on comprendra que nous sommes à la mode de Blois! C’est désespérant!

— Consolez-vous, mademoiselle.

— Ah bast! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas à leur goût! dit philosophiquement Montalais.

— Ceux-là seraient bien difficiles, répliqua Raoul fidèle à son système de galanterie régulière.

— Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient à Blois?

— Avec toute la cour.

— Mlles de Mancini y seront-elles?

— Non pas, justement.

— Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie?

— Mademoiselle, il faudra bien que le roi s’en passe. M. le cardinal le veut. Il exile ses nièces à Brouage.

— Lui! l’hypocrite!

— Chut! dit Louise en collant son doigt sur ses lèvres roses.

— Bah! personne ne peut m’entendre. Je dis que le vieux Mazarino Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa nièce reine de France.

— Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse.

Montalais regarda en face Raoul et lui dit:

— Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens? Allons, nous sommes plus forts que vous à Blois.

— Mademoiselle, si le roi dépasse Poitiers et part pour l’Espagne, si les articles du contrat de mariage sont arrêtés entre don Luis de Haro et Son Éminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux d’enfant.

— Ah çà! mais, le roi est le roi, je suppose?

— Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal.

— Ce n’est donc pas un homme, que le roi? Il n’aime donc pas Marie de Mancini?

— Il l’adore.

— Eh bien! il l’épousera; nous aurons la guerre avec l’Espagne; M. Mazarin dépensera quelques-uns des millions qu’il a de côté; nos gentilshommes feront des prouesses à l’encontre des fiers Castillans, et beaucoup nous reviendront couronnés de lauriers, et que nous couronnerons de myrte. Voilà comme j’entends la politique.

— Montalais, vous êtes une folle, dit Louise, et chaque exagération vous attire, comme le feu attire les papillons.

— Louise, vous êtes tellement raisonnable que vous n’aimerez jamais.

— Oh! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais! La reine mère désire marier son fils avec l’infante; voulez vous que le roi désobéisse à sa mère? Est-il d’un cœur royal comme le sien de donner le mauvais exemple? Quand les parents défendent l’amour, chassons l’amour!

Et Louise soupira; Raoul baissa les yeux d’un air contraint. Montalais se mit à rire.

— Moi, je n’ai pas de parents, dit-elle.

— Vous savez sans doute des nouvelles de la santé de M. le comte de La Fère, dit Louise à la suite de ce soupir, qui avait tant révélé de douleurs dans son éloquente expansion.

— Non, mademoiselle, répliqua Raoul, je n’ai pas encore rendu visite à mon père; mais j’allais à sa maison, quand Mlle de Montalais a bien voulu m’arrêter; j’espère que M. le comte se porte bien. Vous n’avez rien ouï dire de fâcheux, n’est-ce pas?

— Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci!

Ici s’établit un silence pendant lequel deux âmes qui suivaient la même idée s’entendirent parfaitement, même sans l’assistance d’un seul regard.

— Ah! mon Dieu! s’écria tout à coup Montalais, on monte! ...

— Qui cela peut-il être? dit Louise en se levant tout inquiète.

— Mesdemoiselles, je vous gêne beaucoup; j’ai été bien indiscret sans doute, balbutia Raoul, fort mal à son aise.

— C’est un pas lourd, dit Louise.

— Ah! si ce n’est que M. Malicorne, répliqua Montalais, ne nous dérangeons pas.

Louise et Raoul se regardèrent pour se demander ce que c’était que M. Malicorne.

— Ne vous inquiétez pas, poursuivit Montalais, il n’est pas jaloux.

— Mais, mademoiselle... dit Raoul.

— Je comprends... Eh bien! il est aussi discret que moi.

— Mon Dieu! s’écria Louise, qui avait appuyé son oreille sur la porte entrebâillée, je reconnais les pas de ma mère!

— Mme de Saint-Remy! Où me cacher? dit Raoul, en sollicitant vivement la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tête.

— Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent. C’est notre excellente mère!... Monsieur le vicomte, c’est bien dommage que la fenêtre donne sur un pavé et cela à cinquante pieds de haut.

Raoul regarda le balcon d’un air égaré, Louise saisit son bras et le retint.

— Ah çà! suis-je folle? dit Montalais, n’ai-je pas l’armoire aux robes de cérémonie? Elle a vraiment l’air d’être faite pour cela.

Il était temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu’à l’ordinaire; elle arriva sur le palier au moment où Montalais, comme dans les scènes de surprises, fermait l’armoire en appuyant son corps sur la porte.

— Ah! s’écria Mme de Saint-Remy, vous êtes ici, Louise?

— Oui! madame, répondit-elle, plus pâle que si elle eût été convaincue d’un grand crime.

— Bon! bon!

— Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil à Mme de Saint-Remy, et en le plaçant de façon qu’elle tournât le dos à l’armoire.

— Merci, mademoiselle Aure, merci; venez vite, ma fille, allons.

— Où voulez-vous donc que j’aille, madame?

— Mais, au logis; ne faut-il pas préparer votre toilette?

— Plaît-il? fit Montalais, se hâtant de jouer la surprise, tant elle craignait de voir Louise faire quelque sottise.

— Vous ne savez donc pas la nouvelle? dit Mme de Saint-Remy.

— Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce colombier?

— Quoi!... vous n’avez vu personne?...

— Madame, vous parlez par énigmes et vous nous faites mourir à petit feu! s’écria Montalais, qui, effrayée de voir Louise de plus en plus pâle, ne savait à quel saint se vouer.

Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards qui donneraient de l’intelligence à un mur.

Louise indiquait à son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de Raoul qui se pavanait sur la table.