Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 19

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La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile.

Lorsque le flot grandit, monte et pousse à la terre, il n’est pas très prudent de faire arriver l’embarcation trop près de la côte, car si le vent est frais, les proues s’ensablent, et le sable de cette côte est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de même. C’est sans doute pour cette raison que la chaloupe se détacha du bâtiment aussitôt que le bâtiment eut jeté l’ancre, et vint avec huit de ses marins, au milieu desquels on distinguait un objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était déserte: les quelques pêcheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle qui gardât la côte (côte fort mal gardée, attendu qu’un débarquement de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre tout à fait l’exemple des pêcheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités en ce point qu’elle dormait au fond de sa guérite aussi profondément qu’eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l’on entendît était donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyères de la dune. Mais c’étaient des gens défiants sans doute que ceux qui s’approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les rassurèrent point; aussi leur chaloupe, à peine visible comme un point sombre sur l’océan, glissa-t-elle sans bruit, évitant de ramer de peur d’être entendue, et vint-elle toucher terre au plus près.

À peine avait-on senti le fond qu’un seul homme sauta hors de l’esquif après avoir donné un ordre bref avec cette voix qui indique l’habitude du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs mousquets reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong dont nous avons déjà parlé, lequel renfermait sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté à terre avec des précautions infinies. Aussitôt, l’homme qui avait débarqué le premier courut diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. Là il chercha cette maison qu’une fois déjà nous avons entrevue à travers les arbres, et que nous avons désignée comme la demeure provisoire, demeure bien modeste, de celui qu’on appelait par courtoisie le roi d’Angleterre.

Tout dormait là comme partout; seulement, un gros chien, de la race de ceux que les pêcheurs de Scheveningen attellent à de petites charrettes pour porter leur poisson à La Haye, se mit à pousser des aboiements formidables aussitôt que l’étranger fit entendre son pas devant les fenêtres. Mais cette surveillance, au lieu d’effrayer le nouveau débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car sa voix peut-être eût été insuffisante pour réveiller les gens de la maison, tandis qu’avec un auxiliaire de cette importance, sa voix était devenue presque inutile. L’étranger attendit donc que les aboiements sonores et réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors il hasarda un appel. À sa voix le dogue se mit à rugir avec une telle violence, que bientôt à l’intérieur une autre voix se fit entendre, apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé:

— Que voulez-vous? demanda cette voix à la fois faible, cassée et polie.

— Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l’étranger.

— Que lui voulez-vous?

— Je veux lui parler.

— Qui êtes-vous?

— Ah! mordioux! vous m’en demandez trop, je n’aime pas à dialoguer à travers les portes.

— Dites seulement votre nom.

— Je n’aime pas davantage à décliner mon nom en plein air; d’ailleurs, soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et je prie Dieu qu’il soit aussi réservé à mon égard.

— Vous apportez des nouvelles peut-être, n’est-ce pas, monsieur? reprit la voix, patiente et questionneuse comme celle d’un vieillard.

— Je vous en réponds, que j’en apporte des nouvelles, et auxquelles on ne s’attend pas, encore! Ouvrez donc, s’il vous plaît, hein?

— Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre âme et conscience, croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de réveiller le roi?

— Pour l’amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous, vous ne serez pas fâché, je vous jure, de la peine que vous aurez prise. Je vaux mon pesant d’or, ma parole d’honneur!

— Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez votre nom.

— Il le faut donc?

— C’est l’ordre de mon maître, monsieur.

— Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en préviens, mon nom ne vous apprendra absolument rien.

— N’importe, dites toujours.

— Eh bien! je suis le chevalier d’Artagnan.

La voix poussa un cri.

— Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l’autre côté de la porte, monsieur d’Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien à moi-même que je connaissais cette voix-là.

— Tiens! dit d’Artagnan, on connaît ma voix ici! C’est flatteur.

— Oh! oui, on la connaît, dit le vieillard en tirant les verrous, et en voici la preuve.

Et à ces mots il introduisit d’Artagnan, qui, à la lueur de la lanterne qu’il portait à la main, reconnut son interlocuteur obstiné.

— Ah! mordioux! s’écria-t-il, c’est Parry! j’aurais dû m’en douter.

— Parry, oui, mon cher monsieur d’Artagnan, c’est moi. Quelle joie de vous revoir!

— Vous avez bien dit: quelle joie! fit d’Artagnan serrant les mains du vieillard. Çà! vous allez prévenir le roi, n’est-ce pas?

— Mais le roi dort, mon cher monsieur.

— Mordioux! réveillez-le, et il ne vous grondera pas de l’avoir dérangé, c’est moi qui vous le dis.

— Vous venez de la part du comte, n’est-ce-pas?

— De quel comte?

— Du comte de La Fère.

— De la part d’Athos? Ma foi, non; je viens de ma part à moi. Allons, vite, Parry, le roi! il me faut le roi!

Parry ne crut pas devoir résister plus longtemps; il connaissait d’Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses paroles ne promettaient jamais plus qu’elles ne pouvaient tenir. Il traversa une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui voulait sérieusement goûter du mousquetaire, et alla heurter au volet d’une chambre faisant le rez-de-chaussée d’un petit pavillon. Aussitôt un petit chien habitant cette chambre répondit au grand chien habitant la cour.

«Pauvre roi! se dit d’Artagnan, voilà ses gardes du corps; il est vrai qu’il n’en est pas plus mal gardé pour cela.»

— Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.

— Sire, c’est M. le chevalier d’Artagnan qui apporte des nouvelles.

On entendit aussitôt du bruit dans cette chambre; une porte s’ouvrit et une grande clarté inonda le corridor et le jardin. Le roi travaillait à la lueur d’une lampe. Des papiers étaient épars sur son bureau, et il avait commencé le brouillon d’une lettre qui accusait par ses nombreuses ratures la peine qu’il avait eue à l’écrire.

— Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.

Puis, apercevant le pêcheur:

— Que me disiez-vous donc, Parry, et où est M. le chevalier d’Artagnan? demanda Charles.

— Il est devant vous, Sire, dit d’Artagnan.

— Sous ce costume?

— Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour m’avoir vu à Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?

— Si fait, monsieur, et je me souviens même que j’eus fort à me louer de vous.

D’Artagnan s’inclina.

— C’était un devoir pour moi de me conduire comme je l’ai fait, dès que j’ai su que j’avais affaire à Votre Majesté.

— Vous m’apportez des nouvelles, dites-vous?

— Oui, Sire.

— De la part du roi de France, sans doute?

— Ma foi, non, Sire, répliqua d’Artagnan. Votre Majesté a dû voir là-bas que le roi de France ne s’occupait que de Sa Majesté à lui.

Charles leva les yeux au ciel.

— Non, continua d’Artagnan, non, Sire. J’apporte, moi, des nouvelles toutes composées de faits personnels. Cependant, j’ose espérer que Votre Majesté les écoutera, faits et nouvelles, avec quelque faveur.

— Parlez, monsieur.

— Si je ne me trompe, Sire, Votre Majesté aurait fort parlé à Blois de l’embarras où sont ses affaires en Angleterre.

Charles rougit.

— Monsieur, dit-il, c’est au roi de France seul que je racontais.

— Oh! Votre Majesté se méprend, dit froidement le mousquetaire; je sais parler aux rois dans le malheur; ce n’est même que lorsqu’ils sont dans le malheur qu’ils me parlent; une fois heureux, ils ne me regardent plus. J’ai donc pour Votre Majesté, non seulement le plus grand respect, mais encore le plus absolu dévouement, et cela, croyez-le bien, chez moi, Sire, cela signifie quelque chose. Or, entendant Votre Majesté se plaindre de la destinée, je trouvai que vous étiez noble, généreux et portant bien le malheur.

— En vérité, dit Charles étonné, je ne sais ce que je dois préférer, de vos libertés ou de vos respects.

— Vous choisirez tout à l’heure, Sire, dit d’Artagnan. Donc Votre Majesté se plaignait à son frère Louis XIV de la difficulté qu’elle éprouvait à rentrer en Angleterre et à remonter sur son trône sans hommes et sans argent.

Charles laissa échapper un mouvement d’impatience.

— Et le principal obstacle qu’elle rencontrait sur son chemin, continua d’Artagnan, était un certain général commandant les armées du Parlement, et qui jouait là-bas le rôle d’un autre Cromwell. Votre Majesté n’a-t-elle pas dit cela?

— Oui; mais je vous le répète, monsieur, ces paroles étaient pour les seules oreilles du roi.

— Et vous allez voir, Sire, qu’il est bien heureux qu’elles soient tombées dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet homme si gênant pour Votre Majesté, c’était le général Monck, je crois; ai-je bien entendu son nom, Sire?

— Oui, monsieur; mais, encore une fois, à quoi bon ces questions?

— Oh! je le sais bien, Sire, l’étiquette ne veut point que l’on interroge les rois. J’espère que tout à l’heure Votre Majesté me pardonnera ce manque d’étiquette. Votre Majesté ajoutait que si cependant elle pouvait le voir, conférer avec lui, le tenir face à face, elle triompherait, soit par la force, soit par la persuasion, de cet obstacle, le seul sérieux, le seul insurmontable, le seul réel qu’elle rencontrât sur son chemin.

— Tout cela est vrai, monsieur; ma destinée, mon avenir, mon obscurité ou ma gloire dépendent de cet homme; mais que voulez-vous induire de là?

— Une seule chose: que si ce général Monck est gênant au point que vous dites, il serait expédient d’en débarrasser Votre Majesté ou de lui en faire un allié.

— Monsieur, un roi qui n’a ni armée ni argent, puisque vous avez écouté ma conversation avec mon frère, n’a rien à faire contre un homme comme Monck.

— Oui, Sire, c’était votre opinion, je le sais bien, mais, heureusement pour vous, ce n’était pas la mienne.

— Que voulez-vous dire?

— Que sans armée et sans million j’ai fait, moi, ce que Votre Majesté ne croyait pouvoir faire qu’avec une armée et un million.

— Comment! Que dites-vous? Qu’avez-vous fait?

— Ce que j’ai fait? Eh bien! Sire, je suis allé prendre là-bas cet homme si gênant pour Votre Majesté.

— En Angleterre?

— Précisément, Sire.

— Vous êtes allé prendre Monck en Angleterre?

— Aurais-je mal fait par hasard?

— En vérité, vous êtes fou, monsieur!

— Pas le moins du monde, Sire.

— Vous avez pris Monck?

— Oui, Sire.

— Où cela?

— Au milieu de son camp.

Le roi tressaillit d’impatience et haussa les épaules.

— Et l’ayant pris sur la chaussée de Newcastle, dit simplement d’Artagnan, je l’apporte à Votre Majesté.

— Vous me l’apportez! s’écria le roi presque indigné de ce qu’il regardait comme une mystification.

— Oui, Sire, répondit d’Artagnan du même ton, je vous l’apporte; il est là-bas, dans une grande caisse percée de trous pour qu’il puisse respirer.

— Mon Dieu!

— Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour lui. Il arrive donc en bon état et parfaitement conditionné. Plaît-il à Votre Majesté de le voir, de causer avec lui ou de le faire jeter à l’eau?

— Oh! mon Dieu! répéta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-vous vrai? Ne m’insultez-vous point par quelque indigne plaisanterie? Vous auriez accompli ce trait inouï d’audace et de génie! Impossible!

— Votre Majesté me permet-elle d’ouvrir la fenêtre? dit d’Artagnan en l’ouvrant.

Le roi n’eut même pas le temps de dire oui. D’Artagnan donna un coup de sifflet aigu et prolongé qu’il répéta trois fois dans le silence de la nuit.

— Là! dit-il, on va l’apporter à Votre Majesté.

Chapitre XXIX — Où d’Artagnan commence à craindre d’avoir placé son argent et celui de Planchet à fonds perdu

Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantôt le visage souriant du mousquetaire, tantôt cette sombre fenêtre qui s’ouvrait sur la nuit. Mais avant qu’il eût fixé ses idées, huit des hommes de d’Artagnan, car deux restèrent pour garder la barque, apportèrent à la maison, où Parry le reçut, cet objet de forme oblongue qui renfermait pour le moment les destinées de l’Angleterre.

Avant de partir de Calais, d’Artagnan avait fait confectionner dans cette ville une sorte de cercueil assez large et assez profond pour qu’un homme pût s’y retourner à l’aise. Le fond et les côtés, matelassés proprement, formaient un lit assez doux pour que le roulis ne pût transformer cette espèce de cage en assommoir. La petite grille dont d’Artagnan avait parlé au roi, pareille à la visière d’un casque, existait à la hauteur du visage de l’homme. Elle était taillée de façon qu’au moindre cri une pression subite pût étouffer ce cri, et au besoin celui qui eût crié. D’Artagnan connaissait si bien son équipage et si bien son prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redouté deux choses: ou que le général ne préférât la mort à cet étrange esclavage et ne se fît étouffer à force de vouloir parler; ou que ses gardiens ne se laissassent tenter par les offres du prisonnier et ne le missent, lui, d’Artagnan, dans la boîte, à la place de Monck.

Aussi d’Artagnan avait-il passé les deux jours et les deux nuits près du coffre, seul avec le général, lui offrant du vin et des aliments qu’il avait refusés, et essayant éternellement de le rassurer sur la destinée qui l’attendait à la suite de cette singulière captivité. Deux pistolets sur la table et son épée nue rassuraient d’Artagnan sur les indiscrétions du dehors.

Une fois à Scheveningen, il avait été complètement rassuré. Ses hommes redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la terre. Il avait d’ailleurs intéressé à sa cause celui qui lui servait moralement de lieutenant, et que nous avons vu répondre au nom de Menneville. Celui-là, n’étant point un esprit vulgaire, avait plus à risquer que les autres, parce qu’il avait plus de conscience. Il croyait donc à un avenir au service de d’Artagnan, et, en conséquence, il se fût fait hacher plutôt que de violer la consigne donnée par le chef. Aussi était-ce à lui qu’une fois débarqué d’Artagnan avait confié la caisse et la respiration du général. C’était aussi à lui qu’il avait recommandé de faire apporter la caisse par les sept hommes aussitôt qu’il entendrait le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant obéit. Le coffre une fois dans la maison du roi, d’Artagnan congédia ses hommes avec un gracieux sourire et leur dit:

— Messieurs, vous avez rendu un grand service à Sa Majesté le roi Charles II qui, avant six semaines, sera roi d’Angleterre. Votre gratification sera doublée; retournez m’attendre au bateau.

Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui épouvantèrent le chien lui-même.

D’Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l’antichambre du roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette antichambre; après quoi, il ouvrit le coffre, et dit au général:

— Mon général, j’ai mille excuses à vous faire; mes façons n’ont pas été dignes d’un homme tel que vous, je le sais bien; mais j’avais besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et puis l’Angleterre est un pays fort incommode pour les transports. J’espère donc que vous prendrez tout cela en considération. Mais ici, mon général, continua d’Artagnan, vous êtes libre de vous lever et de marcher.

Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les mains du général. Celui-ci se leva et s’assit avec la contenance d’un homme qui attend la mort.

D’Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:

— Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m’étais promis de faire cela pour votre service. C’est fait, ordonnez présentement. Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous êtes devant Sa Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne.

Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoïque, et répondit:

— Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais même ici personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme; car c’est au nom du roi Charles II qu’un émissaire, que j’ai pris pour un honnête homme, m’est venu tendre un piège infâme. Je suis tombé dans ce piège, tant pis pour moi. Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous l’exécuteur, dit-il à d’Artagnan, rappelez-vous de ce que je vais vous dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n’aurez jamais mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez pas une seule parole, car à partir de ce moment, je n’ouvrirai plus même la bouche pour crier. J’ai dit.

Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution du puritain le plus gangrené. D’Artagnan regarda son prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur d’après l’accent avec lequel il a été prononcé.

— Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit Pilate.

Monck, debout, pâle et résigné, attendait l’œil fixe et les bras croisés.

D’Artagnan se retourna vers lui.

— Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, très belle du reste, ne peut accommoder personne, pas même vous. Sa Majesté voulait vous parler, vous vous refusiez à une entrevue; pourquoi maintenant que vous voilà face à face, que vous y voilà par une force indépendante de votre volonté, pourquoi nous contraindriez-vous à des rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que diable! ne fût-ce que pour dire non.

Monck ne desserra pas les lèvres, Monck ne détourna point les yeux, Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui annonçait que les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était tombé dans une réflexion profonde. Pour la première fois, il se trouvait en face de Monck, c’est-à-dire de cet homme qu’il avait tant désiré voir, et, avec ce coup d’œil particulier que Dieu a donné à l’aigle et aux rois, il avait sondé l’abîme de son cœur.

Il voyait donc Monck résolu bien positivement à mourir plutôt qu’à parler, ce qui n’était pas extraordinaire de la part d’un homme aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment être si cruelle. Charles II prit à l’instant même une de ces déterminations sur lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un général sa fortune, un roi son royaume.

— Monsieur, dit-il à Monck, vous avez parfaitement raison sur certains points. Je ne vous demande donc pas de me répondre, mais de m’écouter.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui resta impassible.

— Vous m’avez fait tout à l’heure un douloureux reproche, monsieur, continua le roi. Vous avez dit qu’un de mes émissaires était allé à Newcastle vous dresser une embûche, et, cela, par parenthèse, n’aura pas été compris par M. d’Artagnan que voici, et auquel, avant toute chose, je dois des remerciements bien sincères pour son généreux, pour son héroïque dévouement.

D’Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.

— Car M. d’Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne vous dis pas ceci pour m’excuser, car M. d’Artagnan, continua le roi, est allé en Angleterre de son propre mouvement, sans intérêt, sans ordre, sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu’il est, pour rendre service à un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de plus aux illustres actions d’une existence si bien remplie.

D’Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance. Monck ne bougea point.

— Vous ne croyez pas à ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit le roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de dévouement sont si rares, que l’on pourrait mettre en doute leur réalité.

— Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s’écria d’Artagnan, car ce que Votre Majesté vient de dire est l’exacte vérité, et la vérité si exacte, qu’il paraît que j’ai fait, en allant trouver le général, quelque chose qui contrarie tout. En vérité, si cela est ainsi, j’en suis au désespoir.

— Monsieur d’Artagnan, s’écria le roi en prenant la main du mousquetaire, vous m’avez plus obligé, croyez-moi, que si vous eussiez fait réussir ma cause, car vous m’avez révélé un ami inconnu auquel je serai à jamais reconnaissant, et que j’aimerai toujours.

Et le roi lui serra cordialement la main.

— Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j’estimerai désormais à sa valeur.

Les yeux du puritain lancèrent un éclair, mais un seul, et son visage, un instant illuminé par cet éclair, reprit sa sombre impassibilité.

— Donc, monsieur d’Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui allait arriver: M. le comte de La Fère, que vous connaissez, je crois, était parti pour Newcastle...

— Athos? s’écria d’Artagnan.

— Oui, c’est son nom de guerre, je crois. Le comte de La Fère était donc parti pour Newcastle, et il allait peut-être amener le général à quelque conférence avec moi ou avec ceux de mon parti, quand vous êtes violemment, à ce qu’il paraît, intervenu dans la négociation.

— Mordioux! répliqua d’Artagnan, c’était lui sans doute qui entrait dans le camp le soir même où j’y pénétrais avec mes pêcheurs...

Un imperceptible froncement de sourcils de Monck apprit à d’Artagnan qu’il avait deviné juste.

— Oui, oui, murmura-t-il, j’avais cru reconnaître sa taille, j’avais cru entendre sa voix. Maudit que je suis! Oh! Sire, pardonnez-moi; je croyais cependant avoir bien mené ma barque.

— Il n’y a rien de mal, monsieur, dit le roi, sinon que le général m’accuse de lui avoir fait tendre un piège, ce qui n’est pas. Non, général, ce ne sont pas là les armes dont je comptais me servir avec vous; vous l’allez voir bientôt. En attendant, quand je vous donne ma foi de gentilhomme, croyez-moi, monsieur, croyez-moi. Maintenant, monsieur d’Artagnan, un mot.

— J’écoute à genoux, Sire.

— Vous êtes bien à moi, n’est-ce pas?

— Votre Majesté l’a vu. Trop!

— Bien. D’un homme comme vous, un mot suffit. D’ailleurs, à côté du mot, il y a les actions. Général, veuillez me suivre. Venez avec nous, monsieur d’Artagnan.

D’Artagnan, assez surpris, s’apprêta à obéir. Charles II sortit, Monck le suivit, d’Artagnan suivit Monck. Charles prit la route que d’Artagnan avait suivie pour venir à lui; bientôt l’air frais de la mer vint frapper le visage des trois promeneurs nocturnes, et, à cinquante pas au-delà d’une petite porte que Charles ouvrit, ils se retrouvèrent sur la dune, en face de l’océan qui, ayant cessé de grandir, se reposait sur la rive comme un monstre fatigué. Charles II, pensif, marchait la tête baissée et la main sous son manteau.

Monck le suivait, les bras libres et le regard inquiet.

D’Artagnan venait ensuite, le poing sur le pommeau de son épée.

— Où est le bateau qui vous a amenés, messieurs? dit Charles au mousquetaire.

— Là-bas, Sire; j’ai sept hommes et un officier qui m’attendent dans cette petite barque qui est éclairée par un feu.

— Ah! oui, la barque est tirée sur le sable, et je la vois; mais vous n’êtes certainement pas venu de Newcastle sur cette barque?