Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 18
— Quand vous aurez rapporté ce million à votre prince, quel conseil lui donnerez-vous?
Athos fixa sur Monck un regard fier et résolu.
— Milord, dit-il, avec ce million que d’autres emploieraient à négocier peut-être, je veux conseiller au roi de lever deux régiments, d’entrer par l’Écosse que vous venez de pacifier; de donner au peuple des franchises que la révolution lui avait promises et n’a pas tout à fait tenues. Je lui conseillerai de commander en personne cette petite armée, qui se grossirait, croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau à la main et l’épée au fourreau, en disant: «Anglais! voilà le troisième roi de ma race que vous tuez: prenez garde à la justice de Dieu!»
Monck baissa la tête et rêva un instant.
— S’il réussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais non pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui conseilleriez-vous?
— De penser que par la volonté de Dieu il a perdu sa couronne, mais que par la bonne volonté des hommes il l’a recouvrée.
Un sourire ironique passa sur les lèvres de Monck.
— Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas suivre un bon conseil.
— Ah! milord, Charles II n’est pas un roi, répliqua Athos en souriant à son tour, mais avec une tout autre expression que n’avait fait Monck.
— Voyons, abrégeons, monsieur le comte... C’est votre désir, n’est-il pas vrai?
Athos s’inclina.
— Je vais donner l’ordre qu’on transporte où il vous plaira ces deux barils. Où demeurez-vous, monsieur?
— Dans un petit bourg, à l’embouchure de la rivière, Votre Honneur.
— Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons, n’est-ce pas?
— C’est cela. Eh bien! j’habite la première; deux faiseurs de filets l’occupent avec moi; c’est leur barque qui m’a mis à terre.
— Mais votre bâtiment à vous, monsieur?
— Mon bâtiment est à l’ancre à un quart de mille en mer et m’attend.
— Vous ne comptez cependant point partir tout de suite?
— Milord, j’essaierai encore une fois de convaincre Votre Honneur.
— Vous n’y parviendrez pas, répliqua Monck; mais il importe que vous quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre soupçon qui puisse nuire à vous ou à moi. Demain, mes officiers pensent que Lambert m’attaquera. Moi, je garantis, au contraire, qu’il ne bougera point; c’est à mes yeux impossible. Lambert conduit une armée sans principes homogènes, et il n’y a pas d’armée possible avec de pareils éléments. Moi, j’ai instruit mes soldats à subordonner mon autorité à une autorité supérieure, ce qui fait qu’après moi, autour de moi, au-dessus de moi, ils tentent encore quelque chose. Il en résulte que, moi mort, ce qui peut arriver, mon armée ne se démoralisera pas tout de suite; il en résulte que, s’il me plaisait de m’absenter, par exemple, comme cela me plaît quelquefois, il n’y aurait pas dans mon camp l’ombre d’une inquiétude ou d’un désordre. Je suis l’aimant, la force sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers éparpillés qu’on enverra contre moi, je les attirerai à moi.
«Lambert commande en ce moment dix-huit mille déserteurs; mais je n’ai point parlé de cela à mes officiers, vous le sentez bien. Rien n’est plus utile à une armée que le sentiment d’une bataille prochaine: tout le monde demeure éveillé, tout le monde se garde. Je vous dis cela à vous pour que vous viviez en toute sécurité. Ne vous hâtez donc pas de repasser la mer: d’ici à huit jours, il y aura quelque chose de nouveau, soit la bataille, soit l’accommodement. Alors, comme vous m’avez jugé honnête homme et confié votre secret, et que j’ai à vous remercier de cette confiance, j’irai vous faire visite ou vous manderai. Ne partez donc pas avant mon avis, je vous en réitère l’invitation.
— Je vous le promets, général, s’écria Athos, transporté d’une joie si grande que, malgré toute sa circonspection, il ne put s’empêcher de laisser jaillir une étincelle de ses yeux.
Monck surprit cette flamme et l’éteignit aussitôt par un de ces muets sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le chemin qu’ils croyaient avoir fait dans son esprit.
— Ainsi, milord, dit Athos, c’est huit jours que vous me fixez pour délai?
— Huit jours, oui, monsieur.
— Et pendant ces huit jours, que ferai-je?
— S’il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les Français curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez voir comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir quelque balle égarée; nos Écossais tirent fort mal, et je ne veux pas qu’un digne gentilhomme tel que vous regagne, blessé, la terre de France. Je ne veux pas enfin être obligé de renvoyer moi-même à votre prince son million laissé par vous; car alors on dirait, et cela avec quelque raison, que je paie le prétendant pour qu’il guerroie contre le Parlement. Allez donc, monsieur, et qu’il soit fait entre nous comme il est convenu.
— Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d’avoir pénétré le premier dans le noble cœur qui bat sous ce manteau.
— Vous croyez donc décidément que j’ai des secrets, dit Monck sans changer l’expression demi-enjouée de son visage. Eh! monsieur, quel secret voulez-vous donc qu’il y ait dans la tête creuse d’un soldat? Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s’éteint, rappelons notre homme Holà! cria Monck en français; et s’approchant de l’escalier: Holà! pêcheur!
Le pêcheur, engourdi par la fraîcheur de la nuit, répondit d’une voix enrouée en demandant quelle chose on lui voulait.
— Va jusqu’au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part du général Monck, de venir ici sur-le-champ.
C’était une commission facile à remplir, car le sergent, intrigué de la présence du général en cette abbaye déserte, s’était approché peu à peu, et n’était qu’à quelques pas du pêcheur.
L’ordre du général parvint donc directement jusqu’à lui, et il accourut.
— Prends un cheval et deux hommes, dit Monck.
— Un cheval et deux hommes? répéta le sergent.
— Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec un bât ou des paniers?
— Sans doute, à cent pas d’ici, au camp des Écossais.
— Bien.
— Que ferai-je du cheval, général?
— Regarde.
Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le séparaient de Monck et apparut sous la voûte.
— Tu vois, lui dit Monck, là-bas où est ce gentilhomme?
— Oui, mon général.
— Tu vois ces deux barils?
— Parfaitement.
— Ce sont deux barils contenant, l’un de la poudre, l’autre des balles; je voudrais faire transporter ces barils dans le petit bourg qui est au bord de la rivière, et que je compte faire occuper demain par deux cents mousquets. Tu comprends que la commission est secrète, car c’est un mouvement qui peut décider du gain de la bataille.
— Oh! mon général, murmura le sergent.
— Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et qu’on les escorte, deux hommes et toi, jusqu’à la maison de ce gentilhomme, qui est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le sache.
— Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le sergent.
— J’en connais un, moi, dit Athos; il n’est pas large, mais il est solide, ayant été fait sur pilotis, et, avec de la précaution, nous arriverons.
— Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck.
— Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d’en soulever un.
— Ils pèsent quatre cents livres chacun, s’ils contiennent ce qu’ils doivent contenir, n’est-ce pas, monsieur?
— À peu près, dit Athos.
Le sergent alla chercher le cheval et les hommes. Monck, resté seul avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses indifférentes, tout en examinant distraitement le caveau. Puis, entendant le pas du cheval:
— Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne au camp. Vous êtes en sûreté.
— Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos.
— C’est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir.
Monck tendit la main à Athos.
— Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos.
— Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons plus de cela.
Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l’escalier ses hommes qui descendaient. Il n’avait pas fait vingt pas hors de l’abbaye, qu’un petit coup de sifflet lointain et prolongé se fit entendre. Monck dressa l’oreille; mais ne voyant plus rien, il continua sa route. Alors, il se souvint du pêcheur et le chercha des yeux, mais le pêcheur avait disparu. S’il eût cependant regardé avec plus d’attention qu’il ne le fit, il eût vu cet homme courbé en deux, se glissant comme un serpent le long des pierres et se perdant au milieu de la brume, rasant la surface du marais; il eût vu également, essayant de percer cette brume, un spectacle qui eût attiré son attention: c’était la mâture de la barque du pêcheur qui avait changé de place, et qui se trouvait alors au plus près du bord de la rivière. Mais Monck ne vit rien et, pensant n’avoir rien à craindre, il s’engagea sur la chaussée déserte qui conduisait à son camp. Ce fut alors que cette disparition du pêcheur lui parut étrange, et qu’un soupçon réel commença d’assiéger son esprit. Il venait de mettre aux ordres d’Athos le seul poste qui pût le protéger. Il avait un mille de chaussée à traverser pour regagner son camp.
Le brouillard montait avec une telle intensité, qu’à peine pouvait-on distinguer les objets à une distance de dix pas.
Monck crut alors entendre comme le bruit d’un aviron qui battait sourdement le marais à sa droite.
— Qui va là? cria-t-il.
Mais personne ne répondit. Alors il arma son pistolet, mit l’épée à la main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler personne. Cet appel, dont l’urgence n’était pas absolue, lui paraissait indigne de lui.
Chapitre XXVII — Le lendemain
Il était sept heures du matin: les premiers rayons du jour éclairaient les étangs, dans lesquels le soleil se reflétait comme un boulet rougi, lorsque Athos, se réveillant et ouvrant la fenêtre de sa chambre à coucher qui donnait sur les bords de la rivière, aperçut à quinze pas de distance à peu près le sergent et les hommes qui l’avaient accompagné la veille, et qui, après avoir déposé les barils chez lui, étaient retournés au camp par la chaussée de droite.
Pourquoi, après être retournés au camp, ces hommes étaient-ils revenus? Voilà la question qui se présenta soudainement à l’esprit d’Athos.
Le sergent, la tête haute, paraissait guetter le moment où le gentilhomme paraîtrait pour l’interpeller. Athos, surpris de retrouver là ceux qu’il avait vus s’éloigner la veille, ne put s’empêcher de leur témoigner son étonnement.
— Cela n’a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier le général m’a recommandé de veiller à votre sûreté, et j’ai dû obéir à cet ordre.
— Le général est au camp? demanda Athos.
— Sans doute, monsieur, puisque vous l’avez quitté hier s’y rendant.
— Eh bien! attendez-moi; j’y vais aller pour rendre compte de la fidélité avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour reprendre mon épée, que j’oubliai hier sur la table.
— Cela tombe à merveille, dit le sergent, car nous allions vous en prier.
Athos crut remarquer un certain air de bonhomie équivoque sur le visage de ce sergent; mais l’aventure du souterrain pouvait avoir excité la curiosité de cet homme, et il n’était pas surprenant alors qu’il laissât voir sur son visage un peu des sentiments qui agitaient son esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes, et il en confia les clefs à Grimaud, lequel avait élu son domicile sous l’appentis même qui conduisait au cellier où les barils avaient été enfermés.
Le sergent escorta le comte de La Fère jusqu’au camp. Là, une garde nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient conduit Athos.
Cette garde nouvelle était commandée par l’aide de camp Digby, lequel, durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu encourageants, que le Français se demanda d’où venaient à son endroit cette vigilance et cette sévérité, quand la veille il avait été si parfaitement libre.
Il n’en continua pas moins son chemin vers le quartier général, renfermant en lui-même les observations que le forçaient de faire les hommes et les choses. Il trouva sous la tente du général où il avait été introduit la veille trois officiers supérieurs; c’étaient le lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut son épée; elle était encore sur la table du général, à la place où il l’avait laissée la veille.
Aucun des officiers n’avait vu Athos, aucun par conséquent ne le connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, à l’aspect d’Athos, si c’était bien là le même gentilhomme avec lequel le général était sorti de la tente.
— Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c’est lui-même.
— Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble; et maintenant, messieurs, à mon tour, permettez-moi de vous demander à quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques explications sur le ton avec lequel vous les demandez.
— Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces questions, c’est que nous avons le droit de les faire, et si nous vous les faisons avec ce ton, c’est que ce ton convient, croyez-moi, à la situation.
— Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce que je dois vous dire, c’est que je ne reconnais ici pour mon égal que le général Monck. Où est-il? Qu’on me conduise devant lui, et s’il a, lui, quelque question à m’adresser, je lui répondrai, et à sa satisfaction, je l’espère. Je le répète, messieurs, où est le général?
— Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, où il est, fit le lieutenant.
— Moi?
— Certainement, vous.
— Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas.
— Vous m’allez comprendre, et vous-même d’abord, parlez plus bas, monsieur. Que vous a dit le général, hier?
Athos sourit dédaigneusement.
— Il ne s’agit pas de sourire, s’écria un des colonels avec emportement, il s’agit de répondre.
— Et moi, messieurs, je vous déclare que je ne vous répondrai point que je ne sois en présence du général.
— Mais, répéta le même colonel qui avait déjà parlé, vous savez bien que vous demandez une chose impossible.
— Voilà déjà deux fois que l’on fait cette étrange réponse au désir que j’exprime, reprit Athos. Le général est-il absent?
La question d’Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme avait l’air si naïvement surpris, que les trois officiers échangèrent un regard. Le lieutenant prit la parole par une espèce de convention tacite des deux autres officiers.
— Monsieur, dit-il, le général vous a quitté hier sur les limites du monastère?
— Oui, monsieur.
— Et vous êtes allé...?
— Ce n’est point à moi de vous répondre, c’est à ceux qui m’ont accompagné. Ce sont vos soldats, interrogez-les.
— Mais s’il nous plaît de vous interroger, vous?
— Alors il me plaira de vous répondre, monsieur, que je ne relève de personne ici, que je ne connais ici que le général, et que ce n’est qu’à lui que je répondrai.
— Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maîtres, nous nous érigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des juges, il faudra bien que vous leur répondiez.
La figure d’Athos n’exprima que l’étonnement et le dédain, au lieu de la terreur qu’à cette menace les officiers comptaient y lire.
— Des juges écossais ou anglais, à moi, sujet du roi de France; à moi, placé sous la sauvegarde de l’honneur britannique! Vous êtes fous, messieurs! dit Athos en haussant les épaules.
Les officiers se regardèrent.
— Alors, monsieur, dirent-ils, vous prétendez ne pas savoir où est le général?
— À ceci, je vous ai déjà répondu, monsieur.
— Oui; mais vous avez déjà répondu une chose incroyable.
— Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition ne mentent point d’ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit, et quand je porte à mon côté l’épée que, par un excès de délicatesse, j’ai laissée hier sur cette table où elle est encore aujourd’hui, nul, croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne veux pas entendre. Aujourd’hui, je suis désarmé; si vous vous prétendez mes juges, jugez-moi; si vous n’êtes que mes bourreaux, tuez-moi.
— Mais, monsieur?... demanda d’une voix plus courtoise le lieutenant, frappé de la grandeur et du sang-froid d’Athos.
— Monsieur, j’étais venu parler confidentiellement à votre général d’affaires d’importance. Ce n’est point un accueil ordinaire que celui qu’il m’a fait. Les rapports de vos soldats peuvent vous en convaincre. Donc, s’il m’accueillait ainsi, le général savait quels étaient mes titres à l’estime. Maintenant vous ne supposez pas, je présume, que je vous révélerai mes secrets, et encore moins les siens.
— Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils?
— N’avez-vous point adressé cette question à vos soldats? Que vous ont-ils répondu?
— Qu’ils contenaient de la poudre et du plomb.
— De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont dû vous le dire.
— Du général; mais nous ne sommes point dupes.
— Prenez garde, monsieur, ce n’est plus à moi que vous donnez un démenti, c’est à votre chef.
Les officiers se regardèrent encore. Athos continua:
— Devant vos soldats, le général m’a dit d’attendre huit jours; que dans huit jours il me donnerait la réponse qu’il avait à me faire. Me suis-je enfui? Non, j’attends.
— Il vous a dit d’attendre huit jours! s’écria le lieutenant.
— Il me l’a si bien dit, monsieur, que j’ai un sloop à l’ancre à l’embouchure de la rivière, et que je pouvais parfaitement le joindre hier et m’embarquer. Or, si je suis resté, c’est uniquement pour me conformer aux désirs du général, Son Honneur m’ayant recommandé de ne point partir sans une dernière audience que lui-même a fixée à huit jours. Je vous le répète donc, j’attends.
Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et à voix basse:
— Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l’espoir, dit-il. Le général aurait dû accomplir quelques négociations si secrètes qu’il aurait cru imprudent de prévenir, même nous. Alors, le temps limité pour son absence serait huit jours.
Puis, se retournant vers Athos:
— Monsieur, dit-il, votre déclaration est de la plus grave importance; voulez-vous la répéter sous le sceau du serment?
— Monsieur, répondit Athos, j’ai toujours vécu dans un monde où ma simple parole a été regardée comme le plus saint des serments.
— Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave qu’aucune de celles dans lesquelles vous vous êtes trouvé. Il s’agit du salut de toute une armée. Songez-y bien, le général a disparu, nous sommes à sa recherche. La disparition est-elle naturelle? Un crime a-t-il été commis? Devons-nous pousser nos investigations jusqu’à l’extrémité? Devons-nous attendre avec patience? En ce moment, monsieur, tout dépend du mot que vous allez prononcer.
— Interrogé ainsi, monsieur, je n’hésite plus, dit Athos.
«Oui, j’étais venu causer confidentiellement avec le général Monck et lui demander une réponse sur certains intérêts; oui, le général, ne pouvant sans doute se prononcer avant la bataille qu’on attend, m’a prié de demeurer huit jours encore dans cette maison que j’habite, me promettant que dans huit jours je le reverrais. Oui, tout cela est vrai, et je le jure sur Dieu, qui est le maître absolu de ma vie et de la vôtre.
Athos prononça ces paroles avec tant de grandeur et de solennité que les trois officiers furent presque convaincus.
Cependant un des colonels essaya une dernière tentative:
— Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuadés maintenant de la vérité de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un étrange mystère. Le général est un homme trop prudent pour avoir ainsi abandonné son armée à la veille d’une bataille, sans avoir au moins donné à l’un de nous un avertissement. Quant à moi, je ne puis croire, je l’avoue, qu’un événement étrange ne soit pas la cause de cette disparition. Hier, des pêcheurs étrangers sont venus vendre ici leur poisson; on les a logés là-bas aux Écossais, c’est-à-dire sur la route qu’a suivie le général pour aller à l’abbaye avec Monsieur et pour en revenir. C’est un de ces pêcheurs qui a accompagné le général avec un falot. Et ce matin, barque et pêcheurs avaient disparu, emportés cette nuit par la marée.
— Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien là que de bien naturel; car, enfin, ces gens n’étaient pas prisonniers.
— Non; mais, je le répète, c’est un d’eux qui a éclairé le général et Monsieur dans le caveau de l’abbaye, et Digby nous a assuré que le général avait eu sur ces gens-là de mauvais soupçons. Or, qui nous dit que ces pêcheurs n’étaient pas d’intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui est brave assurément, n’est pas resté pour nous rassurer par sa présence et empêcher nos recherches dans la bonne voie?
Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.
— Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre raisonnement, très spécieux en apparence, manque cependant de solidité quant à ce qui me concerne. Je suis resté, dites-vous, pour détourner les soupçons. Eh bien! au contraire, les soupçons me viennent à moi comme à vous et je vous dis: Il est impossible, messieurs, que le général, la veille d’une bataille, soit parti sans rien dire à personne. Oui, il y a un événement étrange dans tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d’attendre, il vous faut déployer toute la vigilance, toute l’activité possibles. Je suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement. Mon honneur est intéressé à ce que l’on sache ce qu’est devenu le général Monck, à ce point que si vous me disiez: «Partez!» je dirais: «Non, je reste.» Et si vous me demandiez mon avis, j’ajouterais: «Oui, le général est victime de quelque conspiration, car s’il eût dû quitter le camp, il me l’aurait dit. Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer; le général n’est point parti, ou tout au moins n’est pas parti de sa propre volonté.»
Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.
— Non, monsieur, dit-il, non; à votre tour vous allez trop loin. Le général n’a rien à souffrir des événements, et sans doute, au contraire, il les a dirigés. Ce que fait Monck à cette heure, il l’a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence sera de courte durée, sans doute; aussi gardons-nous bien, par une pusillanimité dont le général nous ferait un crime, d’ébruiter son absence, qui pourrait démoraliser l’armée. Le général donne une preuve immense de sa confiance en nous, montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence couvre tout ceci d’un voile impénétrable; nous allons garder Monsieur, non pas par défiance de lui relativement au crime, mais pour assurer plus efficacement le secret de l’absence du général en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu’à nouvel ordre, Monsieur habitera le quartier général.
— Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le général m’a confié un dépôt sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle garde qu’il vous plaira, enchaînez-moi, s’il vous plaît, mais laissez-moi la maison que j’habite pour prison. Le général, à son retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de gentilhomme, de lui avoir déplu en ceci.
Les officiers se consultèrent un moment; puis après cette consultation:
— Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.
Puis ils donnèrent à Athos une garde de cinquante hommes qui l’enferma dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant. Le secret demeura gardé, mais les heures, mais les jours s’écoulèrent sans que le général revînt et sans que nul reçût de ses nouvelles.
Chapitre XXVIII — La marchandise de contrebande
Deux jours après les événements que nous venons de raconter, et tandis qu’on attendait à chaque instant dans son camp le général Monck, qui n’y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix hommes, vint jeter l’ancre sur la côte de Scheveningen, à une portée de canon à peu près de la terre. Il était nuit serrée, l’obscurité était grande, la mer montait dans l’obscurité: c’était une heure excellente pour débarquer passagers et marchandises.