Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 17

Chapter 173,964 wordsPublic domain

Mais, au lieu d’obéir, l’ombre fit un mouvement de surprise, et, reculant au lieu d’avancer, elle se courba et disparut le long de la jetée de gauche, se dirigeant vers le logement qui avait été donné aux pêcheurs.

— Il paraît que ce n’était pas Digby, dit Monck.

Tous deux avaient suivi l’ombre qui s’était évanouie; mais ce n’est pas chose assez rare qu’un homme rôdant à onze heures du soir dans un camp où sont couchés dix à douze mille hommes pour qu’Athos et Monck s’inquiétassent de cette disparition.

— En attendant, comme il nous faut un falot, une lanterne, une torche quelconque pour voir où mettre nos pieds, cherchons ce falot, dit Monck.

— Général, le premier soldat venu nous éclairera.

— Non, dit Monck, pour voir s’il n’y aurait pas quelque connivence entre le comte de La Fère et les pêcheurs; non, j’aimerais mieux quelqu’un de ces matelots français qui sont venus ce soir me vendre du poisson. Ils partent demain, et le secret sera mieux gardé par eux. Tandis que si le bruit se répand dans l’armée écossaise que l’on trouve des trésors dans l’abbaye de Newcastle, mes highlanders croiront qu’il y a un million sous chaque dalle, et ils ne laisseront pas pierre sur pierre dans le bâtiment.

— Faites comme vous voudrez, général, répondit Athos d’un ton de voix si naturel, qu’il était évident que, soldat ou pêcheur, tout lui était égal et qu’il n’éprouvait aucune préférence.

Monck s’approcha de la chaussée, derrière laquelle avait disparu celui que le général avait pris pour Digby, et rencontra une patrouille qui, faisant le tour des tentes, se dirigeait vers le quartier général; il fut arrêté avec son compagnon, donna le mot de passe et poursuivit son chemin. Un soldat, réveillé par le bruit, se souleva dans son plaid pour voir ce qui se passait.

— Demandez-lui, dit Monck à Athos, où sont les pêcheurs; si je lui faisais cette question, il me reconnaîtrait.

Athos s’approcha du soldat, lequel lui indiqua la tente; aussitôt Monck et Athos se dirigèrent de ce côté.

Il sembla au général qu’au moment où il s’approchait une ombre, pareille à celle qu’il avait déjà vue, se glissait dans cette tente; mais en s’approchant, il reconnut qu’il devait s’être trompé, car tout le monde dormait pêle-mêle, et l’on ne voyait que jambes et que bras entrelacés. Athos, craignant qu’on ne le soupçonnât de connivence avec quelqu’un de ses compatriotes, resta en dehors de la tente.

— Holà! dit Monck en français, qu’on s’éveille ici.

Deux ou trois dormeurs se soulevèrent.

— J’ai besoin d’un homme pour m’éclairer, continua Monck. Tout le monde fit un mouvement, les uns se soulevant, les autres se levant tout à fait. Le chef s’était levé le premier.

— Votre Honneur peut compter sur nous, dit-il d’une voix qui fit tressaillir Athos. Où s’agit-il d’aller?

— Vous le verrez. Un falot! Allons, vite!

— Oui, Votre Honneur. Plaît-il à Votre Honneur que ce soit moi qui l’accompagne?

— Toi ou un autre, peu m’importe, pourvu que quelqu’un m’éclaire.

«C’est étrange, pensa Athos, quelle voix singulière a ce pêcheur!»

— Du feu, vous autres! cria le pêcheur; allons dépêchons!

Puis tout bas, s’adressant à celui de ses compagnons qui était le plus près de lui:

— Éclaire, toi, Menneville, dit-il, et tiens-toi prêt à tout.

Un des pêcheurs fit jaillir du feu d’une pierre, embrasa un morceau d’amadou, et à l’aide d’une allumette éclaira une lanterne. La lumière envahit aussitôt la tente.

— Êtes-vous prêt, monsieur? dit Monck à Athos, qui se détournait pour ne pas exposer son visage à la clarté.

— Oui, général, répliqua-t-il.

— Ah! le gentilhomme français! fit tout bas le chef des pêcheurs. Peste! j’ai eu bonne idée de te charger de la commission, Menneville, il n’aurait qu’à me reconnaître, moi. Éclaire, éclaire!

Ce dialogue fut prononcé au fond de la tente, et si bas que Monck n’en put entendre une syllabe; il causait d’ailleurs avec Athos. Menneville s’apprêtait pendant ce temps-là, ou plutôt recevait les ordres de son chef.

— Eh bien? dit Monck.

— Me voici, mon général, dit le pêcheur.

Monck, Athos et le pêcheur quittèrent la tente.

«C’était impossible, pensa Athos. Quelle rêverie avais-je donc été me mettre dans la cervelle!»

— Va devant, suis la chaussée du milieu et allonge les jambes, dit Monck au pêcheur.

Ils n’étaient pas à vingt pas, que la même ombre qui avait paru rentrer dans la tente sortait, rampait jusqu’aux pilotis, et, protégée par cette espèce de parapet posé aux alentours de la chaussée, observait curieusement la marche du général.

Tous trois disparurent dans la brume. Ils marchaient vers Newcastle, dont on apercevait déjà les pierres blanches comme des sépulcres. Après une station de quelques secondes sous le porche, ils pénétrèrent dans l’intérieur. La porte était brisée à coups de hache. Un poste de quatre hommes dormait en sûreté dans un enfoncement, tant on avait la certitude que l’attaque ne pouvait avoir lieu de ce côté.

— Ces hommes ne vous gêneront point? dit Monck à Athos.

— Au contraire, monsieur, ils aideront à rouler les barils, si Votre Honneur le permet.

— Vous avez raison.

Le poste, tout endormi qu’il était, se réveilla cependant aux premiers pas des deux visiteurs au milieu des ronces et des herbes qui envahissaient le porche. Monck donna le mot de passe et pénétra dans l’intérieur du couvent, précédé toujours de son falot. Il marchait le dernier, surveillant jusqu’au moindre mouvement d’Athos, son _dirk_ tout nu dans sa manche, et prêt à le plonger dans les reins du gentilhomme au premier geste suspect qu’il verrait faire à celui-ci. Mais Athos d’un pas ferme et sûr traversa les salles et les cours.

Plus une porte, plus une fenêtre dans ce bâtiment. Les portes avaient été brûlées, quelques-unes sur place, et les charbons en étaient dentelés encore par l’action du feu, qui s’était éteint tout seul, impuissant sans doute à mordre jusqu’au bout ces massives jointures de chêne assemblées par des clous de fer. Quant aux fenêtres, toutes les vitres ayant été brisées, on voyait s’enfuir par les trous des oiseaux de ténèbres que la lueur du falot effarouchait. En même temps des chauves-souris gigantesques se mirent à tracer autour des deux importuns leurs vastes cercles silencieux, tandis qu’à la lumière projetée sur les hautes parois de pierre on voyait trembloter leur ombre. Ce spectacle était rassurant pour des raisonneurs. Monck conclut qu’il n’y avait aucun homme dans le couvent, puisque les farouches bêtes y étaient encore et s’envolaient à son approche. Après avoir franchi les décombres et arraché plus d’un lierre qui s’était posé comme gardien de la solitude, Athos arriva aux caveaux situés sous la grande salle, mais dont l’entrée donnait dans la chapelle. Là il s’arrêta.

— Nous y voilà, général, dit-il.

— Voici donc la dalle?

— Oui.

— En effet, je reconnais l’anneau; mais l’anneau est scellé à plat.

— Il nous faudrait un levier.

— C’est chose facile à se procurer.

En regardant autour d’eux, Athos et Monck aperçurent un petit frêne de trois pouces de diamètre qui avait poussé dans un angle du mur, montant jusqu’à une fenêtre que ses branches avaient aveuglée.

— As-tu un couteau? dit Monck au pêcheur.

— Oui, monsieur.

— Coupe cet arbre, alors.

Le pêcheur obéit, mais non sans que son coutelas en fût ébréché. Lorsque le frêne fut arraché, façonné en forme de levier, les trois hommes pénétrèrent dans le souterrain.

— Arrête-toi là, dit Monck au pêcheur en lui désignant un coin du caveau; nous avons de la poudre à déterrer, et ton falot serait dangereux.

L’homme se recula avec une sorte de terreur et garda fidèlement le poste qu’on lui avait assigné, tandis que Monck et Athos tournaient derrière une colonne au pied de laquelle, par un soupirail, pénétrait un rayon de lune reflété précisément par la pierre que le comte de La Fère venait chercher de si loin.

— Nous y voici, dit Athos en montrant au général l’inscription latine.

— Oui, dit Monck.

Puis, comme il voulait encore laisser au Français un moyen évasif:

— Ne remarquez-vous pas, continua-t-il, que l’on a déjà pénétré dans ce caveau, et que plusieurs statues ont été brisées?

— Milord, vous avez sans doute entendu dire que le respect religieux de vos Écossais aime à donner en garde aux statues des morts les objets précieux qu’ils ont pu posséder pendant leur vie. Ainsi les soldats ont dû penser que sous le piédestal des statues qui ornaient la plupart de ces tombes un trésor était enfoui; ils ont donc brisé piédestal et statue. Mais la tombe du vénérable chanoine à qui nous avons affaire ne se distingue par aucun monument; elle est simple, puis elle a été protégée par la crainte superstitieuse que vos puritains ont toujours eue du sacrilège; pas un morceau de cette tombe n’a été écaillé.

— C’est vrai, dit Monck.

Athos saisit le levier.

— Voulez-vous que je vous aide? dit Monck.

— Merci, milord, je ne veux pas que Votre Honneur mette la main à une œuvre dont peut-être elle ne voudrait pas prendre la responsabilité si elle en connaissait les conséquences probables. Monck leva la tête.

— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda-t-il.

— Je veux dire... Mais cet homme...

— Attendez, dit Monck, je comprends ce que vous craignez et vais faire une épreuve.

Monck se retourna vers le pêcheur, dont on apercevait la silhouette éclairée par le falot.

— _Come here, friend_, dit-il avec le ton du commandement.

Le pêcheur ne bougea pas.

— C’est bien, continua-t-il, il ne sait pas l’anglais. Parlez-moi donc anglais, s’il vous plaît, monsieur.

— Milord, répondit Athos, j’ai souvent vu des hommes, dans certaines circonstances, avoir sur eux-mêmes cette puissance de ne point répondre à une question faite dans une langue qu’ils comprennent. Le pêcheur est peut-être plus savant que nous le croyons. Veuillez le congédier, milord, je vous prie.

«Décidément, pensa Monck, il désire me tenir seul dans ce caveau. N’importe, allons jusqu’au bout, un homme vaut un homme, et nous sommes seuls...»

— Mon ami, dit Monck au pêcheur, remonte cet escalier que nous venons de descendre, et veille à ce que personne ne nous vienne troubler.

Le pêcheur fit un mouvement pour obéir.

— Laisse ton falot, dit Monck, il trahirait ta présence et pourrait te valoir quelque coup de mousquet effarouché.

Le pêcheur parut apprécier le conseil, déposa le falot à terre et disparut sous la voûte de l’escalier.

Monck alla prendre le falot, qu’il apporta au pied de la colonne.

— Ah çà! dit-il, c’est bien de l’argent qui est caché dans cette tombe?

— Oui, milord, et dans cinq minutes vous n’en douterez plus.

En même temps, Athos frappait un coup violent sur le plâtre, qui se fendait en présentant une gerçure au bec du levier. Athos introduisit la pince dans cette gerçure, et bientôt des morceaux tout entiers de plâtre cédèrent, se soulevant comme des dalles arrondies. Alors le comte de La Fère saisit les pierres et les écarta avec des ébranlements dont on n’aurait pas cru capables des mains aussi délicates que les siennes.

— Milord, dit Athos, voici bien la maçonnerie dont j’ai parlé à Votre Honneur.

— Oui, mais je ne vois pas encore les barils, dit Monck.

— Si j’avais un poignard, dit Athos en regardant autour de lui, vous les verriez bientôt, monsieur. Malheureusement, j’ai oublié le mien dans la tente de Votre Honneur.

— Je vous offrirais bien le mien, dit Monck, mais la lame me semble trop frêle pour la besogne à laquelle vous la destinez.

Athos parut chercher autour de lui un objet quelconque qui pût remplacer l’arme qu’il désirait. Monck ne perdait pas un des mouvements de ses mains, une des expressions de ses yeux.

— Que ne demandez-vous le coutelas du pêcheur? dit Monck. Il avait un coutelas.

— Ah! c’est juste, dit Athos, puisqu’il s’en est servi pour couper cet arbre.

Et il s’avança vers l’escalier.

— Mon ami, dit-il au pêcheur, jetez-moi votre coutelas, je vous prie, j’en ai besoin.

Le bruit de l’arme retentit sur les marches.

— Prenez, dit Monck, c’est un instrument solide, à ce que j’ai vu, et dont une main ferme peut tirer bon parti.

Athos ne parut accorder aux paroles de Monck que le sens naturel et simple sous lequel elles devaient être entendues et comprises. Il ne remarqua pas non plus, ou du moins il ne parut pas remarquer, que, lorsqu’il revint à Monck, Monck s’écarta en portant la main gauche à la crosse de son pistolet; de la droite il tenait déjà son dirk. Il se mit donc à l’œuvre, tournant le dos à Monck et lui livrant sa vie sans défense possible. Alors il frappa pendant quelques secondes si adroitement et si nettement sur le plâtre intermédiaire, qu’il le sépara en deux parties, et que Monck alors put voir deux barils placés bout à bout et que leur poids maintenait immobiles dans leur enveloppe crayeuse.

— Milord, dit Athos, vous voyez que mes pressentiments ne m’avaient point trompé.

— Oui, monsieur, dit Monck, et j’ai tout lieu de croire que vous êtes satisfait, n’est-ce pas?

— Sans doute; la perte de cet argent m’eût été on ne peut plus sensible; mais j’étais certain que Dieu, qui protège la bonne cause, n’aurait pas permis que l’on détournât cet or qui doit la faire triompher.

— Vous êtes, sur mon honneur, aussi mystérieux en paroles qu’en actions, monsieur, dit Monck. Tout à l’heure, je vous ai peu compris, quand vous m’avez dit que vous ne vouliez pas déverser sur moi la responsabilité de l’œuvre que nous accomplissons.

— J’avais raison de dire cela, milord.

— Et voilà maintenant que vous me parlez de la bonne cause. Qu’entendez-vous par ces mots, la bonne cause? Nous défendons en ce moment en Angleterre cinq ou six causes, ce qui n’empêche pas chacun de regarder la sienne non seulement comme la bonne, mais encore comme la meilleure. Quelle est la vôtre, monsieur? Parlez hardiment, que nous voyions si sur ce point, auquel vous paraissez attacher une grande importance, nous sommes du même avis.

Athos fixa sur Monck un de ces regards profonds qui semblent porter à celui qu’on regarde ainsi le défi de cacher une seule de ses pensées; puis, levant son chapeau, il commença d’une voix solennelle, tandis que son interlocuteur, une main sur le visage, laissait cette main longue et nerveuse enserrer sa moustache et sa barbe, en même temps que son œil vague et mélancolique errait dans les profondeurs du souterrain.

Chapitre XXVI — Le cœur et l’esprit

— Milord, dit le comte de La Fère, vous êtes un noble Anglais, vous êtes un homme loyal, vous parlez à un noble Français, à un homme de cœur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je vous ai dit qu’il était à moi, j’ai eu tort; c’est le premier mensonge que j’aie fait de ma vie, mensonge momentané, il est vrai: cet or, c’est le bien du roi Charles II, exilé de sa patrie, chassé de son palais, orphelin à la fois de son père et de son trône, et privé de tout, même du triste bonheur de baiser à genoux la pierre sur laquelle la main de ses meurtriers a écrit cette simple épitaphe qui criera éternellement vengeance contre eux: «Ci-gît le roi Charles Ier.»

Monck pâlit légèrement, et un imperceptible frisson rida sa peau et hérissa sa moustache grise.

— Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fère, le seul, le dernier fidèle qui reste au pauvre prince abandonné, je lui ai offert de venir trouver l’homme duquel dépend aujourd’hui le sort de la royauté en Angleterre, et je suis venu, et je me suis placé sous le regard de cet homme, et je me suis mis nu et désarmé dans ses mains en lui disant: «Milord, ici est la dernière ressource d’un prince que Dieu fit votre maître, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dépendent sa vie et son avenir. Voulez-vous employer cet argent à consoler l’Angleterre des maux qu’elle a dû souffrir pendant l’anarchie, c’est-à-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire le roi Charles II?»

«Vous êtes le maître, vous êtes le roi, maître et roi tout-puissant, car le hasard défait parfois l’œuvre du temps et de Dieu. Je suis avec vous seul, milord; si le succès vous effraie étant partagé, si ma complicité vous pèse, vous êtes armé, milord, et voici une tombe toute creusée; si, au contraire, l’enthousiasme de votre cause vous enivre, si vous êtes ce que vous paraissez être, si votre main, dans ce qu’elle entreprend, obéit à votre esprit, et votre esprit à votre cœur, voici le moyen de perdre à jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; tuez encore l’homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne retournera pas vers celui qui l’a envoyé sans lui rapporter le dépôt que lui confia Charles Ier, son père, et gardez l’or qui pourrait servir à entretenir la guerre civile. Hélas! milord, c’est la condition fatale de ce malheureux prince. Il faut qu’il corrompe ou qu’il tue; car tout lui résiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et cependant il est marqué du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir à son sang, qu’il remonte sur le trône ou qu’il meure sur le sol sacré de la patrie.

«Milord, vous m’avez entendu. À tout autre qu’à l’homme illustre qui m’écoute, j’eusse dit: «Milord, vous êtes pauvre; milord, le roi vous offre ce million comme arrhes d’un immense marché; prenez-le et servez Charles II comme j’ai servi Charles Ier, et je suis sûr que Dieu, qui nous écoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre cœur fermé à tous les regards humains; je suis sûr que Dieu vous donnera une heureuse vie éternelle après une heureuse mort.» Mais au général Monck, à l’homme illustre dont je crois avoir mesuré la hauteur, je dis: «Milord, il y a pour vous dans l’histoire des peuples et des rois une place brillante, une gloire immortelle, impérissable, si seul, sans autre intérêt que le bien de votre pays et l’intérêt de la justice, vous devenez le soutien de votre roi. Beaucoup d’autres ont été des conquérants et des usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contenté d’être le plus vertueux, le plus probe et le plus intègre des hommes; vous aurez tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l’ajuster à votre front, vous l’aurez déposée sur la tête de celui pour lequel elle avait été faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous léguerez à la postérité le plus envié des noms qu’aucune créature humaine puisse s’enorgueillir de porter.»

Athos s’arrêta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait parlé, Monck n’avait pas donné un signe d’approbation ni d’improbation; à peine même si, durant cette véhémente allocution, ses yeux s’étaient animés de ce feu qui indique l’intelligence. Le comte de La Fère le regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le découragement pénétrer jusqu’à son cœur.

Enfin Monck parut s’animer, et, rompant le silence:

— Monsieur, dit-il d’une voix douce et grave, je vais, pour vous répondre, me servir de vos propres paroles. À tout autre qu’à vous, je répondrais par l’expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me tentez et vous me violentez à la fois. Mais vous êtes un de ces hommes, monsieur, à qui l’on ne peut refuser l’attention et les égards qu’ils méritent: vous êtes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je m’y connais. Tout à l’heure, vous m’avez parlé d’un dépôt que le feu roi transmit pour son fils: n’êtes-vous donc pas un de ces Français qui, je l’ai ouï dire, ont voulu enlever Charles à White Hall?

— Oui, milord, c’est moi qui me trouvais sous l’échafaud pendant l’exécution; moi qui, n’ayant pu le racheter, reçus sur mon front le sang du roi martyr; je reçus en même temps la dernière parole de Charles Ier, c’est à moi qu’il a dit «_Remember_!» et en me disant «Souviens-toi!» il faisait allusion à cet argent qui est à vos pieds, milord.

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais je suis heureux de vous avoir apprécié tout d’abord par ma propre inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des explications que je n’ai données à personne, et vous apprécierez quelle distinction je fais entre vous et les personnes qui m’ont été envoyées jusqu’ici.

Athos s’inclina, s’apprêtant à absorber avidement les paroles qui tombaient une à une de la bouche de Monck, ces paroles rares et précieuses comme la rosée dans le désert.

— Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous prie, monsieur, dites-moi, que m’importe à moi, ce fantôme de roi? J’ai vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont aujourd’hui liées si étroitement ensemble, que tout homme d’épée doit combattre en vertu de son droit ou de son ambition, avec un intérêt personnel, et non aveuglément derrière un officier, comme dans les guerres ordinaires. Moi, je ne désire rien peut-être mais je crains beaucoup. Dans la guerre aujourd’hui réside la liberté de l’Angleterre, et peut-être celle de chaque Anglais. Pourquoi voulez-vous que, libre dans la position que je me suis faite, j’aille tendre la main aux fers d’un étranger? Charles n’est que cela pour moi. Il a livré ici des combats qu’il a perdus, c’est donc un mauvais capitaine; il n’a réussi dans aucune négociation, c’est donc un mauvais diplomate; il a colporté sa misère dans toutes les cours de l’Europe, c’est donc un cœur faible et pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n’est sorti encore de ce génie qui aspire à gouverner un des plus grands royaumes de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de mauvais aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens, j’allasse me faire gratuitement l’esclave d’une créature qui m’est inférieure en capacité militaire, en politique et en dignité? Non, monsieur; quand quelque grande et noble action m’aura appris à apprécier Charles, je reconnaîtrai peut-être ses droits à un trône dont nous avons renversé le père, parce qu’il manquait des vertus qui jusqu’ici manquent au fils; mais jusqu’ici, en fait de droits, je ne reconnais que les miens: la révolution m’a fait général, mon épée me fera protecteur si je veux. Que Charles se montre, qu’il se présente, qu’il subisse le concours ouvert au génie, et surtout qu’il se souvienne qu’il est d’une race à laquelle on demandera plus qu’à toute autre. Ainsi, monsieur, n’en parlons plus, je ne refuse ni n’accepte: je me réserve, j’attends.

Athos savait Monck trop bien informé de tout ce qui avait rapport à Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n’était ni l’heure ni le lieu.

— Milord, dit-il, je n’ai donc plus qu’à vous remercier.

— Et de quoi, monsieur? de ce que vous m’avez bien jugé et de ce que j’ai agi d’après votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la peine? Cet or que vous allez porter au roi Charles va me servir d’épreuve pour lui: en voyant ce qu’il en saura faire, je prendrai sans doute une opinion que je n’ai pas.

— Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre en laissant partir une somme destinée à servir les armes de son ennemi?

— Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n’ai pas d’ennemis, moi. Je suis au service du Parlement, qui m’ordonne de combattre le général Lambert et le roi Charles, ses ennemis à lui et non les miens; je combats donc. Si le Parlement, au contraire, m’ordonnait de faire pavoiser le port de Londres, de faire assembler les soldats sur le rivage, de recevoir le roi Charles II...

— Vous obéiriez? s’écria Athos avec joie.

— Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j’allais, moi, une tête grise... en vérité, où avais-je l’esprit? j’allais, moi, dire une folie de jeune homme.

— Alors, vous n’obéiriez pas? dit Athos.

— Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de ma patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans doute que j’eusse cette force pour le bien de tous, et il m’a donné en même temps le discernement. Si le Parlement m’ordonnait une chose pareille, je réfléchirais.

Athos s’assombrit.

— Allons, dit-il, je le vois, décidément Votre Honneur n’est point disposée à favoriser le roi Charles II.

— Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; à mon tour, s’il vous plaît.

— Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l’idée de me répondre aussi franchement que je vous répondrai!