Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 15

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Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à Breskens, les autres la route qui mène à Anvers.

Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres, leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux.

C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français, mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient effectivement.

D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à toute la bande. Son jeu lui parut infaillible.

Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute la troupe se trouvait réunie à La Haye.

Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal.

Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye.

Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race, cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée, et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel, leurs barques sur le sable de la grève.

D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante, à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien, comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port.

Chapitre XXIII — Où l’auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un peu d’histoire

Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. Il allait, et nul ne savait où il voulait aller, quoique non seulement l’Angleterre, mais la France, mais l’Europe, le regardassent marcher d’un pas ferme et la tête haute. Tout ce qu’on savait sur cet homme, nous allons le dire.

Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si on l’aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l’appelait, Parlement que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa volonté, qu’aucun membre, pendant tout le blocus, n’avait pu en sortir, et qu’un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer.

Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier représentant le despotisme militaire, le second représentant le républicanisme pur. Ces deux hommes, c’étaient les deux seuls représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier avait d’abord perdu sa couronne et ensuite sa tête. Lambert, au reste, ne dissimulait pas ses vues; il cherchait à établir un gouvernement tout militaire et à se faire le chef de ce gouvernement.

Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump Parliament, cette représentation visible, quoique dégénérée, de la république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout simplement se faire de ce Parlement, qu’il semblait protéger, un degré solide pour monter jusqu’au trône que Cromwell avait fait vide, mais sur lequel il n’avait pas osé s’asseoir.

Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour lui, s’étaient mutuellement déclarés ennemis l’un de l’autre. Aussi Monck et Lambert avaient-ils songé tout d’abord à se faire chacun une armée: Monck en Écosse, où étaient les presbytériens et les royalistes, c’est-à-dire les mécontents; Lambert à Londres, où se trouvait comme toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu’elle avait sous les yeux.

Monck avait pacifié l’Écosse, il s’y était formé une armée et s’en était fait un asile: l’une gardait l’autre; Monck savait que le jour n’était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un grand changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau. Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Écosse, général absolu, roi d’une armée de onze mille vieux soldats, qu’il avait plus d’une fois conduits à la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cité, voilà quelle était la position de Monck lorsque à cent lieues de Londres il se déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous l’avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout le bas peuple, éternellement enclin à chérir les ennemis du pouvoir constitué. Ce fut donc à Londres que Lambert apprit l’appui que des frontières d’Écosse Monck prêtait au Parlement. Il jugea qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et que la Tweed n’était pas si éloignée de la Tamise qu’une armée n’enjambât d’une rivière à l’autre surtout lorsqu’elle était bien commandée. Il savait en outre, qu’au fur et à mesure qu’ils pénétreraient en Angleterre, les soldats de Monck formeraient sur la route cette boule de neige, emblème du globe de la fortune, qui n’est pour l’ambitieux qu’un degré sans cesse grandissant pour le conduire à son but. Il ramassa donc son armée, formidable à la fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant de Monck, qui, lui, pareil à un navigateur prudent voguant au milieu des écueils, s’avançait à toutes petites journées et le nez au vent, écoutant le bruit et flairant l’air qui venait de Londres. Les deux armées s’aperçurent à la hauteur de Newcastle; Lambert, arrivé le premier, campa dans la ville même.

Monck, toujours circonspect, s’arrêta où il était et plaça son quartier général à Coldstream, sur la Tweed.

La vue de Lambert répandit la joie dans l’armée de Monck, tandis qu’au contraire la vue de Monck jeta le désarroi dans l’armée de Lambert. On eût cru que ces intrépides batailleurs, qui avaient fait tant de bruit dans les rues de Londres, s’étaient mis en route dans l’espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu’ils avaient rencontré une armée et que cette armée arborait devant eux, non seulement un étendard, mais encore une cause et un principe, on eût cru, disons-nous, que ces intrépides batailleurs s’étaient mis à réfléchir qu’ils étaient moins bons républicains que les soldats de Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne soutenait rien, pas même lui. Quant à Monck, s’il eut à réfléchir ou s’il réfléchit, ce dut être fort tristement, car l’histoire raconte, et cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l’histoire raconte que le jour de son arrivée à Coldstream on chercha inutilement un mouton par toute la ville. Si Monck eût commandé une armée anglaise, il y eût eu de quoi faire déserter toute l’armée. Mais il n’en est point des Écossais comme des Anglais, à qui cette chair coulante qu’on appelle le sang est de toute nécessité; les Écossais, race pauvre et sobre, vivent d’un peu d’orge écrasée entre deux pierres, délayée avec de l’eau de la fontaine et cuite sur un grès rougi.

Les Écossais, leur distribution d’orge faite, ne s’inquiétèrent donc point s’il y avait ou s’il n’y avait pas de viande à Coldstream. Monck, peu familiarisé avec les gâteaux d’orge, avait faim, et son état-major, aussi affamé pour le moins que lui, regardait avec anxiété à droite et à gauche pour savoir ce qu’on préparait à souper. Monck se fit renseigner; ses éclaireurs avaient en arrivant trouvé la ville déserte et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n’y fallait pas compter à Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain pour la table du général.

Au fur et à mesure que les récits se succédaient, aussi peu rassurants les uns que les autres, Monck, voyant l’effroi et le découragement sur tous les visages, affirma qu’il n’avait pas faim; d’ailleurs on mangerait le lendemain, puisque Lambert était là probablement dans l’intention de livrer bataille, et par conséquent pour livrer ses provisions s’il était forcé dans Newcastle, ou pour délivrer à jamais les soldats de Monck de la faim s’il était vainqueur.

Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu importait à Monck, car Monck était fort absolu sous les apparences de la plus parfaite douceur.

Force fut donc à chacun d’être satisfait, ou tout au moins de le paraître. Monck, tout aussi affamé que ses gens, mais affectant la plus parfaite indifférence pour ce mouton absent, coupa un fragment de tabac, long d’un demi-pouce, à la carotte d’un sergent qui faisait partie de sa suite, et commença à mastiquer le susdit fragment en assurant à ses lieutenants que la faim était une chimère, et que d’ailleurs on n’avait jamais faim tant qu’on avait quelque chose à mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux qui avaient résisté à la première déduction que Monck avait tirée du voisinage de Lambert; le nombre des récalcitrants diminua donc d’autant; la garde s’installa, les patrouilles commencèrent, et le général continua son frugal repas sous sa tente ouverte.

Entre son camp et celui de l’ennemi s’élevait une vieille abbaye dont il reste à peine quelques ruines aujourd’hui, mais qui alors était debout et qu’on appelait l’abbaye de Newcastle. Elle était bâtie sur un vaste terrain indépendant à la fois de la plaine et de la rivière, parce qu’il était presque un marais alimenté par des sources et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu de ces flaques d’eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait s’avancer des terrains solides consacrés autrefois au potager, au parc, au jardin d’agrément et autres dépendances de l’abbaye, pareille à une de ces grandes araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les pattes vont en divergeant à partir de cette circonférence.

Le potager, l’une des pattes les plus allongées de l’abbaye, s’étendait jusqu’au camp de Monck. Malheureusement on en était, comme nous l’avons dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonné d’ailleurs, offrait peu de ressources.

Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises. On voyait bien au-delà de l’abbaye les feux du général ennemi; mais entre ces feux et l’abbaye s’étendait la Tweed, déroulant ses écailles lumineuses sous l’ombre épaisse de quelques grands chênes verts. Monck connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui ayant déjà plus d’une fois servi de quartier général. Il savait que le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se garderait bien de s’y hasarder. Il se trouverait donc en sûreté. Aussi ses soldats purent-ils le voir, après ce qu’il appelait fastueusement son souper, c’est-à-dire après l’exercice de mastication rapporté par nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon à la veille d’Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la lueur de sa lampe, moitié sous le reflet de la lune qui commençait à monter aux cieux.

Ce qui signifie qu’il était à peu près neuf heures et demie du soir.

Tout à coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-être, par une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en bourdonnant pour le réveiller.

Il n’était pas besoin d’un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux.

— Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général.

— Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez.

— J’ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je digérais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-moi ce qui vous amène.

— Général, une bonne nouvelle.

— Bah! Lambert nous fait-il dire qu’il se battra demain?

— Non, mais nous venons de capturer une barque de pêcheurs qui portait du poisson au camp de Newcastle.

— Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont délicats, ils tiennent à leur premier service; vous allez les mettre de très mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il serait de bon goût, croyez-moi, de renvoyer à M. Lambert ses poissons et ses pêcheurs, à moins que...

Le général réfléchit un instant.

— Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pêcheurs, s’il vous plaît?

— Des marins picards qui pêchaient sur les côtes de France ou de Hollande, et qui ont été jetés sur les nôtres par un grand vent.

— Quelques-uns d’entre eux parlent-ils notre langue?

— Le chef nous a dit quelques mots d’anglais.

La défiance du général s’était éveillée au fur et à mesure que les renseignements lui venaient.

— C’est bien, dit-il. Je désire voir ces hommes, amenez-les-moi.

Un officier se détacha aussitôt pour aller les chercher.

— Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils?

— Ils sont dix ou douze, mon général, et ils montent une espèce de chasse-marée, comme ils appellent cela, de construction hollandaise, à ce qu’il nous a semblé.

— Et vous dites qu’ils portaient du poisson au camp de M. Lambert?

— Oui, général. Il paraît même qu’ils ont fait une assez bonne pêche.

— Bien, nous allons voir cela, dit Monck. En effet, au moment même l’officier revenait, amenant le chef de ces pêcheurs, homme de cinquante à cinquante-cinq ans à peu près, mais de bonne mine. Il était de moyenne taille et portait un justaucorps de grosse laine, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux; un coutelas était passé à sa ceinture, et il marchait avec cette hésitation toute particulière aux marins, qui, ne sachant jamais, grâce au mouvement du bateau, si leur pied posera sur la planche ou dans le vide, donnent à chacun de leurs pas une assiette aussi sûre que s’il s’agissait de poser un pilotis. Monck, avec un regard fin et pénétrant, considéra longtemps le pêcheur, qui lui souriait de ce sourire moitié narquois, moitié niais, particulier à nos paysans.

— Tu parles anglais? lui demanda Monck en excellent français.

— Ah! bien mal, milord, répondit le pêcheur.

Cette réponse fut faite bien plutôt avec l’accentuation vive et saccadée des gens d’outre-Loire qu’avec l’accent un peu traînard des contrées de l’ouest et du nord de la France.

— Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour étudier encore une fois cet accent.

— Eh! nous autres gens de mer, répondit le pêcheur, nous parlons un peu toutes les langues.

— Alors, tu es matelot pêcheur?

— Pour aujourd’hui, milord, pêcheur, et fameux pêcheur même. J’ai pris un bar qui pèse au moins trente livres, et plus de cinquante mulets; j’ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la friture.

— Tu me fais l’effet d’avoir plus pêché dans le golfe de Gascogne que dans la Manche, dit Monck en souriant.

— En effet, je suis du Midi; cela empêche-t-il d’être bon pêcheur, milord?

— Non pas, et je t’achète ta pêche; maintenant parle avec franchise: à qui la destinais-tu?

— Milord, je ne vous cacherai point que j’allais à Newcastle, tout en suivant la côte, lorsqu’un gros de cavaliers qui remontaient le rivage en sens inverse ont fait signe à ma barque de rebrousser chemin jusqu’au camp de Votre Honneur, sous peine d’une décharge de mousqueterie. Comme je n’étais pas armé en guerre, ajouta le pêcheur en souriant, j’ai dû obéir.

— Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi?

— Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle?

— Oui, et même au besoin je te l’ordonne.

— Eh bien! milord, j’allais chez M. Lambert, parce que ces messieurs de la ville paient bien, tandis que vous autres Écossais, puritains, presbytériens, covenantaires, comme vous voudrez vous appeler, vous mangez peu, mais ne payez pas du tout.

Monck haussa les épaules sans cependant pouvoir s’empêcher de sourire en même temps.

— Et pourquoi, étant du Midi, viens-tu pêcher sur nos côtes?

— Parce que j’ai eu la bêtise de me marier en Picardie.

— Oui; mais enfin la Picardie n’est pas l’Angleterre.

— Milord, l’homme pousse le bateau à la mer, mais Dieu et le vent font le reste et poussent le bateau où il leur plaît.

— Tu n’avais donc pas l’intention d’aborder chez nous?

— Jamais.

— Et quelle route faisais-tu?

— Nous revenions d’Ostende, où l’on avait déjà vu des maquereaux, lorsqu’un grand vent du midi nous a fait dériver; alors, voyant qu’il était inutile de lutter avec lui, nous avons filé devant lui. Il a donc fallu, pour ne pas perdre la pêche, qui était bonne, l’aller vendre au plus prochain port d’Angleterre; or, ce plus prochain port, c’était Newcastle; l’occasion était bonne, nous a-t-on dit, il y avait surcroît de population dans le camp; surcroît de population dans la ville; l’un et l’autre étaient pleins de gentilshommes très riches et très affamés, nous disait-on encore; alors je me suis dirigé vers Newcastle.

— Et tes compagnons, où sont-ils?

— Oh! mes compagnons, ils sont restés à bord; ce sont des matelots sans instruction aucune.

— Tandis que toi...? fit Monck.

— Oh! moi, dit le patron en riant, j’ai beaucoup couru avec mon père, et je sais comment on dit un sou, un écu, une pistole, un louis et un double louis dans toutes les langues de l’Europe; aussi mon équipage m’écoute-t-il comme un oracle et m’obéit-il comme à un amiral.

— Alors c’est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure pratique?

— Oui, certes. Et soyez franc, milord, m’étais-je trompé?

— C’est ce que tu verras plus tard.

— En tout cas, milord, s’il y a faute, la faute est à moi, et il ne faut pas en vouloir pour cela à mes camarades.

«Voilà décidément un drôle spirituel», pensa Monck.

Puis, après quelques minutes de silence employées à détailler le pêcheur:

— Tu viens d’Ostende, m’as-tu dit? demanda le général.

— Oui, milord, en droite ligne.

— Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne doute point qu’on ne s’en occupe en France et en Hollande. Que fait celui qui se dit le roi d’Angleterre?

— Oh! milord, s’écria le pêcheur avec une franchise bruyante et expansive, voilà une heureuse question, et vous ne pouviez mieux vous adresser qu’à moi, car en vérité j’y peux faire une fameuse réponse. Figurez-vous, milord, qu’en relâchant à Ostende pour y vendre le peu de maquereaux que nous y avions pêchés, j’ai vu l’ex-roi qui se promenait sur les dunes, en attendant ses chevaux, qui devaient le conduire à La Haye: c’est un grand pâle avec des cheveux noirs, et la mine un peu dure. Il a l’air de se mal porter, au reste, et je crois que l’air de la Hollande ne lui est pas bon.

Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide, colorée et diffuse du pêcheur, dans une langue qui n’était pas la sienne; heureusement, avons-nous dit, qu’il la parlait avec une grande facilité. Le pêcheur, de son côté, employait tantôt un mot français, tantôt un mot anglais, tantôt un mot qui paraissait n’appartenir à aucune langue et qui était un mot gascon. Heureusement ses yeux parlaient pour lui, et si éloquemment, qu’on pouvait bien perdre un mot de sa bouche, mais pas une seule intention de ses yeux.

Le général paraissait de plus en plus satisfait de son examen.

— Tu as dû entendre dire que cet ex-roi, comme tu l’appelles, se dirigeait vers La Haye dans un but quelconque.

— Oh! oui, bien certainement, dit le pêcheur, j’ai entendu dire cela.

— Et dans quel but?

— Mais toujours le même, fit le pêcheur; n’a-t-il pas cette idée fixe de revenir en Angleterre?

— C’est vrai, dit Monck pensif.

— Sans compter, ajouta le pêcheur, que le stathouder... vous savez, milord, Guillaume II...

— Eh bien?

— Il l’y aidera de tout son pouvoir.

— Ah! tu as entendu dire cela?

— Non, mais je le crois.

— Tu es fort en politique, à ce qu’il paraît? demanda Monck.

— Oh! nous autres marins, milord, qui avons l’habitude d’étudier l’eau et l’air, c’est-à-dire les deux choses les plus mobiles du monde, il est rare que nous nous trompions sur le reste.

— Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on prétend que tu vas nous bien nourrir.

— Je ferai de mon mieux, milord.

— Combien nous vends-tu ta pêche, d’abord?

— Pas si sot que de faire un prix, milord.

— Pourquoi cela?

— Parce que mon poisson est bien à vous.

— De quel droit?

— Du droit du plus fort.

— Mais mon intention est de te le payer.

— C’est bien généreux à vous, milord.

— Et ce qu’il vaut, même.

— Je ne demande pas tant.

— Et que demandes-tu donc, alors?

— Mais je demande à m’en aller.

— Où cela? Chez le général Lambert?

— Moi! s’écria le pêcheur; et pour quoi faire irais-je à Newcastle, puisque je n’ai plus de poisson?

— Dans tous les cas, écoute-moi.

— J’écoute.

— Un conseil.

— Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon conseil! mais milord me comble.

Monck regarda plus fixement que jamais le pêcheur, sur lequel il paraissait toujours conserver quelque soupçon.