Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 14

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«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe à vingt hommes. Je sais bien que c’est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j’étais décidé à ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt. Vingt, c’est un compte rond; cela d’ailleurs réduit de dix le nombre des chevaux, ce qui est une considération; et alors, avec un bon lieutenant...

«Mordieu! ce que c’est pourtant que patience et calcul! N’allais-je pas m’embarquer avec quarante hommes, et voilà maintenant que je me réduis à vingt pour un égal succès. Dix mille livres d’épargnées d’un seul coup et plus de sûreté, c’est bien cela. Voyons à cette heure: il ne s’agit plus que de trouver ce lieutenant; trouvons-le donc, et après... Ce n’est pas facile, il me le faut brave et bon, un second moi-même.

«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un million et que je ne paierai à mon homme que mille livres, quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret à Monck. Pas de lieutenant, mordioux! D’ailleurs, cet homme fût-il muet comme un disciple de Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du lieutenant, au cas où celui-ci sera honnête et ne voudra pas le vendre.

«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour cinquante mille livres. Allons, allons! c’est impossible! Décidément le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis diviser ma troupe en deux et agir sur deux points à la fois sans un autre moi-même qui...Mais à quoi bon agir sur deux points, puisque nous n’avons qu’un homme à prendre? À quoi bon affaiblir un corps en mettant la droite ici, la gauche là? Un seul corps, mordioux! un seul, et commandé par d’Artagnan; très bien! Mais vingt hommes marchant d’une bande sont suspects à tout le monde; il ne faut pas qu’on voie vingt cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie qui demande le mot d’ordre, et qui, sur l’embarras qu’on éprouve à le donner, fusille M. d’Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je me réduis donc à dix hommes; de cette façon; j’agis simplement et avec unité; je serai forcé à la prudence, ce qui est la moitié de la réussite dans une affaire du genre de celle que j’entreprends: le grand nombre m’eût entraîné à quelque folie peut-être. Dix chevaux ne sont plus rien à acheter ou à prendre, Oh! excellente idée et quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de soupçons, plus de mots d’ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant dix chevaux chargés de marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout.

«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie, de France. Il n’y a rien à dire. Ces dix hommes, vêtus comme des manœuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton à la croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent jamais inquiéter, parce qu’ils n’ont pas de mauvais desseins. Ils sont peut-être au fond un peu contrebandiers, mais qu’est-ce que cela fait? la contrebande n’est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c’est qu’on confisque nos marchandises.

«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c’est un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que j’engagerai pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme quarante, qui me coûteront comme quatre, et à qui, pour plus grande sûreté, je n’ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et à qui je dirai seulement: «Mes amis, il y a un coup à faire.» De cette façon, Satan sera bien malin s’il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d’économisées! c’est superbe sur vingt.

Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d’Artagnan s’arrêta à ce plan et résolut de n’y plus rien changer. Il avait déjà, sur une liste fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les chercheurs d’aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la justice. Sur ce, d’Artagnan se leva et se mit en quête à l’instant même, en invitant Planchet à ne pas l’attendre à déjeuner, et même peut-être à dîner. Un jour et demi passé à courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire communiquer les uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné, réuni en moins de trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant un français moins pur que l’anglais dont ils allaient se servir. C’étaient pour la plupart des gardes dont d’Artagnan avait pu apprécier le mérite en différentes rencontres, et que l’ivrognerie, des coups d’épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou les réformes économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l’ombre et la solitude, ces deux grands consolateurs des âmes incomprises et froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs vêtements les traces des peines de cœur qu’ils avaient éprouvées. Quelques-uns avaient le visage déchiré; tous avaient des habits en lambeaux.

D’Artagnan soulagea le plus pressé de ces misères fraternelles avec une sage distribution des écus de la société; puis ayant veillé à ce que ces écus fussent employés à l’embellissement physique de la troupe, il assigna rendez-vous à ses recrues dans le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours avaient été donnés pour tout terme, et d’Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et la probité relative de ces illustres engagés, pour être certain que pas un d’eux ne manquerait à l’appel. Ces ordres donnés, ce rendez-vous pris, il alla faire ses adieux à Planchet, qui lui demanda des nouvelles de son armée. D’Artagnan ne jugea point à propos de lui faire part de la réduction qu’il avait faite dans son personnel; il craignait d’entamer par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. Planchet compta donc en beaux louis doubles vingt mille livres à d’Artagnan, pour sa part à lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux louis doubles, pour la part de d’Artagnan. D’Artagnan mit chacun des vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque main:

— C’est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il; sais-tu que cela pèse plus de trente livres?

— Bah! votre cheval portera cela comme une plume.

D’Artagnan secoua la tête.

— Ne me dis pas de ces choses-là, Planchet; un cheval surchargé de trente livres, après le portemanteau et le cavalier, ne passe plus si facilement une rivière, ne franchit plus si légèrement un mur ou un fossé, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie dans l’infanterie.

— Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé.

— Écoute, dit d’Artagnan, je paierai mon armée à son retour dans ses foyers. Garde-moi ma moitié de vingt mille livres, que tu feras valoir pendant ce temps-là.

— Et ma moitié à moi? dit Planchet.

— Je l’emporte.

— Votre confiance m’honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas?

— C’est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors, Planchet, pour le cas où je ne reviendrais pas, donne-moi une plume pour que je fasse mon testament.

D’Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille:

«Moi, d’Artagnan, je possède vingt mille livres économisées sou à sou depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majesté le roi de France. J’en donne cinq mille à Athos, cinq mille à Porthos, cinq mille à Aramis, pour qu’ils les donnent, en mon nom et aux leurs, à mon petit ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je donne les cinq mille dernières à Planchet, pour qu’il distribue avec moins de regret les quinze mille autres à mes amis.

«En fin de quoi j’ai signé les présentes.

«D’Artagnan.

Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu’avait écrit d’Artagnan.

— Tiens, dit le mousquetaire à Planchet, lis.

Aux dernières lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.

— Vous croyez que je n’eusse pas donné l’argent sans cela? Alors, je ne veux pas de vos cinq mille livres.

D’Artagnan sourit.

— Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tenté de faire affront à la signature de ton maître et ami, en cherchant à ne rien perdre du tout.

Comme il connaissait le cœur des hommes et des épiciers, ce cher M. d’Artagnan! Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet.

Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s’était acquis à bon droit la réputation d’une des plus fortes cervelles parmi les marchands épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par conséquent de France.

Or, à n’envisager ces deux hommes qu’au point de vue de tous les hommes, et les moyens à l’aide desquels ils comptaient remettre un roi sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus mince cerveau du pays où les cerveaux sont les plus minces se fût révolté contre l’outrecuidance du lieutenant et la stupidité de son associé. Heureusement d’Artagnan n’était pas homme à écouter les sornettes qui se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l’on faisait sur lui. Il avait adopté la devise: «Faisons bien et laissons dire.» Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne disons rien.» Il en résultait que, selon l’habitude de tous les génies supérieurs, ces deux hommes se flattaient _intra pectus_ d’avoir raison contre tous ceux qui leur donnaient tort.

Pour commencer, d’Artagnan se mit en route par le plus beau temps du monde, sans nuages au ciel, sans nuages à l’esprit, joyeux et fort, calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant avec lui une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de l’âme font jaillir des nerfs et qui procurent à la machine humaine une force et une influence dont les siècles futurs se rendront, selon toute probabilité, plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons le faire aujourd’hui. Il remonta, comme aux temps passés, cette route féconde en aventures qui l’avait conduit à Boulogne et qu’il faisait pour la quatrième fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur les portes des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait alors cette jeunesse que n’eût, trente ans après, démentie ni son grand cœur ni son poignet d’acier. Quelle riche nature que celle de cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les faiblesses, et l’esprit de contrariété familier à son intelligence changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes. D’Artagnan, grâce à son imagination sans cesse errante, avait peur d’une ombre, et honteux d’avoir eu peur, il marchait à cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi, tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la société d’autrui, mais jamais ne s’ennuyait dans la sienne, et plus d’une fois, si on eût pu l’étudier quand il était seul, on l’eût vu rire des quolibets qu’il se racontait à lui-même ou des bouffonnes imaginations qu’il se créait justement cinq minutes avant le moment où devait venir l’ennui.

D’Artagnan ne fut pas peut-être aussi gai cette fois qu’il l’eût été avec la perspective de trouver quelques bons amis à Calais au lieu de celle qu’il avait d’y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la mélancolie ne le visita point plus d’une fois par jour, et ce fut cinq visites à peu près qu’il reçut de cette sombre déité avant d’apercevoir la mer à Boulogne, encore les visites furent-elles courtes.

Mais, une fois là, d’Artagnan se sentit près de l’action, et tout autre sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus jamais revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu’à Calais. Calais était le rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné à chacun de ses enrôlés l’hôtellerie du Grand-Monarque, où la vie n’était point chère, où les matelots faisaient la chaudière, où les hommes d’épée, à fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et toutes les douceurs de la vie enfin, à trente sous par jour. D’Artagnan se proposait de les surprendre en flagrant délit de vie errante, et de juger par la première apparence s’il fallait compter sur eux comme sur de bons compagnons.

Il arriva le soir, à quatre heures et demie, à Calais.

Chapitre XXII — D’Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie

L’hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l’échelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port.

D’Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba inopinément devant l’hôtellerie du Grand-Monarque. Le moment était bien choisi et put rappeler à d’Artagnan son début à l’hôtellerie du Franc-Meunier, à Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux dés s’étaient pris de querelle et se menaçaient avec fureur. L’hôte, l’hôtesse et deux garçons surveillaient avec anxiété le cercle de ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prête à s’élancer toute hérissée de couteaux et de haches.

Le jeu, cependant, continuait.

Un banc de pierre était occupé par deux hommes qui semblaient ainsi veiller à la porte; quatre tables placées au fond de la chambre commune étaient occupées par huit autres individus. Ni les hommes du banc ni les hommes des tables ne prenaient part ni à la querelle ni au jeu. D’Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et si indifférents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme la mer, sa marée qui monte et qui descend. Arrivé au paroxysme de sa passion, un matelot renversa la table et l’argent qui était dessus. La table tomba, l’argent roula. À l’instant même tout le personnel de l’hôtellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pièces blanches furent ramassées par des gens qui s’esquivèrent, tandis que les matelots se déchiraient entre eux.

Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l’intérieur, quoiqu’ils eussent l’air parfaitement étrangers les uns aux autres, seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s’être donné le mot pour demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit d’argent. Deux seulement se contentèrent de repousser avec le pied les combattants qui venaient jusque sous leur table.

Deux autres, enfin, plutôt que de prendre part à tout ce vacarme, sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, montèrent sur la table qu’ils occupaient, comme font, pour éviter d’être submergés, des gens surpris par une crue d’eau.

«Allons, allons, se dit d’Artagnan, qui n’avait perdu aucun de ces détails que nous venons de raconter, voilà une jolie collection: circonspects, calmes, habitués au bruit, faits aux coups; peste! j’ai eu la main heureuse.»

Tout à coup son attention fut appelée sur un point de la chambre.

Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier.

L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan.

Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser retomber sur la tête de l’étranger.

Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le vainqueur.

Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve, sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis, comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause qui était en jeu et se ruèrent à son secours.

En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression.

L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés dans la bagarre et roués de coups.

Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient fait jouer leur monstrueuse catapulte.

Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes dressées, il poussa un vigoureux _holà!_ qui mit à l’instant même fin à la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence, de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur.

— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Cos ego...

À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons. Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef.

D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque.

Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port. Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau, épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds.

Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan, souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant de la main un signe pacifique:

— Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour vous dévorer les uns les autres.

Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef, qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec une énergie toute gasconne.

— Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis vous en dire.

Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité.

— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs.

«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...

— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manœuvre comme un amiral.

— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard!

D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la cause.

— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le premier matelot ponantais venu.

Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur les galères de Sa Majesté, à La Ciotat.