Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 12

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Depuis qu’il n’était plus au service de personne, d’Artagnan s’était promis d’avoir le sommeil aussi dur qu’il l’avait léger autrefois; mais de si bonne foi que d’Artagnan se fût fait cette promesse, et quelque désir qu’il eût de se la tenir religieusement, il fut réveillé au milieu de la nuit par un grand bruit de carrosses et de laquais à cheval. Une illumination soudaine embrasa les murs de sa chambre; il sauta hors de son lit tout en chemise et courut à la fenêtre.

«Est-ce que le roi revient, par hasard? pensa-t-il en se frottant les yeux, car en vérité voilà une suite qui ne peut appartenir qu’à une personne royale.»

— Vive M. le surintendant! cria ou plutôt vociféra à une fenêtre du rez-de-chaussée une voix qu’il reconnut pour celle de Bazin, lequel, tout en criant, agitait un mouchoir d’une main et tenait une grosse chandelle de l’autre.

D’Artagnan vit alors quelque chose comme une brillante forme humaine qui se penchait à la portière du principal carrosse; en même temps de longs éclats de rire, suscités sans doute par l’étrange figure de Bazin, et qui sortaient du même carrosse, laissaient comme une traînée de joie sur le passage du rapide cortège.

— J’aurais bien dû voir, dit d’Artagnan, que ce n’était pas le roi; on ne rit pas de si bon cœur quand le roi passe. Hé! Bazin! cria-t-il à son voisin qui se penchait aux trois quarts hors de la fenêtre pour suivre plus longtemps le carrosse des yeux, hé! qu’est-ce que cela?

— C’est M. Fouquet, dit Bazin d’un air de protection.

— Et tous ces gens?

— C’est la cour de M. Fouquet.

— Oh! oh! dit d’Artagnan, que dirait M. de Mazarin s’il entendait cela? Et il se recoucha tout rêveur en se demandant comment il se faisait qu’Aramis fût toujours protégé par le plus puissant du royaume.

«Serait-ce qu’il a plus de chance que moi ou que je serais plus sot que lui? Bah!»

C’était le mot concluant à l’aide duquel d’Artagnan devenu sage terminait maintenant chaque pensée et chaque période de son style. Autrefois, il disait «Mordioux!» ce qui était un coup d’éperon. Mais maintenant il avait vieilli, et il murmurait ce bah! philosophique qui sert de bride à toutes les passions.

Chapitre XVIII — Où d’Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton

Lorsque d’Artagnan se fut bien convaincu que l’absence de M. le vicaire général d’Herblay était réelle, et que son ami n’était point trouvable à Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un coup d’œil sournois au magnifique château de Vaux, qui commençait à briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pinçant ses lèvres comme un homme plein de défiance et de soupçons, il piqua son cheval pie en disant:

— Allons, allons, c’est encore à Pierrefonds que je trouverai le meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n’ai besoin que de cela, puisque moi j’ai l’idée.

Nous ferons grâce à nos lecteurs des incidents prosaïques du voyage de d’Artagnan, qui toucha barre à Pierrefonds dans la matinée du troisième jour. D’Artagnan arrivait par Nanteuil-le-Haudouin et Crépy. De loin, il aperçut le château de Louis d’Orléans, lequel, devenu domaine de la Couronne, était gardé par un vieux concierge. C’était un de ces manoirs merveilleux du Moyen Age, aux murailles épaisses de vingt pieds, aux tours hautes de cent.

D’Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit dans la vallée. De loin il dominait le château de Porthos, situé sur les rives d’un vaste étang et attenant à une magnifique forêt. C’est le même que nous avons déjà eu l’honneur de décrire à nos lecteurs; nous nous contenterons donc de l’indiquer. La première chose qu’aperçut d’Artagnan après les beaux arbres, après le soleil de mai dorant les coteaux verts, après les longues futaies de bois empanachées qui s’étendent vers Compiègne, ce fut une grande boîte roulante, poussée par deux laquais et traînée par deux autres. Dans cette boîte il y avait une énorme chose vert et or qui arpentait, traînée et poussée, les allées riantes du parc. Cette chose, de loin, était indétaillable et ne signifiait absolument rien; de plus près, c’était un tonneau affublé de drap vert galonné; de plus près encore, c’était un homme ou plutôt un poussah dont l’extrémité inférieure, se répandant dans la boîte, en remplissait le contenu; de plus près encore, cet homme, c’était Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage comme Polichinelle.

— Eh pardieu! s’écria d’Artagnan, c’est ce cher M. Mousqueton!

— Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c’est M. d’Artagnan!... Arrêtez, coquins!

Ces derniers mots s’adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le tiraient. La boîte s’arrêta, et les quatre laquais, avec une précision toute militaire, ôtèrent à la fois leurs chapeaux galonnés et se rangèrent derrière la boîte.

— Oh! monsieur d’Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez.

— Dame! mon cher Mousqueton, c’est l’âge.

— Non, monsieur, ce n’est pas l’âge: ce sont les infirmités, les chagrins.

— Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d’Artagnan en faisant le tour de la boîte; êtes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez comme un chêne de trois cents ans.

— Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidèle serviteur.

— Comment, les jambes?

— Oui, elles ne veulent plus me porter.

— Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, à ce qu’il me paraît.

— Hélas! oui, elles n’ont rien à me reprocher sous ce rapport-là, dit Mousqueton avec un soupir; j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour mon corps; je ne suis pas égoïste.

Et Mousqueton soupira de nouveau.

«Est-ce que Mousqueton veut aussi être baron, qu’il soupire de la sorte?» pensa d’Artagnan.

— Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s’arrachant à une rêverie pénible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pensé à lui.

— Bon Porthos, s’écria d’Artagnan; je brûle de l’embrasser!

— Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui écrirai bien certainement, monsieur.

— Comment, s’écria d’Artagnan, tu le lui écriras?

— Aujourd’hui même, sans retard.

— Il n’est donc pas ici?

— Mais, non, monsieur.

— Mais est-il près? est-il loin?

— Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton.

— Mordioux! s’écria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de malheur! Porthos si casanier!

— Monsieur, il n’y a pas d’homme plus sédentaire que Monseigneur. Mais...

— Mais quoi?

— Quand un ami vous presse...

— Un ami?

— Eh! sans doute; ce digne M. d’Herblay.

— C’est Aramis qui a pressé Porthos?

— Voici comment la chose s’est passée, monsieur d’Artagnan. M. d’Herblay a écrit à Monseigneur...

— Vraiment?

— Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu’elle a mis ici tout à feu et à sang!

— Conte-moi cela, cher ami, dit d’Artagnan, mais renvoie un peu ces messieurs, d’abord.

Mousqueton poussa un «Au large, faquins!» avec des poumons si puissants, qu’il eût suffi du souffle sans les paroles pour faire évaporer les quatre laquais. D’Artagnan s’assit sur le brancard de la boîte et ouvrit ses oreilles.

— Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reçu une lettre de M. le vicaire général d’Herblay, voici huit ou neuf jours; c’était le jour des plaisirs... champêtres; oui, mercredi par conséquent.

— Comment cela! dit d’Artagnan; le jour des plaisirs champêtres?

— Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs à prendre dans ce délicieux pays que nous en étions encombrés; si bien que force a été pour nous d’en régler la distribution.

— Comme je reconnais bien l’ordre de Porthos! Ce n’est pas à moi que cette idée serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombré de plaisirs, moi.

— Nous l’étions, nous, dit Mousqueton.

— Et comment avez-vous réglé cela, voyons? demanda d’Artagnan.

— C’est un peu long, monsieur.

— N’importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher Mousqueton, que c’est vraiment plaisir de vous entendre.

— Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui provenait évidemment de la justice qui lui était rendue, il est vrai que j’ai fait de grands progrès dans la compagnie de Monseigneur.

— J’attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec impatience; je veux savoir si je suis arrivé dans un bon jour.

— Oh! monsieur d’Artagnan, dit mélancoliquement Mousqueton, depuis que Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envolés!

— Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs.

— Par quel jour voulez-vous que nous commencions?

— Eh pardieu! commencez par le dimanche, c’est le jour du Seigneur.

— Le dimanche, monsieur?

— Oui.

— Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va à la messe, rend le pain bénit, se fait faire des discours et des instructions par son aumônier ordinaire. Ce n’est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de Paris qui desservira notre aumônerie et qui parle fort bien, à ce que l’on assure; cela nous éveillera, car l’aumônier actuel nous endort toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs mondains.

— Ah! ah! dit d’Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons un peu les plaisirs mondains, voyons.

— Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts rimés, enfin on brûle un peu d’encens en l’honneur des dames.

— Peste! c’est du suprême galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin d’appeler à son aide toute la vigueur de ses muscles mastoïdes pour comprimer une énorme envie de rire.

— Mardi, plaisirs savants.

— Ah! bon! dit d’Artagnan, lesquels? Détaille-nous un peu cela, mon cher Mousqueton.

— Monseigneur a acheté une sphère que je vous montrerai, elle remplit tout le périmètre de la grosse tour, moins une galerie qu’il a fait faire au-dessus de la sphère; il y a des petites ficelles et des fils de laiton après lesquels sont accrochés le soleil et la lune. Cela tourne; c’est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C’est plein d’intérêt.

— Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi?

— Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur le chevalier: nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un mois à peine.

— M. Racan, peut-être? fit d’Artagnan.

— C’est cela, M. Racan. Mais ce n’est pas le tout. Nous pêchons à la ligne dans le petit canal, après quoi nous dînons couronnés de fleurs. Voilà pour le mercredi.

— Peste! dit d’Artagnan, il n’est pas mal partagé, le mercredi. Et le jeudi? que peut-il rester à ce pauvre jeudi?

— Il n’est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi, plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c’est superbe! Nous faisons venir tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et lorsqu’il applique un coup de poing, oh! quel malheur!

— Comment, quel malheur!

— Oui, monsieur, on a été obligé de renoncer au ceste. Il cassait les têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C’est un jeu charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui.

— Ainsi, le poignet...

— Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant aux jambes, il l’avoue lui-même; mais cela s’est réfugié dans les bras, de sorte que...

— De sorte qu’il assomme les bœufs comme autrefois.

— Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernièrement, après avoir soupé chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est populaire et bon, après souper il fait cette plaisanterie de donner un coup de poing dans le mur, le mur s’écroule, le toit glisse, et il y a trois hommes d’étouffés et une vieille femme.

— Bon Dieu! Mousqueton, et ton maître?

— Oh! Monseigneur! il a eu la tête un peu écorchée. Nous lui avons bassiné les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais rien au poing.

— Rien?

— Rien, monsieur.

— Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coûter trop cher, car enfin les veuves et les orphelins...

— On leur fait des pensions, monsieur, un dixième du revenu de Monseigneur est affecté à cela.

— Passons au vendredi, dit d’Artagnan.

— Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de Monseigneur, nous écrivons même et nous traçons des plans; enfin, nous tirons les canons de Monseigneur.

— Vous tracez des plans, vous tirez les canons...

— Oui, monsieur.

— Mon ami, dit d’Artagnan, M. du Vallon possède en vérité l’esprit le plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte de plaisirs que vous avez oubliés, ce me semble.

— Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiété.

— Les plaisirs matériels.

Mousqueton rougit.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur? dit-il en baissant les yeux.

— J’entends la table, le bon vin, la soirée occupée aux évolutions de la bouteille.

— Ah! monsieur, ces plaisirs-là ne comptent point, nous les pratiquons tous les jours.

— Mon brave Mousqueton, reprit d’Artagnan, pardonne-moi, mais j’ai été tellement absorbé par ton récit plein de charmes, que j’ai oublié le principal point de notre conversation, c’est à savoir ce que M. le vicaire général d’Herblay a pu écrire à ton maître.

— C’est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entière.

— J’écoute, mon cher Mousqueton.

— Mercredi...

— Jour des plaisirs champêtres?

— Oui. Une lettre arrive; il la reçoit de mes mains. J’avais reconnu l’écriture.

— Eh bien?

— Monseigneur la lit et s’écrie: «Vite, mes chevaux! mes armes!»

— Ah! mon Dieu! dit d’Artagnan, c’était encore quelque duel!

— Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: «Cher Porthos, en route si vous voulez arriver avant l’équinoxe. Je vous attends.»

— Mordioux! fit d’Artagnan rêveur, c’était pressé à ce qu’il paraît.

— Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est parti le jour même avec son secrétaire pour tâcher d’arriver à temps.

— Et sera-t-il arrivé à temps?

— Je l’espère. Monseigneur qui est haut à la main, comme vous le savez, monsieur, répétait sans cesse: «Tonne Dieu! qu’est-ce encore que cela, l’équinoxe? N’importe, il faudra que le drôle soit bien monté, s’il arrivait avant moi.»

— Et tu crois que Porthos sera arrivé le premier? demanda d’Artagnan.

— J’en suis sûr. Cet équinoxe, si riche qu’il soit, n’a certes pas des chevaux comme Monseigneur!

D’Artagnan contint son envie de rire, parce que la brièveté de la lettre d’Aramis lui donnait fort à penser. Il suivit Mousqueton, ou plutôt le chariot de Mousqueton, jusqu’au château; il s’assit à une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme à un roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidèle serviteur pleurait à volonté, c’était tout. D’Artagnan, après une nuit passée sur un excellent lit, rêva beaucoup au sens de la lettre d’Aramis, s’inquiéta des rapports de l’équinoxe avec les affaires de Porthos, puis n’y comprenant rien, sinon qu’il s’agissait de quelque amourette de l’évêque pour laquelle il était nécessaire que les jours fussent égaux aux nuits, d’Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitté Melun, comme il avait quitté le château du comte de La Fère. Ce ne fut cependant pas sans une mélancolie qui pouvait à bon droit passer pour une des plus sombres humeurs de d’Artagnan. La tête baissée, l’œil fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se disait, dans cette vague rêverie qui monte parfois à la plus sublime éloquence; «Plus d’amis, plus d’avenir, plus rien! mes forces sont brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort.» Un frisson serra le cœur du Gascon, si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des cimetières.

— Où vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout seul, sans famille, sans amis... Bah! s’écria-t-il tout à coup.

Et il piqua des deux sa monture, qui, n’ayant rien trouvé de mélancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la permission pour montrer sa gaieté par un temps de galop qui absorba deux lieues.

«À Paris!» se dit d’Artagnan.

Et le lendemain il descendit à Paris.

Il avait mis dix jours à faire ce voyage.

Chapitre XIX — Ce que d’Artagnan venait faire à Paris

Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or. Un homme de bonne mine, portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie.

— Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c’est vous!

— Bonjour, Planchet! répondit d’Artagnan en faisant le gros dos pour entrer dans la boutique.

— Vite, quelqu’un, cria Planchet, pour le cheval de M. d’Artagnan, quelqu’un pour sa chambre, quelqu’un pour son souper!

— Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d’Artagnan aux garçons empressés.

— Vous permettez que j’expédie ce café, cette mélasse et ces raisins cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l’office de M. le surintendant.

— Expédie, expédie.

— C’est l’affaire d’un moment, puis nous souperons.

— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler.

Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative.

— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan.

— Tant mieux! tant mieux!...

Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan. Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire, et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus d’un remarqua.

Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de politesses à l’adresse de son ancien maître.

Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin, Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux convives.

D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an.

L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique. Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection.

— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que vous buviez le mien.

— Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j’espère, car à présent me voilà libre.

— Libre! Vous avez congé, monsieur?

— Illimité!

— Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait.

— Oui, je me repose.

— Et le roi? s’écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût se passer des services d’un homme tel que d’Artagnan.

— Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupé, tu es en veine de saillies, tu m’excites à te faire des confidences, ouvre donc tes oreilles.

— J’ouvre.

Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille de vin blanc.

— Laisse-moi ma raison seulement.

— Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur...

— Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que jamais. D’abord causons finances... Comment se porte notre argent?

— À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j’ai reçues de vous sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous.

— Et tu es toujours content?

— Enchanté. Vous m’en apportez d’autres?

— Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?

— Oh! que non pas. Chacun m’en veut confier à présent. J’étends mes affaires.

— C’était ton projet.

— Je fais un jeu de banque... J’achète les marchandises de mes confrères nécessiteux, je prête de l’argent à ceux qui sont gênés pour les remboursements.

— Sans usure?...

— Oh! monsieur, la semaine passée j’ai eu deux rendez-vous au boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer.

— Comment!

— Vous allez comprendre: il s’agissait d’un prêt... L’emprunteur me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si le remboursement n’avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres. Il l’apprend et réclame cent écus. Ma foi, j’ai refusé... prétendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m’a dit que je faisais de l’usure. Je l’ai prié de me répéter cela derrière le boulevard. C’est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre épée au travers de la cuisse gauche.

— Tudieu! quelle banque tu fais! dit d’Artagnan.

— Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà mon caractère.

— Ne prends que douze, dit d’Artagnan, et appelle le reste prime et courtage.

— Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?

— Ah! Planchet, c’est bien long et bien difficile à dire.

— Dites toujours.

D’Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa confidence et défiant du confident.

— C’est un placement? demanda Planchet.

— Mais, oui.

— D’un beau produit?

— D’un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.

Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.

— Est-ce Dieu possible!

— Je crois qu’il y aura plus, dit froidement d’Artagnan, mais enfin j’aime mieux dire moins.

— Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c’est magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d’argent?

— Vingt mille livres chacun, Planchet.

— C’est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?

— Pour un mois.

— Et cela nous donnera?

— Cinquante mille livres chacun; compte.

— C’est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme celui-là?

— Je crois en effet qu’il se faudra battre pas mal, dit d’Artagnan avec la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul.

— Monsieur, je ne souffrirai pas...

— Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce.

— L’affaire ne se fait pas à Paris?

— Non.

— Ah! à l’étranger?

— En Angleterre.