Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 11
Charles fit de la tête un signe d’assentiment Athos marcha droit à la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne n’écoutait aux environs, et revint.
— Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j’avais prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall.
— Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.
— Sire, c’est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans doute se l’est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail.
— Parlez, monsieur.
— Lorsque le roi votre père monta sur l’échafaud, ou plutôt passa de sa chambre à l’échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le plancher de son appartement, enfin moi-même j’étais sous la voûte funèbre que j’entendis tout à coup craquer sous ses pas.
— Parry m’a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s’inclina et reprit:
— Voici ce qu’il n’a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s’est passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n’en a été faite, même à mes plus chers amis:
«— Éloigne-toi, dit l’auguste patient au bourreau masqué, ce n’est que pour un instant, et je sais que je t’appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu’à mon signal. Je veux faire librement ma prière.
— Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous le disiez tout à l’heure, n’ont été révélés à personne, savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour assassiner impunément un roi?
Athos pâlit légèrement.
— Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.
— Et ce qu’il est devenu?... car personne en Angleterre n’a connu sa destinée.
— Il est mort.
— Mais pas mort dans son lit, pas mort d’une mort calme et douce, pas de la mort des honnêtes gens?
— Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d’un coup de poignard a roulé dans les profondeurs de l’océan. Dieu pardonne à son meurtrier!
— Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n’en voulait pas dire davantage.
— Le roi d’Angleterre, après avoir, ainsi que j’ai dit, parlé au bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!»
— En effet, dit Charles d’une voix sourde, je sais que c’est le dernier mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui?
— Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud.
— Pour lors à vous, monsieur?
— Oui, Sire, et chacune des paroles qu’il a dites, à travers les planches de l’échafaud recouvertes d’un drap noir, retentissent encore à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.
«— Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là?
«— Oui, Sire, répondis-je.
«Alors le roi se pencha.
Charles II, lui aussi, tout palpitant d’intérêt, tout brûlant de douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle d’Athos.
— Alors, continua le comte, le roi se pencha.
«— Comte de La Fère, dit-il, je n’ai pu être sauvé par toi. Je ne devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te dirai: «Oui, j’ai parlé aux hommes; oui, j’ai parlé à Dieu, et je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j’ai crue sacrée, j’ai perdu le trône de mes pères et diverti l’héritage de mes enfants.»
Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris.
«— Un million en or me reste, continua le roi. Je l’ai enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j’ai quitté cette ville.
Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune.
— Un million! murmura-t-il, oh! comte!
«— Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu croiras qu’il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu!
«— Adieu, adieu Sire! m’écriai-je.
Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre.
— Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot «_Remember_!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu.
Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par le flot de souvenirs amers qu’il venait de soulever sur cette tête royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora ses larmes et revint s’asseoir auprès d’Athos.
— Sire, dit celui-ci, jusqu’aujourd’hui j’avais cru que l’heure n’était pas encore venue d’employer cette dernière ressource, mais les yeux fixés sur l’Angleterre, je sentais qu’elle approchait. Demain j’allais m’informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j’allais aller à elle. Elle vient à moi, c’est une indication que Dieu est pour nous.
— Monsieur, dit Charles d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi, depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il n’est probablement pas plus resté d’or dans les entrailles de ma terre que d’amour dans les cœurs de mes sujets.
— Sire, l’endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de moi, et nul, j’en suis bien certain, n’a pu le découvrir. D’ailleurs le château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l’a-t-on démoli pierre à pierre et déraciné du sol jusqu’à sa dernière fibre?
— Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck l’occupe et y campe. Le seul endroit où m’attend un secours, où je possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.
— Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je vous parle.
— Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la destinée, puisqu’elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà chassé une fois? Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.
— Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter, croyez-vous que moi je puisse y réussir?
— Vous, vous comte, vous iriez!
— Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui, j’irai, Sire.
— Vous si heureux ici, comte!
— Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu’il me reste un devoir à accomplir, et c’est un devoir suprême que m’a légué le roi votre père de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.
— Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se jetant au cou d’Athos, vous me prouvez qu’il y a un Dieu au ciel, et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent sur cette terre.
Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond respect, et s’approchant de la fenêtre:
— Grimaud, dit-il, mes chevaux.
— Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes, en vérité, un homme merveilleux.
— Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de Votre Majesté. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c’est une habitude contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l’heure où il s’agit du service de Votre Majesté?
— Quel homme! murmura le roi.
Puis, après un instant de réflexion:
— Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations. Je n’ai rien pour récompenser de pareils services.
— Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme, j’aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore quelques rouleaux d’or et quelques diamants de famille. Votre Majesté, je l’espère, daignera partager avec un serviteur dévoué.
— Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu’à son tour cet ami partagera avec moi plus tard.
— Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de l’or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches. Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.
La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit s’avancer jusqu’au péristyle deux chevaux d’Athos, conduits par Grimaud, qui s’était déjà botté pour la route.
— Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde, je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.
Blaisois s’inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.
Chapitre XVII — Où l’on cherche Aramis, et où l’on ne retrouve que Bazin
Deux heures ne s’étaient pas écoulées depuis le départ du maître de la maison, lequel à la vue de Blaisois, avait pris le chemin de Paris, lorsqu’un cavalier monté sur un bon cheval pie s’arrêta devant la grille, et, d’un holà! sonore, appela les palefreniers, qui faisaient encore cercle avec les jardiniers autour de Blaisois, historien ordinaire de la valetaille du château. Ce holà! connu sans doute de maître Blaisois lui fit tourner la tête et il s’écria:
— Monsieur d’Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la porte!
Un essaim de huit ardélions courut à la grille, qui fut ouverte comme si elle eût été de plumes. Et chacun de se confondre en politesses, car on savait l’accueil que le maître avait l’habitude de faire à cet ami, et toujours, pour ces sortes de remarques, il faut consulter le coup d’œil du valet.
— Ah! dit avec un sourire tout agréable M. d’Artagnan qui se balançait sur l’étrier pour sauter à terre, où est ce cher comte?
— Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel sera aussi celui de M. le comte notre maître, lorsqu’il apprendra votre arrivée! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir il n’y a pas deux heures.
D’Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu.
— Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur français du monde; tu vas me donner une leçon de grammaire et de beau langage, tandis que j’attendrai le retour de ton maître.
— Voilà que c’est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous attendriez trop longtemps.
— Il ne reviendra pas aujourd’hui?
— Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un voyage.
— Un voyage! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes.
— Monsieur, c’est la plus exacte vérité. Monsieur m’a fait l’honneur de me recommander la maison, et il a ajouté de sa voix si pleine d’autorité et de douceur... c’est tout un pour moi: «Tu diras que je pars pour Paris.»
— Eh bien! alors, s’écria d’Artagnan, puisqu’il marche sur Paris, c’est tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par là, nigaud... Il a donc deux heures d’avance?
— Oui, monsieur.
— Je l’aurai bientôt rattrapé. Est-il seul?
— Non, monsieur.
— Qui donc est avec lui?
— Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et M. Grimaud.
— Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars...
— Monsieur veut-il m’écouter un instant, dit Blaisois, en appuyant doucement sur les rênes du cheval.
— Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite;
— Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me paraît être un leurre.
— Oh! oh! dit d’Artagnan sérieux, un leurre?
— Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas à Paris, j’en jurerais.
— Qui te fait croire?
— Ceci: M. Grimaud sait toujours où va notre maître, et il m’avait promis, la première fois qu’on irait à Paris, de prendre un peu d’argent que je fais passer à ma femme.
— Ah! tu as une femme?
— J’en avais une, elle était de ce pays, mais Monsieur la trouvait bavarde, je l’ai envoyée à Paris: c’est incommode parfois, mais bien agréable en d’autres moments.
— Je comprends, mais achève: tu ne crois pas que le comte aille à Paris?
— Non, monsieur, car alors Grimaud eût manqué à sa parole, il se fût parjuré, ce qui est impossible.
— Ce qui est impossible, répéta d’Artagnan tout à fait rêveur, parce qu’il était tout à fait convaincu. Allons, mon brave Blaisois, merci.
Blaisois s’inclina.
— Voyons, tu sais que je ne suis pas curieux... J’ai absolument affaire à ton maître... ne peux-tu... par un petit bout de mot... toi qui parles si bien, me faire comprendre... Une syllabe, seulement... je devinerai le reste.
— Sur ma parole, monsieur, je ne le pourrais... J’ignore absolument le but du voyage de Monsieur... Quant à écouter aux portes, cela m’est antipathique, et d’ailleurs, c’est défendu ici.
— Mon cher, dit d’Artagnan, voilà un mauvais commencement pour moi. N’importe, tu sais l’époque du retour du comte au moins?
— Aussi peu, monsieur, que sa destination.
— Allons, Blaisois, allons, cherche.
— Monsieur doute de ma sincérité! Ah! Monsieur me chagrine bien sensiblement!
— Que le diable emporte sa langue dorée! grommela d’Artagnan. Qu’un rustaud vaut mieux avec une parole!... Adieu!
— Monsieur, j’ai l’honneur de vous présenter mes respects.
«Cuistre! se dit d’Artagnan. Le drôle est insupportable.»
Il donna un dernier coup d’œil à la maison, fit tourner son cheval, et partit comme un homme qui n’a rien dans l’esprit de fâcheux ou d’embarrassé.
Quand il fut au bout du mur et hors de toute vue:
— Voyons, dit-il en respirant brusquement, Athos était-il chez lui?... Non. Tous ces fainéants qui se croisaient les bras dans la cour eussent été en nage si le maître avait pu les voir. Athos en voyage?... c’est incompréhensible.
«Ah bah! celui-là est mystérieux en diable... Et puis, non, ce n’est pas l’homme qu’il me fallait. J’ai besoin d’un esprit rusé, patient. Mon affaire est à Melun, dans certain presbytère de ma connaissance. Quarante-cinq lieues! quatre jours et demi! Allons, il fait beau et je suis libre. Avalons la distance.
Et il mit son cheval au trot, s’orientant vers Paris. Le quatrième jour, il descendait à Melun, selon son désir.
D’Artagnan avait pour habitude de ne jamais demander à personne le chemin ou un renseignement banal. Pour ces sortes de détails, à moins d’erreur très grave, il s’en fiait à sa perspicacité jamais en défaut, à une expérience de trente ans, et à une grande habitude de lire sur les physionomies des maisons comme sur celles des hommes. À Melun, d’Artagnan trouva tout de suite le presbytère, charmante maison aux enduits de plâtre sur de la brique rouge, avec des vignes vierges qui grimpaient le long des gouttières, et une croix de pierre sculptée qui surmontait le pignon du toit. De la salle basse de cette maison un bruit, ou plutôt un fouillis de voix, s’échappait comme un gazouillement d’oisillons quand la nichée vient d’éclore sous le duvet. Une de ces voix épelait distinctement les lettres de l’alphabet. Une voix grasse et flûtée tout à la fois sermonnait les bavards et corrigeait les fautes du lecteur. D’Artagnan reconnut cette voix, et comme la fenêtre de la salle basse était ouverte, il se pencha tout à cheval sous les pampres et les filets rouges de la vigne, et cria:
— Bazin, mon cher Bazin, bonjour!
Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan. Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. Bazin fit plus que bondir, il laissa tomber l’alphabet qu’il tenait et sa férule.
— Vous! dit-il, vous, monsieur d’Artagnan!
— Oui, moi. Où est Aramis... non pas, M. le chevalier d’Herblay... non, je me trompe encore, M. Le vicaire général?
— Ah! monsieur, dit Bazin avec dignité, Monseigneur est en son diocèse.
— Plaît-il? fit d’Artagnan.
Bazin répéta sa phrase.
— Ah çà! mais, Aramis a un diocèse?
— Oui, monsieur. Pourquoi pas?
— Il est donc évêque?
— Mais d’où sortez-vous donc, dit Bazin assez irrévérencieusement, que vous ignoriez cela?
— Mon cher Bazin, nous autres païens, nous autres gens d’épée, nous savons bien qu’un homme est colonel, ou mestre de camp, ou maréchal de France; mais qu’il soit évêque, archevêque ou pape... diable m’emporte! si la nouvelle nous en arrive avant que les trois quarts de la terre en aient fait leur profit.
— Chut! chut! dit Bazin avec de gros yeux, n’allez pas me gâter ces enfants, à qui je tâche d’inculquer de si bons principes.
Les enfants avaient en effet tourné autour de d’Artagnan, dont ils admiraient le cheval, la grande épée, les éperons et l’air martial. Ils admiraient surtout sa grosse voix; en sorte que, lorsqu’il accentua son juron, toute l’école s’écria: «Diable m’emporte!» avec un bruit effroyable de rires, de joies et de trépignements qui combla d’aise le mousquetaire et fit perdre la tête au vieux pédagogue.
— Là! dit-il, taisez-vous donc, marmailles!... Là... vous voilà arrivé, monsieur d’Artagnan, et tous mes bons principes s’envolent... Enfin, avec vous, comme d’habitude, le désordre ici... Babel est retrouvée!... Ah! bon Dieu! ah! les enragés!
Et le digne Bazin appliquait à droite et à gauche des horions qui redoublaient les cris de ses écoliers en les faisant changer de nature.
— Au moins, dit-il, vous ne débaucherez plus personne ici.
— Tu crois? dit d’Artagnan avec un sourire qui fit passer un frisson sur les épaules de Bazin.
— Il en est capable, murmura-t-il.
— Où est le diocèse de ton maître?
— Mgr René est évêque de Vannes.
— Qui donc l’a fait nommer?
— Mais M. le surintendant, notre voisin.
— Quoi! M. Fouquet?
— Sans doute.
— Aramis est donc bien avec lui?
— Monseigneur prêchait tous les dimanches chez M. le surintendant, à Vaux; puis ils chassaient ensemble.
— Ah!
— Et Monseigneur travaillait souvent ses homélies... non, je veux dire ses sermons, avec M. le surintendant.
— Bah! il prêche donc en vers, ce digne évêque?
— Monsieur, ne plaisantez pas des choses religieuses, pour l’amour de Dieu!
— Là, Bazin, là! en sorte qu’Aramis est à Vannes?
— À Vannes, en Bretagne.
— Tu es un sournois, Bazin, ce n’est pas vrai.
— Monsieur, voyez, les appartements du presbytère sont vides.
«Il a raison», se dit d’Artagnan en considérant la maison dont l’aspect annonçait la solitude.
— Mais Monseigneur a dû vous écrire sa promotion.
— De quand date-t-elle?
— D’un mois.
— Oh! alors, il n’y a pas de temps perdu. Aramis ne peut avoir eu encore besoin de moi. Mais voyons, Bazin, pourquoi ne suis-tu pas ton pasteur?
— Monsieur, je ne puis, j’ai des occupations.
— Ton alphabet?
— Et mes pénitents.
— Quoi! tu confesses? tu es donc prêtre?
— C’est tout comme. J’ai tant de vocation!
— Mais les ordres?
— Oh! dit Bazin avec aplomb, maintenant que Monseigneur est évêque, j’aurai promptement mes ordres ou tout au moins mes dispenses.
Et il se frotta les mains.
«Décidément, se dit d’Artagnan, il n’y a pas à déraciner ces gens-là.»
— Fais-moi servir, Bazin.
— Avec empressement, monsieur.
— Un poulet, un bouillon et une bouteille de vin.
— C’est aujourd’hui samedi, jour maigre, dit Bazin.
— J’ai une dispense, dit d’Artagnan.
Bazin le regarda d’un air soupçonneux.
— Ah çà! maître cafard, pour qui me prends-tu? dit le mousquetaire; si toi, qui es le valet, tu espères des dispenses pour commettre des crimes, je n’aurai pas, moi, l’ami de ton évêque, une dispense pour faire gras selon le vœu de mon estomac? Bazin, sois aimable avec moi, ou, de par Dieu! je me plains au roi, et tu ne confesseras jamais. Or, tu sais que la nomination des évêques est au roi, je suis le plus fort.
Bazin sourit hypocritement.
— Oh! nous avons M. le surintendant, nous autres, dit-il.
— Et tu te moques du roi, alors?
Bazin ne répliqua rien, son sourire était assez éloquent.
— Mon souper, dit d’Artagnan, voilà qu’il s’en va vers sept heures.
Bazin se retourna et commanda au plus âgé de ses écoliers d’avertir la cuisinière. Cependant d’Artagnan regardait le presbytère.
— Peuh! dit-il dédaigneusement, Monseigneur logeait assez mal Sa Grandeur ici.
— Nous avons le château de Vaux, dit Bazin.
— Qui vaut peut-être le Louvre? répliqua d’Artagnan en goguenardant.
— Qui vaut mieux, répliqua Bazin du plus grand sang-froid du monde.
— Ah! fit d’Artagnan.
Peut-être allait-il prolonger la discussion et soutenir la suprématie du Louvre; mais le lieutenant s’était aperçu que son cheval était demeuré attaché aux barreaux d’une porte.
— Diable! dit-il, fais donc soigner mon cheval. Ton maître l’évêque n’en a pas comme celui-là dans ses écuries.
Bazin donna un coup d’œil oblique au cheval et répondit:
— M. le surintendant en a donné quatre de ses écuries, et un seul de ces quatre en vaut quatre comme le vôtre.
Le sang monta au visage de d’Artagnan. La main lui démangeait, et il contemplait sur la tête de Bazin la place où son poing allait tomber. Mais cet éclair passa. La réflexion vint, et d’Artagnan se contenta de dire:
— Diable! diable! j’ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il de mousquetaires?
— Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule.
— Diable! diable! dit une dernière fois d’Artagnan.
Et comme on lui annonçait qu’il était servi, il suivit la cuisinière qui l’introduisit dans la salle à manger, où le souper l’attendait.
D’Artagnan se mit à table et attaqua bravement le poulet.
— Il me paraît, dit d’Artagnan en mordant à belles dents dans la volaille qu’on lui avait servie et qu’on avait visiblement oublié d’engraisser, il me paraît que j’ai eu tort de ne pas aller chercher tout de suite du service chez ce maître-là.
«C’est un puissant seigneur, à ce qu’il paraît, que ce surintendant. En vérité, nous ne savons rien, nous autres à la cour, et les rayons du soleil nous empêchent de voir les grosses étoiles, qui sont aussi des soleils, un peu plus éloignés de notre terre, voilà tout.
Comme d’Artagnan aimait beaucoup, par plaisir et par système, à faire causer les gens sur les choses qui l’intéressaient, il s’escrima de son mieux sur maître Bazin; mais ce fut en pure perte: hormis l’éloge fatigant et hyperbolique de M. le surintendant des finances, Bazin, qui, de son côté, se tenait sur ses gardes, ne livra absolument rien que des platitudes à la curiosité de d’Artagnan, ce qui fit que d’Artagnan, d’assez mauvaise humeur, demanda à aller se coucher aussitôt que son repas fut fini.
D’Artagnan fut introduit par Bazin dans une chambre assez médiocre, où il trouva un assez mauvais lit; mais d’Artagnan n’était pas difficile. On lui avait dit qu’Aramis avait emporté les clefs de son appartement particulier, et comme il savait qu’Aramis était un homme d’ordre et avait généralement beaucoup de choses à cacher dans son appartement, cela ne l’avait nullement étonné. Il avait donc, quoiqu’il eût paru comparativement plus dur, attaqué le lit aussi bravement qu’il avait attaqué le poulet, et comme il avait aussi bon sommeil que bon appétit, il n’avait guère mis plus de temps à s’endormir qu’il n’en avait mis à sucer le dernier os de son rôti.