Le Vicaire de Wakefield

Part 9

Chapter 93,870 wordsPublic domain

—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions plus relevées; mais les chansons du Ranelagh qui viennent jusqu’à nous sont d’une familiarité parfaite et toutes jetées dans le même moule: Colin rencontre Dolly, et ils ont une conversation tous les deux; il lui donne un cadeau de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui fait présent d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis de se marier aussi vite qu’ils le pourront.

—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me suis laissé dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis puisse être donné avec plus de convenance que là; car, en même temps qu’on nous persuade de nous marier, on nous fournit une femme; or il faut assurément que ce soit un excellent marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons pas.

—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que deux marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: le Ranelagh en Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché espagnol est ouvert une fois par an; mais nos femmes anglaises sont en vente toute l’année.

—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer, toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons; mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.»

Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour toujours!—Partie, enfant!

—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste, et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons plus une heure de joie.

Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens! Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide scélérat!»

J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre, vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience, car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine. Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare... Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner; peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part, pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous suivre.»

C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs, se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme, comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous trompera jamais plus.

—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante. Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer; l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.»

CHAPITRE XVIII

_Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré._

QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde.

Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.

Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les Otway du jour.

«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus naturel.»

Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes persuader de nous rendre.

CHAPITRE XIX

_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et appréhendant la perte de nos libertés._

LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent introduites et la conversation commença avec une certaine animation. La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_, le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le _Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues; et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.

—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.

—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons!

—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?

—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus aristocratiques.