Part 8
—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient de leurs vices.
«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus qu’ils ont encore de reste.»
CHAPITRE XVI
_La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands._
QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur fournir les petits divertissements que permettait notre retraite. Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son jugement qui mesurait le mélange des ingrédients. Et puis, quelquefois, la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même regarda cela comme une promesse formelle.
Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul cadre servirait pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger tous un point si essentiel? C’est une chose inconcevable; mais il est certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût jamais pu entrer.
Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on lui présente.
Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne donnai pas non plus mon approbation complète.
En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.
—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.
—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.
—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»
Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.
CHAPITRE XVII
_Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une tentation agréable et prolongée._
POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise, prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion. Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs, elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte. «Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai; mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre. Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses noces avec le rival.
Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M. Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais, sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur à l’ostentation.
C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui venaient aux lèvres.
«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien, et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je, et il nous chantera _la Mort et la Dame_, pour nous donner du cœur, par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment! m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le _Cygne mourant_, ou l’_Élégie sur la mort d’un chien enragé_?—L’élégie, enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez; donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.»
ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ
Bonnes gens de chaque condition, Prêtez tous l’oreille à ma chanson, Et si vous la trouvez merveilleusement courte, Elle ne pourra vous retenir longtemps.
Dans Islington, il y avait un homme De qui le monde pouvait dire Qu’il faisait une course dévote Chaque fois qu’il allait prier.
Tendre et doux était son cœur Pour consoler amis et ennemis; Tous les jours il habillait celui qui est nu, Lorsqu’il mettait ses habits.
Or dans cette ville un chien se trouva, Car nombreux sont là les chiens, Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants Et roquets de bas étage.
Ce chien et cet homme d’abord furent amis; Mais une pique étant survenue, Le chien, dans quelque but secret, Devint enragé et mordit l’homme.
Alentour, de toutes les rues avoisinantes, Les voisins inquiets accoururent Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit De mordre un si brave homme.
La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse A tout œil de chrétien; Et, tout en jurant que le chien était enragé, Ils juraient que l’homme en mourrait.
Mais bientôt une merveille se fit jour, Qui montra qu’ils mentaient, les coquins: L’homme guérit de la morsure; Le chien, ce fut lui qui mourut.
«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une élégie qu’on peut appeler véritablement tragique. Allons, mes enfants, à la santé de Bill, et puisse-t-il être un jour évêque!
—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche seulement aussi bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour lui. Presque tous ceux de sa famille, du côté de sa mère, savaient bien chanter une chanson: c’était un dicton dans notre pays que les Blenkinsop ne pouvaient jamais regarder droit devant eux, ni les Hugginson souffler une chandelle; qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une chanson, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi qu’il en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades me plaît généralement mieux que ces belles odes modernes et que ces choses dont une seule strophe vous pétrifie, productions qu’on déteste et qu’on loue à la fois. Passez le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut de ces élégiaques est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes qui ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine très médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou son petit chien, et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui mettre la catastrophe en vers.