Part 7
Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»
Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les proclamer.
CHAPITRE XIV
_Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles_.
LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles de trouver de l’argent, ou, à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de m’en acquitter à mon crédit.
L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans ma poche.
J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment tourné autour du cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réfléchissais cependant que le nombre des témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opinion.
J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en cet instant.
«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara kai ateleutaion to pan_, ce qui implique que toutes les choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; car, comme nous disons d’ordinaire, _ek to biblion kubernetes_,—ce qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que c’était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l’en révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses tenanciers.
Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de banque de trente livres et me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes mains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns des autres.
Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»
Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant d’abord en colère moi-même.
Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes filles étaient en larmes. M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour faire naître l’aversion.
CHAPITRE XV
_Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être trop sage._
NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la pelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut un pli cacheté, avec cette inscription: _Copie d’une lettre à envoyer aux dames qui sont au château de Thornhill_. Immédiatement l’idée nous vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce qui suit:
«MESDAMES,
«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»
Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. «Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une demi-once de jugement.
—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? _Un homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu._
«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.
—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.
—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.