Le Vicaire de Wakefield

Part 6

Chapter 63,832 wordsPublic domain

Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de lui donner la dernière partie de la présente conversation.

«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière goutte de son sang.

—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.

Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»

Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: _Bah!_ expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.

«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance. _Bah!_

—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir? _Bah!_

—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela. _Bah!_

—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans le _Magasin des Dames_[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source? _Bah!_

—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter. _Bah!_

—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? _Bah!_»

Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes. _Bah!_»

Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des formes.»

Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre requête.

CHAPITRE XII

_La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables._

DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.

Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.

Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»

Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de ce drap qu’on nomme _tonnerre et éclair_[6], habit qui, bien que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus le voir.

Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand éloge.

La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»

Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).

Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection qu’il n’est besoin.

Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la boîte sur son dos.»

Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut mieux que rien.»

Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»

CHAPITRE XIII

_On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de donner des avis désagréables._

AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de la compagnie.

—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les coups tombent sur moi.»

J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell, au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent empêcher son départ.