Le Vicaire de Wakefield

Part 5

Chapter 53,655 wordsPublic domain

Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et, immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet. Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère, pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait volontiers si elle le pouvait honnêtement.

«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes appropriées à cet examen mutuel.

CHAPITRE IX

_Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation_.

A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées, qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord; cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs: les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement, c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès. Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon fort grossière, lorsqu’elle déclara que _par le bon Dieu vivant, la sueur lui dégouttait partout_.

En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs qu’elles n’avaient pas le droit de prendre.

«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir, voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.»

Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste, semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise, et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie, et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des réponses écourtées pour toute la journée du lendemain.

CHAPITRE X

_La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état._

JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.

Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.

«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»

Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.

On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.

Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?

—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une figure très présentable.»

A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.

CHAPITRE XI

_La famille persiste à relever la tête._

LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le pays _lamb’s wool_, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.

M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.