Le Vicaire de Wakefield

Part 16

Chapter 163,916 wordsPublic domain

J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»

J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...

—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.

—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.

—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.

—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.

Chapitre XXIX

_Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future._

«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer. Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.

«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de consolation.

«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.

«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité céleste.

«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement l’insensibilité.

«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être heureux.

«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.

«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.

Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.

«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»

Chapitre XXX

_Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur._

LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.

Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.

Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.

«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.

—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.

«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?

—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.

—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.

—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence qu’elle mérite?

—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»

A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.

Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»

Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»