Le Vicaire de Wakefield

Part 14

Chapter 143,687 wordsPublic domain

«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre devoir envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»

Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne supériorité, que la prison.

A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, où il était enfermé pour la nuit.

Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine de vacarme, de rires et de profanation.

«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être heureux.»

C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais pas une seule fois songé.

«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»

Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: _Ton kosmon aire, ei dos ton etairon_[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde s’il n’offre rien que solitude?

—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara kai atelutaion to pan_, ce qui implique.....—Je vous demande pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui vous avez acheté un cheval?»

Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.

—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.

—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque influence.»

Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir soixante ans au moins.

«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous vous y attendez le moins.»

Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du monde jusqu’au matin.

Chapitre XXVI

_Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir._

LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait semblé les effrayer en entrant.

«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?

—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.

—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»

J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»

Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.

Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.

Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux recevoir la moindre souillure.

Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera rien de bon plus tard.

«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas quand le bourreau aura fini.»

Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.

Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où ma femme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.

«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux pour un endroit comme celui-ci!

—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.

—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour de vous?

—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du mal.

—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»

Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne cible à duperies.

—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont fini par être trop nombreux pour moi.

—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant.

—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin de son voyage.

«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»

Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis présents, et ma complète impuissance à me libérer.

Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait faire.

CHAPITRE XXVII

_Continuation du même sujet._

LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma profession.

«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l’âme de l’homme?»

En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un troisième criait _Amen_ d’un ton affecté qui amusait grandement les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.

Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à jouer au _cribbage_[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle sans doute, mais assez pour son entretien.

Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à l’obéissance.