Le Ventre de Paris

Part 8

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Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'était la belle poissonnière, Louise Méhudin, dite la Normande. Elle avait une beauté hardie, très-blanche et délicate de peau, presque aussi forte que Lisa, mais d'oeil plus effronté et de poitrine plus vivante. Elle entra, cavalière, avec sa chaîne d'or sonnant sur son tablier, ses cheveux nus peignés à la mode, son noeud de gorge, un noeud de dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle portait une vague odeur de marée; et, sur une de ses mains, près du petit doigt, il y avait une écaille de hareng, qui mettait là une mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habité la même maison, rue Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de rivalité qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement. Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forçait à soutenir chacune sa renommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière, de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des noeuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient très-douces, très-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupière à demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

-- Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace et implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.

-- C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la marmite... Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda Florent, qui semblait l'intéresser: puis, comme elle ne voulait pas s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle eut l'imprudence d'ajouter:

-- Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin... Il n'était pas bien frais.

-- Pas bien frais! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres tremblantes.

Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Normande ne crût pas qu'elle prenait du dépit, à cause de son noeud de dentelle. Mais on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela dépassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et, d'une voix un peu rauque:

-- Dites donc, la semaine dernière, quand vous m'avez vendu cette paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allée vous dire qu'elles étaient pourries devant le monde!

-- Pourries!... mes soles pourries!... s'écria la poissonnière, la face empourprée.

Elles restèrent un instant suffoquées, muettes et terribles, au-dessus des viandes. Toute leur belle amitié s'en allait; un mot avait suffi pour montrer les dents aiguës sous le sourire.

-- Vous êtes une grossière, dit la belle Normande. Si jamais je remets les pieds ici, par exemple!

-- Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien à qui on a affaire.

La poissonnière sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutière toute tremblante. La scène s'était passée si rapidement, que les trois hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se remit bientôt. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune allusion à ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de boutique, rentra de course. Alors, elle dit à Gavard, en le prenant en particulier, de ne pas rendre réponse à monsieur Verlaque; elle se chargeait de décider son beau-fière, elle demandait deux jours, au plus. Quenu retourna à la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui montra trois femmes, sous la rue couverte, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la volaille.

-- Elles en débitent! murmura-t-il, d'un air envieux.

Les Halles se vidaient, et il y avait là, en effet, mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille fille pérorait.

-- Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frère est toujours fourré dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

-- Oh! de mes yeux vu! Il était assis sur une table. Il semblait chez lui.

-- Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne sais pas pourquoi vous vous montez la tête.

Mademoiselle Saget haussa les épaules.

-- Ah! bien, reprit-elle, vous êtes encore d'une bonne pâte, vous, ma belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possède à la petite Pauline.

-- Vous croyez cela! s'écria madame Lecoeur, blême de fureur.

Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir un grand coup:

-- Je suis toute seule, je n'ai pas de défense, il peut bien faire ce qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nièce est pour lui. Elle a oublié ce qu'elle m'a coûté, elle me livrerait pieds et poings liés.

-- Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais eu que de vilaines paroles pour moi.

Elles se réconcilièrent sur-le-champ, elles s'embrassèrent. La nièce promit de ne plus être taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille. Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la façon dont elles devaient se conduire pour forcer Gavard à ne pas gaspiller son bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle étaient des pas grand'chose, et qu'on les surveillerait.

-- Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais ça ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce que vous en pensez, vous autres?

Les trois femmes se rapprochèrent, baissant la voix.

-- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un matin, les souliers percés, les habits couverts de poussière, avec l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce garçon-là.

-- Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la Sarriette.

Mademoiselle Saget réfléchissait. Elle pensait tout haut:

-- Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens... monsieur Gavard le connaît certainement... J'ai dû le rencontrer quelque part, je me souviens plus...

Elle fouillait encore sa mémoire, quand la Normande arriva comme une tempête. Elle sortait de la charcuterie.

-- Elle est polie, cette grande bête de Quenu! s'écria-t-elle, heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangée!... En voilà une baraque, avec leurs cochonneries gâtées qui empoisonnent le monde!

-- Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute frétillante, enchantée d'apprendre que les deux femmes s'étaient disputées.

-- Moi! mais rien du tout! pas ça, tenez!... J'étais entrée très-poliment la prévenir que je prendrais du boudin demain soir, et alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses airs d'honnêteté! Elle payera ça plus cher qu'elle ne pense.

Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la vérité; mais elles n'en épousèrent pas moins sa querelle avec un flot de paroles mauvaises. Elles se tournaient du côté de la rue Rambuteau, insultantes, inventant des histoires sur la saleté de la cuisine des Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colère n'aurait pas été plus menaçante. Il fallut que la poissonnière recommençât trois fois son récit.

-- Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda méchamment mademoiselle Saget.

-- Le cousin! répondit la Normande d'une voix aiguë, vous croyez au cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!

Les trois autres commères se récrièrent. L'honnêteté de Lisa était un des actes de foi du quartier.

-- Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire cocu.

Mademoiselle Saget hochait la tête, comme pour dire qu'elle n'était pas éloignée de se ranger à cette opinion. Elle reprit doucement:

-- D'autant plus que le cousin est tombé on ne sait d'où, et que l'histoire racontée par les Quenu est bien louche.

-- Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonnière. Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramassé dans la rue. Ça se voit bien.

-- Les hommes maigres sont de rudes hommes, déclara la Sarriette d'un air convaincu.

-- Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit lui coûter bon.

-- Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille demoiselle. Il faudra savoir...

Alors, elles s'engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prétendait qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons qu'il fréquentait. Cependant, la Normande s'était un peu calmée; elle s'en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:

-- Je suis sûre que la Normande aura été insolente, c'est son habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.

Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame Lecoeur se fut éloignée à son tour:

-- Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit, reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient. Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme elle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle, des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait, sur toutes choses, une autorité incontestée. Quand on disait: « Madame Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, » il n'y avait plus qu'à s'incliner. La vieille demoiselle, sous prétexte, ce jour-là, de savoir à quelle heure le four était chaud, pour apporter un plat de poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis, contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente bataille qu'elle flairait, sans s'être fâchée avec personne, elle rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa mémoire l'image du cousin de madame Quenu.

Ce même jour, le soir, après le dîner, Florent sortit, se promena quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise, piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se sentait importun; il avait conscience de la façon malapprise dont il était tombé au milieu de ce monde gras, en maigre naïf; il s'avouait nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop compromettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il eût remarqué chez son frère ou chez Lisa la moindre dureté; il souffrait de leur bonté même; il s'accusait de manquer de délicatesse en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un malaise vague. Il était comme envahi par cette odeur des viandes du comptoir, il se sentait glisser à une lâcheté molle et repue. Peut-être avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; il fallait qu'il se secouât pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner sa redingote. Le vent emportait de ses vêtements cette senteur grasse de la charcuterie, dont il était tout alangui.

Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé au fond de son paletot verdâtre, avait la voix sourde, pleine de colère. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'était un métier de chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi, il avait crevé d'un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait d'après cette gueuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues, voyait noir, attendait le lendemain comme une résurrection. D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement malheureux le soir; chacune de ses journées était un long effort désespéré. Florent eut peine à reconnaître le flâneur insouciant des nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie. Claude, qui connaissait l'histoire du déporté, lui avait serré la main, en lui disant qu'il était un brave homme. Il allait, d'ailleurs, très-rarement chez les Quenu.

-- Vous êtes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. Ça pue là dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mangé pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est ça qui m'a fait manquer mon étude.

Et, au bout de quelques pas faits en silence:

-- Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils se portent bien. J'avais songé à faire leurs portraits, mais je n'ai jamais su dessiner ces figures rondes où il n'y a pas d'os... Allez, ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses casseroles. Suis-je assez bête d'avoir crevé la tête de Cadine! Maintenant, quand j'y songe, elle n'était peut-être pas mal.

Alors, ils causèrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mère ne voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donna à entendre que celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariée à un ouvrier; d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il raconta qu'un brave homme s'était imaginé de l'envoyer au collège, séduit par les ânes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'âge de huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de rente, ce qui l'empêchait de mourir de faim.

-- N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aimé être un ouvrier... Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont très-heureux, les menuisiers. Ils ont une table à faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits... Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne peux achever me trottent dans la tête. Je n'ai jamais fini, jamais, jamais.

Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire. Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'abîmait en pleine boue, avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et qui rêve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards donnant sur les caves des Halles, où le gaz brûle éternellement. Là, dans ces profondeurs, il montra à Florent, Marjolin et Cadine qui soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens à eux pour se cacher et habiter les caves, après la fermeture des grilles.

-- Hein! quelle brute, quelle belle brute! répétait Claude en parlant de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-là est heureux!... Quand ils vont avoir achevé leurs pommes, ils se coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes. C'est une vie ça, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans la charcuterie; peut-être que ça vous engraissera.

Il partit brusquement. Florent remonta à sa mansarde, troublé par ces inquiétudes nerveuses qui réveillaient ses propres incertitudes. Il évita, le lendemain, de passer la matinée à la charcuterie; il fit une grande promenade le long des quais. Mais, au déjeuner, il fut repris par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place d'inspecteur à la marée, sans trop insister, comme d'une chose qui méritait réflexion. Il l'écoutait, l'assiette pleine, gagné malgré lui par la propreté dévote de la salle à manger; la natte mettait une mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le jaune tendre du papier peint et du chêne clair des meubles, le pénétraient d'un sentiment d'honnêteté dans le bien-être, qui troublait ses idées du faux et du vrai. Il eut cependant la force de refuser encore, en répétant ses raisons, tout en ayant conscience du mauvais goût qu'il y avait à faire un étalage brutal de ses entêtements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se fâcha pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au dîner, on ne causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le personnel de la charcuterie sur pied.

Les soirées devenaient froides. Dès qu'on avait dîné, on passait dans la cuisine. Il y faisait très-chaud. Elle était si vaste, d'ailleurs, que plusieurs personnes y tenaient à l'aise, sans gêner le service, autour d'une table carrée, placée au milieu. Les murs de la pièce éclairée au gaz étaient recouverts de plaques de faïence blanches et bleues, à hauteur d'homme. À gauche, se trouvait le grand fourneau de fonte, percé de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues enfonçaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout, une petite cheminée, montée sur un four et garnie d'un fumoir, servait pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les écumoires, les cuillers, les fourchettes à longs manches, dans une rangée de tiroirs numérotés, s'alignaient les chapelures, la fine et la grosse, les mies de pain pour paner, les épices, le girofle, la muscade, les poivres. À droite, la table à hacher, énorme bloc de chêne appuyé contre la muraille, s'appesantissait, toute couturée et toute creusée; tandis que plusieurs appareils, fixés sur le bloc, une pompe à injecter, une machine à pousser, une hacheuse mécanique, mettaient là, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'idée mystérieuse et inquiétante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables, s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes, d'entonnoirs élargis, des râteliers de couteaux et de couperets, des files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noyé dans la graisse. La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d'un luisant et d'une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation continue des trois marmites, où fondaient les cochons, il n'était certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la graisse.

Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guère venir du dehors que les terrines des maisons renommées, les rillettes, les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots. Aussi, dès septembre, s'agissait-il de remplir la cave, vidée pendant l'été. Les veillées se prolongeaient même après la fermeture de la boutique. Quenu, aidé d'Auguste et de Léon, emballait les saucissons, préparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de poitrine, les lards maigres, les lards à piquer. C'était un bruit formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui montaient dans la maison entière. Cela sans préjudice de la charcuterie courante, de la charcuterie fraîche, les pâtés de foie et de lièvre, les galantines, les saucisses et les boudins.

Ce soir-là, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida. À un coin de la table carrée, Lisa et Augustine raccommodaient du linge; tandis que, devant elles, de l'autre côté de la table, Florent était assis, la face tournée vers le fourneau, souriant à la petite Pauline qui, montée sur ses pieds, voulait qu'il la fit « sauter en l'air. » Derrière eux, Léon hachait de la chair à saucisse, sur le bloc de chêne, à coups lents et réguliers.

Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang de cochon. C'était lui qui saignait à l'abattoir. Il prenait le sang et l'intérieur des bêtes, laissant aux garçons d'échaudoir le soin d'apporter, l'après-midi, les porcs tout préparés dans leur voiture. Quenu prétendait qu'Auguste saignait comme pas un garçon charcutier de Paris.

La vérité était qu'Auguste se connaissait à merveille à la qualité du sang; le boudin était bon, toutes les fois qu'il disait: « Le boudin sera bon. »

-- Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il déposa ses deux brocs, et, lentement:

-- Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord ça à la façon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, ça prouve qu'il est pauvre...

-- Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a été enfoncé.

La face blême d'Auguste eut un sourire.

-- Non, non, répondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau; c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore lorsque le sang coule et que je le reçois en le battant avec la main, dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crémeux, sans être trop épais.

Augustine avait laissé son aiguille. Les yeux levés, elle regardait Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux châtains, prenait un air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline elle-même, écoutaient également avec un grand intérêt.

-- Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le garçon, en faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper: « Le boudin sera bon, »

Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang était toute rosé, avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait approuvé de la tête. Il y eut un silence. Léon hachait toujours. Pauline, qui était restée songeuse, remonta sur les pieds de son cousin, en criant de sa voix claire:

-- Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes.

Sans doute, dans cette tête de gamine, l'idée du sang des cochons avait éveillé celle « du monsieur mangé par les bêtes. » Florent ne comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit à rire.

-- Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette histoire que vous avez dite un soir à Gavard. Elle l'aura entendue.

Florent était devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que Mouton, lui aussi, voulait écouter l'histoire. Mais Mouton sauta sur la table. Il resta là, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand garçon maigre qui, depuis quinze jours, semblait être pour lui un continuel sujet de profondes réflexions. Cependant, Pauline se fâchait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle était vraiment insupportable: