Part 29
-- Voyez-vous ces Méhudin qui le lâchent, quand il n'a plus le sou, dit madame Lecoeur.
-- Tiens! elles ont raison, répondit mademoiselle Saget. Puis, ma chère, c'est la fin, n'est-ce pas? Il ne faut plus se manger... Vous êtes contente, vous. Laissez les autres arranger leurs affaires.
-- Il n'y a que les vieilles qui rient, fit remarquer la Sarriette. La Normande n'a pas l'air gai.
Cependant, dans la chambre, Florent se laissait prendre comme un mouton. Les agents se jetèrent sur lui avec rudesse, croyant sans doute à une résistance désespérée. Il les pria doucement de le lâcher. Puis, il s'assit, pendant que les hommes emballaient les papiers, les écharpes rouges, les brassards et les guidons. Ce dénoûment ne semblait pas le surprendre; il était un soulagement pour lui, sans qu'il voulût se le confesser nettement. Mais il souffrait, à la pensée de la haine qui venait de le pousser dans cette chambre. Il revoyait la face blême d'Auguste, les nez baissés des poissonnières; il se rappelait les paroles de la mère Méhudin, le silence de la Normande, la charcuterie vide; et il se disait que les Halles étaient complices, que c'était le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait la boue de ces rues grasses.
Lorsque, au milieu de ces faces rondes qui passaient dans un éclair, il évoqua tout d'un coup l'image de Quenu, il fut pris au coeur d'une angoisse mortelle.
-- Allons, descendez, dit brutalement un agent.
Il se leva, il descendit. Au troisième étage, il demanda à remonter; il prétendait avoir oublié quelque chose. Les hommes ne voulurent pas, le poussèrent. Lui, se fit suppliant. Il leur offrit même quelque argent qu'il avait sur lui. Deux consentirent enfin à le reconduire à la chambre, en le menaçant de lui casser la tête, s'il essayait de leur jouer un mauvais tour. Ils sortirent leurs revolvers de leur poche. Dans la chambre, il alla droit à la cage du pinson, prit l'oiseau, le baisa entre les deux ailes, lui donna la volée. Et il le regarda, dans le soleil, se poser sur le toit de la poissonnerie, comme étourdi, puis, d'un autre vol, disparaître par-dessus les Halles, du côté du square des Innocents. Il resta encore un instant en face du ciel, du ciel libre; il songeait aux ramiers roucoulants des Tuileries, aux pigeons des resserres, la gorge crevée par Marjolin. Alors, tout se brisa en lui, il suivit les agents qui remettaient leurs revolvers dans la poche, en haussant les épaules.
Au bas de l'escalier, Florent s'arrêta devant la porte qui ouvrait sur la cuisine de la charcuterie. Le commissaire, qui l'attendait là, presque touché par sa douceur obéissante, lui demanda:
-- Voulez-vous dire adieu à votre frère?
Il hésita un instant. Il regardait la porte. Un bruit terrible de hachoirs et de marmites venait de la cuisine. Lisa, pour occuper son mari, avait imaginé de lui faire emballer dans la matinée le boudin qu'il ne fabriquait d'ordinaire que le soir. L'oignon chantait sur le feu. Florent entendit la voix joyeuse de Quenu qui dominait le vacarme, disant:
-- Ah! sapristi, le boudin sera bon... Auguste, passez-moi les gras!
Et Florent remercia le commissaire, avec la peur de rentrer dans cette cuisine chaude, pleine de l'odeur forte de l'oignon cuit. Il passa devant la porte, heureux de croire que son frère ne savait rien, hâtant le pas pour éviter un dernier chagrin à la charcuterie. Mais, en recevant au visage le grand soleil de la rue, il eut honte, il monta dans le fiacre, l'échine pliée, la figure terreuse. Il sentait en face de lui la poissonnerie triomphante, il lui semblait que tout le quartier était là qui jouissait.
-- Hein! la fichue mine, dit Mademoiselle Saget.
-- Une vraie mine de forçat pincé la main dans le sac, ajouta madame Lecoeur.
-- Moi, reprit la Sarriette en montrant ses dents blanches, j'ai vu guillotiner un homme qui avait tout à fait cette figure-là.
Elles s'étaient approchées, elles allongeaient le cou, pour voir encore, dans le fiacre. Au moment où la voiture s'ébranlait, la vieille demoiselle tira vivement les jupes des deux autres, en leur montrant Claire qui débouchait de la rue Pirouette, affolée, les cheveux dénoués, les ongles saignants. Elle avait descellé sa porte. Quand elle comprit qu'elle arrivait trop tard, qu'on emmenait Florent, elle s'élança derrière le fiacre, s'arrêta presque aussitôt avec un geste de rage impuissante, montra le poing aux roues qui fuyaient. Puis, toute rouge sous la fine poussière de plâtre qui la couvrait, elle rentra en courant rue Pirouette.
-- Est-ce qu'il lui avait promis le mariage! s'écria la Sarriette en riant. Elle est toquée, cette grande bête!
Le quartier se calma. Des groupes, jusqu'à la fermeture des pavillons, causèrent des événements de la matinée. On regardait curieusement dans la charcuterie. Lisa évita de paraître, laissant Augustine au comptoir. L'après-midi, elle crût devoir enfin tout dire à Quenu, de peur que quelque bavarde ne lui portât le coup trop rudement. Elle attendit d'être seule avec lui dans la cuisine, sachant qu'il s'y plaisait, qu'il y pleurerait moins. Elle procéda, d'ailleurs, avec des ménagements maternels. Mais quand il connut la vérité, il tomba sur la planche à hacher, il fondit en larmes comme un veau.
-- Voyons, mon pauvre gros, ne te désespère pas comme cela, tu vas te faire du mal, lui dit Lisa en le prenant dans ses bras.
Ses yeux coulaient sur son tablier blanc, sa masse inerte avait des remous de douleur. Il se tassait, se fondait. Quand il put parler:
-- Non, balbutia-t-il, tu ne sais pas combien il était bon pour moi, lorsque nous habitions rue Royer-Collard. C'était lui qui balayait, qui faisait la cuisine... Il m'aimait comme son enfant, vois-tu; il revenait crotté, las à ne plus remuer; et moi, je mangeais bien, j'avais chaud, à la maison... Maintenant, voilà qu'on va le fusiller.
Lisa se récria, dit qu'on ne le fusillerait pas. Mais il secouait la tête. Il continua:
-- Ça ne fait rien, je ne l'ai pas assez aimé. Je puis bien dire ça, à cette heure. J'ai eu mauvais coeur, j'ai hésité à lui rendre sa part de l'héritage...
-- Eh! je la lui ai offerte plus de dix fois, s'écria-t-elle. Nous n'avons rien à nous reprocher.
-- Oh! toi, je sais bien, tu es bonne, tu lui aurais tout donné... Moi, ça me faisait quelque chose, que veux-tu! Ce sera le chagrin de toute ma vie. Je penserai toujours que si j'avais partagé avec lui, il n'aurait pas mal tourné une seconde fois... C'est ma faute, c'est moi qui l'ai livré.
Elle se fit plus douce, lui dit qu'il ne fallait pas se frapper l'esprit. Elle plaignait même Florent. D'ailleurs, il était très-coupable. S'il avait eu plus d'argent, peut-être qu'il aurait fait davantage de bêtises. Peu à peu, elle arrivait à laisser entendre que ça ne pouvait pas finir autrement, que tout le monde allait se mieux porter. Quenu pleurait toujours, s'essuyait les joues avec son tablier, étouffant ses sanglots pour l'écouter, puis éclatant bientôt en larmes plus abondantes, il avait machinalement mis les doigts dans un tas de chair à saucisse qui se trouvait sur la planche à hacher; il y faisait des trous, la pétrissait rudement.
-- Tu te rappelles, tu ne te sentais pas bien, continua Lisa. C'est que nous n'avions plus nos habitudes. J'étais très-inquiète, sans le le dire; je voyais bien que tu baissais.
-- N'est-ce pas? murmura-t-il, en cessant un instant de sangloter.
-- Et la maison, non plus, n'a pas marché cette année. C'était comme un sort... Va, ne pleure pas, tu verras comme tout reprendra. Il faut pourtant que tu te conserves pour moi et pour ta fille. Tu as aussi des devoirs à remplir envers nous.
Il pétrissait plus doucement la chair à saucisse. L'émotion le reprenait, mais une émotion attendrie qui mettait déjà un sourire vague sur sa face navrée. Lisa le sentit convaincu. Elle appela vite Pauline qui jouait dans la boutique, la lui mit sur les genoux, en disant:
-- Pauline, n'est-ce pas que ton père doit être raisonnable? Demande-lui gentiment de ne plus nous faire de la peine.
L'enfant le demanda gentiment. Ils se regardèrent, serrés dans la même embrassade, énormes, débordants, déjà convalescents de ce malaise d'une année dont ils sortaient à peine; et ils se sourirent, de leurs larges figures rondes, tandis que la charcutière répétait:
-- Après tout, il n'y a que nous trois, mon gros, il n'y a a que nous trois.
Deux mois plus tard, Florent était de nouveau condamné à la déportation. L'affaire fit un bruit énorme. Les journaux s'emparèrent des moindres détails, donnèrent les portraits des accusés, les dessins des guidons et des écharpes, les plans des lieux où la bande se réunissait. Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du complot des Halles. La police lançait des notes de plus en plus inquiétantes; on finissait par dire que tout le quartier Montmartre était miné. Au Corps législatif, l'émotion fut si grande, que le centre et la droite oublièrent cette malencontreuse loi de dotation qui les avait un instant divisés, et se réconcilièrent, en votant à une majorité écrasante le projet d'impôt impopulaire, dont les faubourgs eux-mêmes n'osaient plus se plaindre, dans la panique qui soufflait sur la ville. Le procès dura toute une semaine. Florent se trouva profondément surpris du nombre considérable de complices qu'on lui donna. Il en connaissait au plus six ou sept sur les vingt et quelques, assis au banc des prévenus. Après la lecture de l'arrêt, il crut apercevoir le chapeau et le dos innocent de Robine s'en allant doucement au milieu de la foule. Logre était acquitté, ainsi que Lacaille. Alexandre avait deux ans de prison pour s'être compromis en grand enfant. Quant à Gavard, il était, comme Florent, condamné à la déportation. Ce fut un coup de massue qui l'écrasa dans ses dernières jouissances, au bout de ces longs débats qu'il avait réussi à emplir de sa personne. Il payait cher sa verve opposante de boutiquier parisien. Deux grosses larmes coulèrent sur sa face effarée de gamin en cheveux blancs.
Et, un matin d'août, au milieu du réveil des Halles, Claude Lantier, qui promenait sa flânerie dans l'arrivage des légumes, le ventre serré par sa ceinture rouge, vint toucher la main de madame François, à la pointe Saint-Eustache. Elle était là, avec sa grande figure triste, assise sur ses navets et ses carottes. Le peintre restait sombre, malgré le clair soleil qui attendrissait déjà le velours gros vert des montagnes de choux.
-- Eh bien! c'est fini, dit-il. Ils le renvoient là bas... Je crois qu'ils l'ont déjà expédié à Brest.
La maraîchère eut un geste de douleur muette. Elle promena la main lentement autour d'elle, elle murmura d'une voix sourde:
-- C'est Paris, c'est ce gueux de Paris.
-- Non, je sais qui c'est, ce sont des misérables, reprit Claude dont les poings se serraient. Imaginez-vous, madame François, qu'il n'y a pas de bêtises qu'ils n'aient dites, au tribunal... Est-ce qu'ils ne sont pas allés jusqu'à fouiller les cahiers de devoirs d'un enfant! Ce grand imbécile de procureur a fait là-dessus une tartine, le respect de l'enfance par-ci, l'éducation démagogique par-là... J'en suis malade.
Il fut pris d'un frisson nerveux; il continua, en renfonçant les épaules dans son paletot verdâtre:
-- Un garçon doux comme une fille, que j'ai vu se trouver mal en regardant saigner des pigeons... Ça m'a fait rire de pitié, quand je l'ai aperçu entre deux gendarmes. Allez, nous ne le verrons plus, il restera là-bas, cette fois.
-- Il aurait dû m'écouter, dit la maraîchère au bout d'un silence, venir à Nanterre, vivre là, avec mes poules et mes lapins... Je l'aimais bien, voyez-vous, parce que j'avais compris qu'il était bon. Ou aurait pu être heureux... C'est un grand chagrin... Consolez-vous, n'est-ce pas? monsieur Claude. Je vous attends, pour manger une omelette, un de ces matins.
Elle avait des larmes dans les yeux. Elle se leva, en femme vaillante qui porte rudement la peine.
-- Tiens! reprit-elle, voilà la mère Chantemesse qui vient m'acheter des navets. Toujours gaillarde, cette grosse mère Chantemesse...
Claude s'en alla, rôdant sur le carreau. Le jour, en gerbe blanche, avait monté du fond de la rue Rambuteau. Le soleil, au ras des toits, mettait des rayons roses, des nappes tombantes qui touchaient déjà les pavés. Et Claude sentait un réveil de gaieté dans les grandes Halles sonores, dans le quartier empli de nourritures entassées. C'était comme une joie de guérison, un tapage plus haut de gens soulagés enfin d'un poids qui leur gênait l'estomac. Il vit la Sarriette, avec une montre d'or, chantant au milieu de ses prunes et de ses fraises, tirant les petites moustaches de monsieur Jules, vêtu d'un veston de velours. Il aperçut madame Lecoeur et mademoiselle Saget qui passaient sous une rue couverte, moins jaunes, les joues presques roses, en bonnes amies amusées par quelque histoire. Dans la poissonnerie, la mère Méhudin, qui avait repris son banc, tapait ses poissons, engueulait le monde, clouait le bec du nouvel inspecteur, un jeune homme auquel elle avait juré de donner le fouet; tandis que Claire, plus molle, plus paresseuse, ramenait, de ses mains bleuies par l'eau des viviers, un tas énorme d'escargots que la have moirait de fils d'argent. À la triperie, Auguste et Augustine venaient acheter des pieds de cochon, avec leur mine tendre de nouveaux mariés, et repartaient en carriole pour leur charcuterie de Montrouge. Puis, comme il était huit heures, qu'il faisait déjà chaud, il trouva, en revenant rue Rambuteau, Muche et Pauline jouant au cheval: Muche marchait à quatre pattes, pendant que Pauline, assise sur son dos, se tenait à ses cheveux pour ne pas tomber. Et, sur les toits des Halles, au bord des gouttières, une ombre qui passa lui fit lever la tête: c'étaient Cadine et Marjolin riant et s'embrassant, brûlant dans le soleil, dominant le quartier de leurs amours de bêtes heureuses.
Alors, Claude leur montra le poing. Il était exaspéré par cette fête du pavé et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait que les Gras avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras, s'arrondissant, crevant de santé, saluant un nouveau jour de belle digestion. Comme il s'arrêtait en face de la rue Pirouette, le spectacle qu'il eut à sa droite et à sa gauche, lui porta le dernier coup.
À sa droits, la belle Normande, la belle madame Lebigre, comme on la nommait maintenant, était debout sur le seuil de sa boutique. Son mari avait enfin obtenu de joindre à son commerce de vin un bureau de tabac, rêve depuis longtemps caressé, et qui s'était enfin réalisé, grâce à de grands services rendus. La belle madame Lebigre lui parut superbe, en robe de soie, les cheveux frisés, prête à s'asseoir dans son comptoir, où tous les messieurs du quartier venaient lui acheter leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle était devenue distinguée, tout à fait dame. Derrière elle, la salle, repeinte, avait des pampres fraîches, sur un fond tendre; le zinc du comptoir luisait; tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux plus vifs. Elle riait à la claire matinée.
À sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute la largeur de la porte. Jamais son linge n'avait eu une telle blancheur; jamais sa chair reposée, sa face rose, ne s'était encadrée dans des bandeaux mieux lissés. Elle montrait un grand calme repu, une tranquillité énorme, que rien ne troublait, pas même un sourire. C'était l'apaisement absolu, une félicité complète, sans secousse, sans vie, baignant dans l'air chaud. Son corsage tendu digérait encore le bonheur de la veille; ses mains potelées, perdues dans le tablier, ne se tendaient même pas pour prendre le bonheur de la journée, certaines qu'il viendrait à elles. Et, à côté, l'étalage avait une félicité pareille; il était guéri, les langues fourrées s'allongeaient plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes figures jaunes, les guirlandes de saucisses n'avaient plus cet air désespéré qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la cuisine, accompagné d'un tintamarre réjouissant de casseroles. La charcuterie suait de nouveau la santé, une santé grasse. Les bandes de lard entrevues, les moitiés de cochon pendues contre les marbres, mettaient là des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre, tandis que Lisa, immobile, avec sa carrure digne, donnait aux Halles le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse.
Puis, toutes deux se penchèrent. La belle madame Lebigre et la belle madame Quenu échangèrent un salut d'amitié.
Et Claude, qui avait certainement oublié de dîner la veille, pris de colère à les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant d'une voix fâchée:
-- Quels gredins que les honnêtes gens!