Le Ventre de Paris

Part 16

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-- Tu le sais, je te laisse absolument libre, reprit-elle après un silence, tout en continuant à classer les papiers; je ne veux pas porter les culottes, comme on dit... Tu es le maître, tu peux risquer ta situation, compromettre notre crédit, ruiner la maison... Moi, je n'aurai plus tard qu'à sauvegarder les intérêts de Pauline.

Il protesta, mais elle le fit taire du geste, en ajoutant:

-- Non, ne dis rien, ce n'est pas une querelle, pas même une explication, que je provoque... Ah! si tu m'avais demandé conseil, si nous avions causé de ça ensemble, je ne dis pas! On a tort de croire que les femmes n'entendent rien à la politique... Veux-tu que je te la dise, ma politique, à moi?

Elle s'était levée, elle allait du lit à la fenêtre, enlevant du doigt les grains de poussière qu'elle apercevait sur l'acajou luisant de l'armoire à glace et de la toilette-commode.

-- C'est la politique des honnêtes gens... Je suis reconnaissante au gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil... C'était du propre, n'est-ce pas, en 48? L'oncle Gradelle, un digne homme, nous a montré ses livres de ce temps-là. Il a perdu plus de six mille francs... Maintenant que nous avons l'empire, tout marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire... Alors, qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous aurez de plus, quand vous aurez fusillé tout le monde?

Elle se planta devant la table de nuit, les mains croisées, en face de Quenu, qui disparaissait sous l'édredon. Il essaya d'expliquer ce que ces messieurs voulaient; mais il s'embarrassait dans les systèmes politiques et sociaux de Charvet et de Florent; il parlait des principes méconnus, de l'avènement de la démocratie, de la régénération des sociétés, mêlant le tout d'une si étrange façon, que Lisa haussa les épaules, sans comprendre. Enfin, il se sauva en tapant sur l'empire: c'était le règne de la débauche, des affaires véreuses, du vol à main armée.

-- Vois-tu, dit-il en se souvenant d'une phrase de Logre, nous sommes la proie d'une bande d'aventuriers qui pillent, qui violent, qui assassinent la France... Il n'en faut plus!

Lisa haussait toujours les épaules.

-- C'est tout ce que tu as à dire? demanda-t-elle avec son beau sang-froid. Qu'est-ce que ça me fait, ce que tu racontes là? Quand ce serait vrai, après?... Est-ce que je te conseille d'être un malhonnête homme, moi? Est-ce que je te pousse à ne pas payer tes billets, à tromper les clients, à entasser trop vite des pièces de cent sous mal acquises?... Tu me ferais mettre en colère, à la fin! Nous sommes de braves gens, nous autres, qui ne pillons et qui n'assassinons personne. Cela suffit. Les autres, ça ne me regarde pas; qu'ils soient des canailles, s'ils veulent!

Elle était superbe et triomphante. Elle se remit à marcher, le buste haut, continuant:

-- Pour faire plaisir à ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas gagner sa vie... Certainement que je profite du bon moment et que je soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de vilaines choses, je ne veux pas le savoir. Moi, je sais que je n'en commets pas, je ne crains point qu'on me montre au doigt dans le quartier. Ce serait trop bête de se battre contre des moulins à vent... Tu te souviens, aux élections, Gavard disait que le candidat de l'empereur était un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait compromis dans de sales histoires. Ça pouvait être vrai, je ne dis pas non. Tu n'en as pas moins très-sagement agi en votant pour lui, parce que la question n'était pas là, qu'on ne te demandait pas de prêter de l'argent, ni de faire des affaires avec ce monsieur, mais de montrer au gouvernement que tu étais satisfait de voir prospérer la charcuterie.

Cependant Quenu se rappelait une phrase de Charvet, cette fois, qui déclarait que « ces bourgeois empâtés, ces boutiquiers engraissés, prêtant leur soutien à un gouvernement d'indigestion générale, devaient être jetés les premiers au cloaque. » C'était grâce à eux, grâce à leur égoïsme du ventre, que le despotisme s'imposait et rongeait une nation. Il lâchait d'aller jusqu'au bout de la phrase, quand Lisa lui coupa la parole, emportée par l'indignation.

-- Laisse donc! ma conscience ne me reproche rien. Je ne dois pas un sou, je ne suis dans aucun tripotage, j'achète et je vends de bonne marchandise, je ne fais pas payer plus cher que le voisin... C'est bon pour nos cousins, les Saccard, ce que tu dis là. Ils font semblant de ne pas même savoir que je suis à Paris; mais je suis plus fière qu'eux, je me moque pas mal de leurs millions. On dit que Saccard trafique dans les démolitions, qu'il vole tout le monde. Ça ne m'étonne pas, il partait pour ça. Il aime l'argent à se rouler dessus, pour le jeter ensuite par les fenêtres, comme un imbécile... Qu'on mette en cause les hommes de sa trempe, qui réalisent des fortunes trop grosses, je le comprends. Moi, si tu veux le savoir, je n'estime pas Saccard... Mais nous, nous qui vivons si tranquilles, qui mettrons quinze ans à amasser une aisance, nous qui ne nous occupons pas de politique, dont tout le souci est d'élever notre fille et de mener à bien notre barque! allons donc, tu veux rire, nous sommes d'honnêtes gens!

Elle vint s'asseoir au bord du lit. Quenu était ébranlé.

-- Écoute-moi bien, reprit-elle d'une voix plus profonde. Tu ne veux pas, je pense, qu'on vienne piller ta boutique, vider ta cave, voler ton argent? Si ces hommes de chez monsieur Lebigre triomphaient, crois-tu que le lendemain, tu serais chaudement couché comme tu es là? et quand tu descendrais à la cuisine, crois-tu que tu te mettrais paisiblement à tes galantines, comme tu le feras tout à l'heure? Non, n'est-ce pas?... Alors, pourquoi parles-tu de renverser le gouvernement, qui te protège et te permet de faire des économies? Tu as une femme, tu as une fille, tu te dois à elles avant tout. Tu serais coupable, si tu risquais leur bonheur. Il n'y a que les gens sans feu ni lieu, n'ayant rien à perdre, qui veulent des coups de fusil. Tu n'entends pas être le dindon de la farce, peut-être! Reste donc chez toi, grande bête, dors bien, mange bien, gagne de l'argent, aie la conscience tranquille, dis-toi que la France se débarbouillera toute seule, si l'empire la tracasse. Elle n'a pas besoin de toi, la France!

Elle riait de son beau rire, Quenu était tout à fait convaincu. Elle avait raison, après tout; et c'était une belle femme, sur le bord du lit, peignée de si bonne heure, si propre et si fraîche, avec son linge éblouissant. En écoutant Lisa, il regardait leurs portraits, aux deux côtés de la cheminée; certainement, ils étaient des gens honnêtes, ils avaient l'air très comme il faut, habillés de noir, dans les cadres dorés. La chambre, elle aussi, lui parut une chambre de personnes distinguées; les carrés de guipure mettaient une sorte de probité sur les chaises; le tapis, les rideaux, les vases de porcelaine à paysages, disaient leur travail et leur goût du confortable. Alors, il s'enfonça davantage sous l'édredon, où il cuisait doucement, dans une chaleur de baignoire. Il lui sembla qu'il avait failli perdre tout cela chez monsieur Lebigre, son lit énorme, sa chambre si bien close, sa charcuterie, à laquelle il songeait maintenant avec des remords attendris. Et, de Lisa, des meubles, de ces choses douces qui l'entouraient, montait un bien-être qui l'étouffait un peu, d'une façon délicieuse.

-- Bêta, lui dit sa femme en le voyant vaincu, tu avais pris un beau chemin. Mais, vois-tu, il aurait fallu nous passer sur le corps à Pauline et à moi... Et ne te mêle plus de juger le gouvernement, n'est-ce pas? Tous les gouvernements sont les mêmes, d'abord. On soutient celui-là, on en soutiendrait un autre, c'est nécessaire. Le tout, quand on est vieux, est de manger ses rentes en paix, avec la certitude de les avoir bien gagnées.

Quenu approuvait de la tête. Il voulut commencer une justification.

-- C'est Gavard..., murmura-t-il.

Mais elle devint sérieuse, elle l'interrompit avec brusquerie.

-- Non, ce n'est pas Gavard... Je sais qui c'est. Celui-là ferait bien de songer à sa propre sûreté, avant de compromettre les autres.

-- C'est de Florent que tu veux parler? demanda timidement Quenu, après un silence.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle se leva, retourna au secrétaire, comme faisant effort pour se contenir. Puis, d'une voix nette:

-- Oui, de Florent... Tu sais combien je suis patiente. Pour rien au monde, je ne voudrais me mettre entre ton frère et toi. Les liens de famille, c'est sacré. Mais la mesure est comble, à la fin. Depuis que ton frère est ici, tout va de mal en pis... D'ailleurs, non, je ne veux rien dire, ça vaudra mieux.

Il y eut un nouveau silence. Et, comme son mari regardait le plafond de l'alcôve, l'air embarrassé, elle reprit avec plus de violence:

-- Enfin, on ne peut pas dire, il ne semble pas même comprendre ce que nous faisons pour lui. Nous nous sommes gênés, nous lui avons donné la chambre d'Augustine, et la pauvre fille couche sans se plaindre dans un cabinet où elle manque d'air. Nous le nourrissons matin et soir, nous sommes aux petits soins... Rien. Il accepte cela naturellement. Il gagne de l'argent, et on ne sait seulement pas où ça passe, ou plutôt on ne le sait que trop.

-- Il y a l'héritage, hasarda Quenu, qui souffrait d'entendre accuser son frère.

Lisa resta toute droite, comme étourdie. Sa colère tomba.

-- Tu as raison, il y a l'héritage... Voilà le compte, dans ce tiroir. Il n'en a pas voulu, tu étais là, tu te souviens? Cela prouve que c'est un garçon sans cervelle et sans conduite. S'il avait la moindre idée, il aurait déjà fait quelque chose avec cet argent... Moi, je voudrais bien ne plus l'avoir, ça nous débarrasserait... Je lui en ai déjà parlé deux fois; mais il refuse de m'écouter. Tu devrais le décider à le prendre, toi... Tâche d'en causer avec lui, n'est-ce pas?

Quenu répondit par un grognement, Lisa évita d'insister, ayant mis, croyait-elle, toute l'honnêteté de son côté.

-- Non, ce n'est pas un garçon comme un autre, recommença-t-elle. Il n'est pas rassurant, que veux-tu! Je le dis ça, parce que nous en causons... Je ne m'occupe pas de sa conduite, qui fait déjà beaucoup jaser sur nous dans le quartier. Qu'il mange, qu'il couche, qu'il nous gêne, on peut le tolérer. Seulement, ce que je ne lui permettrai pas, c'est de nous fourrer dans sa politique. S'il le monte encore la tête, s'il nous compromet le moins du monde, je t'avertis que je me débarrasserai de lui carrément... Je t'avertis, tu comprends!

Florent était condamné. Elle faisait un véritable effort pour ne pas se soulager, laisser couler le flot de rancune amassée qu'elle avait sur le coeur. Il heurtait tous ses instincts, la blessait, l'épouvantait, la rendait véritablement malheureuse. Elle murmura encore:

-- Un homme qui a eu les plus vilaines aventures, qui n'a pas su se créer seulement un chez lui... je comprends qu'il veuille des coups de fusil. Qu'il aille en recevoir, s'il les aime; mais qu'il laisse les braves gens à leur famille... Puis il ne me plaît pas, voilà! Il sent le poisson, le soir, à table. Ça m'empêche de manger. Lui, n'en perd pas une bouchée; et pour ce que ça lui profite! Il ne peut pas seulement engraisser, le malheureux, tant il est rongé de méchanceté.

Elle s'était approchée de la fenêtre. Elle vit Florent qui traversait la rue Rambuteau, pour se rendre à la poissonnerie. L'arrivage de la marée débordait, ce matin-là; les mannes avaient de grandes moires d'argent, les criées grondaient. Lisa suivit les épaules pointues de son beau-frère entrant dans les odeurs fortes des Halles, l'échine pliée, avec cette nausée de l'estomac qui lui montait aux tempes; et le regard dont elle l'accompagnait était celui d'une combattante, d'une femme résolue au triomphe.

Quand elle se retourna, Quenu se levait. En chemise, les pieds dans la douceur du tapis de mousse, encore tout chaud de la bonne chaleur de l'édredon, il était blême, affligé de la mésintelligence de son frère et de sa femme. Mais Lisa eut un de ses beaux sourires. Elle le toucha beaucoup en lui donnant ses chaussettes.

IV

Marjolin fut trouvé au marché des Innocents, dans un tas de choux, sous un chou blanc, énorme, et dont une des grandes feuilles rabattues cachait son visage rose d'enfant endormi. On ignora toujours quelle main misérable l'avait posé là. C'était déjà un petit bonhomme de deux à trois ans, très-gras, très-heureux de vivre, mais si peu précoce, si empâté, qu'il bredouillait à peine quelque mots, ne sachant que sourire. Quand une marchande de légumes le découvrit sous le grand chou blanc, elle poussa un tel cri de surprise, que les voisines accoururent, émerveillées; et lui, il tendait les mains, encore en robe, roulé dans un morceau de couverture. Il ne put dire qui était sa mère. Il avait dos yeux étonnés, en se serrant contre l'épaule d'une grosse tripière qui l'avait pris entre les bras. Jusqu'au soir, il occupa le marché. Il s'était rassuré, il mangeait des tartines, il riait à toutes les femmes. La grosse tripière le garda; puis, il passa à une voisine; un mois plus tard, il couchait chez une troisième. Lorsqu'on lui demandait: « Où est ta mère? » il avait un geste adorable: sa main faisait le tour, montrant les marchandes toutes à la fois. Il fut l'enfant des Halles, suivant les jupes de l'une ou de l'autre, trouvant toujours un coin dans un lit, mangeant la soupe un peu partout, habillé à la grâce de Dieu, et ayant quand même des sous au fond de ses poches percées. Une belle fille rousse, qui vendait des plantes officinales, l'avait appelé Marjolin, sans qu'on sût pourquoi.

Marjolin allait avoir quatre ans, lorsque la mère Chantemesse fit à son tour la trouvaille d'une petite fille, sur le trottoir de la rue Saint-Denis, au coin du marché. La petite pouvait avoir deux ans, mais elle bavardait déjà comme une pie, écorchant les mots dans son babil d'enfant; si bien que la mère Chantemesse crut comprendre qu'elle s'appelait Cadine, et que sa mère, la veille au soir, l'avait assise sous une porte, en lui disant de l'attendre. L'enfant avait dormi là; elle ne pleurait pas, elle racontait qu'on la battait. Puis, elle suivit la mère Chantemesse, bien contente, enchantée de cette grande place, où il y avait tant de monde et tant de légumes. La mère Chantemesse, qui vendait au petit tas, était une digne femme, très-bourrue, touchant déjà à la soixantaine; elle adorait les enfants, ayant perdu trois garçons au berceau. Elle pensa que « cette roulure-là semblait une trop mauvaise gale pour crever, » et elle adopta Cadine.

Mais, un soir, comme la mère Chantemesse s'en allait, tenant Cadine delà main droite, Marjolin lui prit sans façon la main gauche.

-- Eh! mon garçon, dit la vieille en s'arrêtant, la place est donnée... Tu n'es donc plus avec la grande Thérèse! Tu es un fameux coureur, sais-tu?

Il la regardait, avec son rire, sans la lâcher. Elle ne put rester grondeuse, tant il était joli et bouclé. Elle murmura:

-- Allons, venez, marmaille... Je vous coucherai ensemble.

Et elle arriva rue au Lard, où elle demeurait, avec un enfant de chaque main. Marjolin s'oublia chez la mère Chantemesse. Quand ils faisaient par trop de tapage, elle leur allongeait quelques taloches, heureuse de pouvoir crier, de se fâcher, de les débarbouiller, de les fourrer sous la même couverture. Elle leur avait installé un petit lit, dans une vieille voiture de marchand des quatre saisons, dont les roues et les brancards manquaient. C'était comme un large berceau, un peu dur, encore tout odorant des légumes qu'elle y avait longtemps tenus frais sous des linges mouillés. Cadine et Marjolin dormirent là, à quatre ans, aux bras l'un de l'autre.

Alors, ils grandirent ensemble, on les vit toujours les mains à la taille. La nuit, la mère Chantemesse les entendait qui bavardaient doucement. La voix flûtée de Cadine, pendant des heures, racontait des choses sans fin, que Marjolin écoutait avec des étonnements plus sourds. Elle était très-méchante, elle inventait des histoires pour lui faire peur, lui disait que, l'antre nuit, elle avait vu un homme tout blanc, au pied de leur lit, qui les regardait, en tirant une grande langue rouge. Marjolin suait d'angoisse, lui demandait des détails; et elle se moquait de lui, elle finissait par l'appeler « grosse bête. » D'autres fois, ils n'étaient pas sages, ils se donnaient des coups de pieds, sous les couvertures; Cadine repliait les jambes, étouffait ses rires, quand Marjolin, de toutes ses forces, la manquait et allait taper dans le mur. Il fallait, ces fois-là, que la mère Chantemesse se levât pour border les couvertures; elle les endormait tous les deux d'une calotte, sur l'oreiller. Le lit fut longtemps ainsi pour eux un lieu de récréation; ils y emportaient leurs joujoux, ils y mangeaient des carottes et des navets volés; chaque matin, leur mère adoptive était toute surprise d'y trouver des objets étranges, des cailloux, des feuilles, des trognons de pommes, des poupées faites avec des bouts de chiffon. Et, les jours de grands froids, elle les laissait là, endormis, la tignasse noire de Cadine mêlée aux boucles blondes de Marjolin, les bouches si près l'une de l'autre, qu'ils semblaient se réchauffer de leur haleine.

Cette chambre de la rue au Lard était un grand galetas, délabré, qu'une seule fenêtre, aux vitres dépolies par les pluies, éclairait. Les enfants y jouaient à cache-cache, dans la haute armoire de noyer et sous le lit colossal de la mère Chantemesse. Il y avait encore deux ou trois tables, sous lesquelles ils marchaient à quatre pattes. C'était charmant, parce qu'il n'y faisait pas clair, et que des légumes traînaient dans les coins noirs. La rue au Lard, elle aussi, était bien amusante, étroite, peu fréquentée, avec sa large arcade qui s'ouvre sur la rue de la Lingerie. La porte de la maison se trouvait à côté même de l'arcade, une porte basse, dont le battant ne s'ouvrait qu'à demi sur les marches grasses d'un escalier tournant. Cette maison, à auvent, qui se renflait, toute sombre d'humidité, avec la caisse verdie des plombs, à chaque étage, devenait, elle aussi, un grand joujou. Cadine et Marjolin passaient leurs matinées à jeter d'en bas des pierres, de façon à les lancer dans les plombs; les pierres descendaient alors le long des tuyaux de descente, en faisant un tapage très-réjouissant. Mais ils cassèrent deux vitres, et ils emplirent les tuyaux de cailloux, à tel point que la mère Chantemesse, qui habitait la maison depuis quarante-trois ans, faillit recevoir congé.

Cadine et Marjolin s'attaquèrent alors aux tapissières, aux baquets, aux camions, qui stationnaient dans la rue déserte. Ils montaient sur les roues, se balançaient aux bouts de chaîne, escaladaient les caisses, les paniers entassés. Les arrière-magasins des commissionnaires de la rue de la Poterie ouvraient là de vastes salles sombres, qui s'emplissaient et se vidaient en un jour, ménageant à chaque heure de nouveaux trous charmants, des cachettes, ou les gamins s'oubliaient dans l'odeur des fruits secs, des oranges, des pommes fraîches. Puis, ils se lassaient, ils allaient retrouver la mère Chantemesse, sur le carreau des Innocents. Ils y arrivaient, bras dessus, bras dessous, traversant les rues avec des rires, au milieu des voitures, sans avoir peur d'être écrasés. Ils connaissaient le pavé, enfonçant leurs petites jambes jusqu'aux genoux dans les fanes de légumes; ils ne glissaient pas, ils se moquaient, quand quelque roulier, aux souliers lourds, s'étalait les quatre fers en l'air, pour avoir marché sur une queue d'artichaut. Ils étaient les diables roses et familiers de ces rues grasses. On ne voyait qu'eux. Par les temps de pluie, ils se promenaient gravement, sous un immense parasol tout en loques, dont la marchande au petit tas avait abrité son éventaire pendant vingt ans; ils le plantaient gravement dans un coin du marché, ils appelaient ça « leur maison. » Les jours de soleil, ils galopinaient, à ne plus pouvoir remuer le soir; ils prenaient des bains de pieds dans la fontaine, faisaient des écluses en barrant les ruisseaux, se cachaient sous des tas de légumes, restaient là, au frais, à bavarder, comme la nuit, dans leur lit. On entendait souvent sortir, en passant à côté d'une montagne de laitues ou de romaines, un caquetage étouffé. Lorsqu'on écartait les salades, on les apercevait, allongés côte à côte, sur leur couche de feuilles, l'oeil vif, inquiets comme des oiseaux découverts au fond d'un buisson. Maintenant, Cadine ne pouvait se passer de Marjolin, et Marjolin pleurait, quand il perdait Cadine. S'ils venaient à être séparés, ils se cherchaient derrière toutes les jupes des Halles, dans les caisses, sous les choux. Ce fut surtout sous les choux qu'ils grandirent et qu'ils s'aimèrent.

Marjolin allait avoir huit ans, et Cadine six, quand la mère Chantemesse leur fit honte de leur paresse. Elle leur dit qu'elle les associait à sa vente au petit tas; elle leur promit un sou par jour, s'ils voulaient l'aider à éplucher ses légumes. Les premiers jours, les enfants eurent un beau zèle. Ils s'établissaient aux deux côtés de l'éventaire, avec des couteaux étroits, très attentifs à la besogne. La mère Chantemesse avait la spécialité des légumes épluchés; elle tenait, sur sa table tendue d'un bout de lainage noir mouillé, des alignements de pommes de terre, de navets, de carottes, d'oignons blancs, rangés quatre par quatre, en pyramide, trois pour la base, un pour la pointe, tout prêts à être mis dans les casseroles des ménagères attardées. Elle avait aussi des paquets ficelés pour le pot-au-feu, quatre poireaux, trois carottes, un panais, deux navets, deux brins de céleri; sans parler de la julienne fraîche coupée très fine sur des feuilles de papier, des choux taillés en quatre, des tas de tomates et des tranches de potiron qui mettaient des étoiles rouges et des croissants d'or dans la blancheur des autres légumes lavés à grande eau. Cadine se montra beaucoup plus habile que Marjolin, bien qu'elle fût plus jeune; elle enlevait aux pommes de terre une pelure si mince, qu'on voyait le jour à travers; elle ficelait les paquets pour le pot-au-feu d'une si gentille façon, qu'ils ressemblaient à des bouquets; enfin, elle savait faire des petits tas qui paraissaient très-gros, rien qu'avec trois carottes ou trois navets. Les passants s'arrêtaient en riant, quand elle criait de sa voix pointue de gamine:

-- Madame, madame, venez me voir... À deux sous, mon petit tas!