Part 12
Louise, la belle Normande, s'était montrée plus tendre. Son mariage se trouvait arrêté avec un employé de la Halle au blé, lorsque le malheureux garçon eut les reins cassés par la chute d'un sac de farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros enfant. Dans l'entourage des Méhudin, on considérait la belle Normande comme veuve. La vieille poissonnière disait parfois: « Quand mon gendre vivait... »
Les Méhudin étaient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui recommanda de ménager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre la vie impossible; il poussa même la sympathie jusqu'à lui apprendre les petits secrets du métier, les tolérances nécessaires, les sévérités de comédie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est à la fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant à la bonne tenue du marché, conciliant les différends entre l'acheteur et le vendeur. Florent, de caractère faible, se roidissait, dépassait le but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorité; et il avait de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face sombre de paria.
La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque querelle. Elle avait juré qu'il ne garderait pas sa place quinze jours.
-- Ah! bien, dit-elle à madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!.... Nous avons plus de goût qu'elle. Il est affreux, son homme!
Après les criées, lorsque Florent commençait son tour d'inspection, à petits pas, le long des allées ruisselantes d'eau, il voyait parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effronté. Son banc, à la deuxième rangée, à gauche, près des bancs de poissons d'eau douce, faisait face à la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait une gaieté immodérée, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout grand, inondait l'allée. Florent restait impassible.
Mais, un matin, fatalement, la guerre éclata. Ce jour-là, Florent, en arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur insupportable. Il y avait là, sur le marbre, un saumon superbe, entamé, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une blancheur de crème; des congres, piqués de l'épingle noire qui sert à marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout un étalage frais. Et, au milieu de ces poissons à l'oeil vif, dont les ouïes saignaient encore, s'étalait une grande raie, rougeâtre, marbrée de taches sombres, magnifique de tons étranges; la grande raie était pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires perçaient la peau rude.
-- Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.
La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'aperçut debout, appuyée au poteau de bronze des deux becs de gaz qui éclairent les quatre places de chaque banc. Elle lui parut très-grande, montée sur quelque caisse, pour protéger ses pieds de l'humidité. Elle pinçait les lèvres, plus belle encore que de coutume, coiffée avec des frisons, la tête sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux: elle portait de longues boucles d'oreilles, une chaîne de cou, une broche, des enfilades de bagues à deux doigts de la main gauche et à un doigt de la main droite.
Comme elle continuait à le regarder en dessous, sans répondre, il reprit:
-- Vous entendez, faites disparaître cette raie.
Mais il n'avait pas remarqué la mère Méhudin, assise sur une chaise, tassée dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et, s'appuyant des poings à la table de marbre:
-- Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa raie!... Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-être!
Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait, autour de lui, une révolte sourde qui attendait un mot pour éclater. Il se contint, tira lui-même, de dessous le banc, le seau aux vidures, y fit tomber la raie. La mère Méhudin mettait déjà les poings sur les hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserré les lèvres, eut de nouveau un petit rire de méchanceté, et Florent s'en alla au milieu des huées, l'air sévère, feignant de ne pas entendre.
Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait plus les allées que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il attrapait les éclaboussures des éponges, manquait de tomber sur des vidures étalées sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans la nuque. Même, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et qu'il était accouru, afin d'empêcher la bataille, il dut se baisser pour éviter d'être souffleté sur les deux joues par une pluie de petites limandes, qui volèrent au-dessus de sa tête; on rit beaucoup, il crut toujours que les deux marchandes étaient de la conspiration des Méhudin. Son ancien métier de professeur crotté l'armait d'une patience angélique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque la colère montait en lui, et que tout son être saignait d'humiliation. Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette férocité des dames de la Halle, cet acharnement de femmes énormes, dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie géante, quand il se laissait prendre à quelque piège. Les faces rouges le dévisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les hanches hautes, les cous gonflés, les dandinements des cuisses, les abandons des mains, il devinait à son adresse tout un flot d'ordures. Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait pâmé d'aise, quitte à fesser à droite et à gauche, si elles l'avaient serré de trop près. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se sentait peu à peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.
Parmi ces femelles lâchées, il avait pourtant une amie. Claire déclarait nettement que le nouvel inspecteur était un brave homme. Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui souriait. Elle était là, avec des mèches de cheveux blonds dans le cou et sur les tempes, la robe agrafée de travers, nonchalante derrière son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant à tourner les petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce ruissellement lui donnait une grâce frissonnante de baigneuse, au bord d'une source, les vêtements mal rattachés encore.
Un matin, surtout, elle fut très-aimable. Elle appela l'inspecteur pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'étonnement du marché, à la criée. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment refermée sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.
-- Attendez, dit-elle, vous allez voir.
Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre, dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand l'anguille se sentit touchée, elle se roula sur elle-même, en noeuds rapides, emplissant l'auge étroite de la moire verdâtre de ses anneaux. Et, dès qu'elle se rendormait, Claire s'amusait à l'irriter de nouveau, du bout des ongles.
-- Elle est énorme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu d'aussi belle.
Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main, pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et, à côté, elle en prit une, plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing fermé, se tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre, fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.
Puis, elle resta là un instant à causer de la vente qui n'allait pas. Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuyé, ruisselait, frais de la fraîcheur de l'eau. De chaque doigt, de grosses gouttes tombaient.
-- Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes carpes.
Elle ouvrit une troisième grille; et, à deux mains, elle ramena une carpe qui tapait de la queue en râlant. Mais elle en chercha un moins grosse; celle-là, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle des flancs ouvrait un peu, à chaque râle. Elle imagina d'introduire son pouce dans un des bâillements de la bouche.
-- Ça ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, ça n'est pas méchant... C'est comme les écrevisses, moi je ne les crains pas.
Elle avait déjà replongé son bras, elle ramenait, d'une case, pleine d'un grouillement confus, une écrevisse, qui lui avait pris le petit doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'écrevisse la serra sans doute trop rudement, car elle devint très-rouge et lui cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.
-- Par exemple, dit-elle pour cacher son émotion, je ne me fierais pas à un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.
Et elle montrait, sur des planches lessivées, d'une propreté excessive, de grand brochets étalés par rang de taille, à côté de tanches bronzées et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les écartait, debout dans l'humidité des viviers, au-dessus des poissons mouillés de l'étalage. On l'eût dite enveloppée d'une odeur de frai, d'une de ces odeurs épaisses qui montent des joncs et des nénuphars vaseux, quand les oeufs font éclater les ventres des poissons, pâmés d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains à son tablier, souriant toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glacé, dans ce frisson des voluptés froides et affadies des rivières.
Cette sympathie de Claire était une mince consolation pour Florent. Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arrêtait à causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les épaules, disait que sa mère était une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand chose. L'injustice du marché envers l'inspecteur l'outrait de colère. La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent songeait à quitter la place; il n'y serait pas resté vingt-quatre heures, s'il n'avait craint de paraître lâche devant Lisa. Il s'inquiétait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle était forcément au courant du grand combat des poissonnières et de leur inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.
-- Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, après le dîner, c'est moi qui me chargerais de les ramener à la raison! Toutes, des femmes que je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la saloperie! Cette Normande est la dernière des dernières... Tenez, je la mettrais à pied, moi! Il n'y a encore que l'autorité, entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos idées. Faites un coup de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.
La dernière crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame Taboureau, la boulangère, cherchait une barbue, à la poissonnerie. La belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques minutes, lui fit des avances, des cajoleries.
-- Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de soles, un beau turbot?
Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue, avec la moue rechignée que prennent les clientes pour payer moins cher:
-- Pesez-moi ça, continua la belle Normande, en lui posant sur la main ouverte la barbue enveloppée d'une feuille de gros papier jaune.
La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue, lui ouvrait les ouïes, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis, comme à regret:
-- Et combien?
-- Quinze francs, répondit la poissonnière.
Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se sauver. Mais la belle Normande la retint.
-- Voyons, dites votre prix.
-- Non, non, c'est trop cher.
-- Dites toujours.
-- Si vous voulez huit francs?
La mère Méhudin, qui sembla s'éveiller, eut un rire inquiétant. On croyait donc qu'elles volaient la marchandise.
-- Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma petite, pour te tenir la peau fraîche, la nuit. La belle Normande, d'un air offensé, tournait la tête. Mais la bonne revint deux fois, offrit neuf francs, alla jusqu'à dix francs. Puis, comme elle partait pour tout de bon:
-- Allons, venez, lui cria la poissonnière, donnez-moi de l'argent.
La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mère Méhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du monde à dîner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame. La famille de madame Taboureau était très comme il faut; elle-même, bien que boulangère, avait reçu une belle éducation.
-- Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.
La belle Normande, d'un coup de doigt avait vidé la barbue et jeté la vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les ouïes, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-même le poisson dans le panier de l'Auvergnate:
-- La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.
Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle avait pleuré, sa petite personne tremblait de colère. Elle jeta la barbue sur le marbre, montrant, du côté du ventre, une large déchirure qui entamait la chair jusqu'à l'arête. Un flot de paroles entrecoupées sortit de sa gorge serrée encore par les larmes.
-- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la servir. Et elle m'a dit encore que j'étais une imbécile, que je me laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est abîmée. Moi, je ne l'ai pas retournée, j'ai eu confiance... Rendez-moi mes dix francs.
-- On regarde la marchandise, répondit tranquillement la belle Normande.
Et, comme l'autre haussait la voix, la mère Méhudin se leva.
-- Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un poisson qui a traîné chez les gens. Est-ce qu'on sait où vous l'avez laissé tomber, pour le mettre dans cet état?
-- Moi! moi!
Elle suffoquait. Puis, éclatant en sanglots:
-- Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me l'a bien dit.
Alors, ce fut formidable. La mère et la fille, furibondes, les poings en avant, se soulagèrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette voix rauque et cette voix flûtée, qui se la renvoyaient comme une balle, sanglotait plus fort.
-- Va donc! ta madame Taboureau est moins fraîche que ça; faudrait la raccommoder pour la servir.
-- Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens pas!
-- Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles coûtent?... On voit que tu gagnes ça sur le dos.
-- Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondétour.
Florent, que le gardien du marché était allé chercher, arriva au plus fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait décidément. Les marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit de vendre un hareng de deux sous, s'entendent à merveille contre les clients. Elle chantaient! « La boulangère a des écus qui ne lui coûtent guère; » elles tapaient des pieds, excitaient les Méhudin, comme des bêtes qu'on pousse à mordre; et il y en avait, à l'autre bout de l'allée, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noyée, roulée, dans cette énormité des injures.
-- Rendez les dix francs à mademoiselle, dit sévèrement Florent, mis au courant de l'affaire.
Mais la mère Méhudin était lancée.
-- Toi, mon petit, je t'en.... et, tiens! voilà comme je rends les dix francs!
Et, à toute volée, elle lança la barbue à la tête de l'Auvergnate, qui la reçut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se décolla, tomba à terre, où elle s'écrasa avec un bruit de torchon mouillé. Cette brutalité jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur, recula, pendant qu'il s'écriait:
-- Je vous mets à pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre permission, entendez-vous!
Et, comme on huait derrière lui, il se retourna d'un air si menaçant, que les poissonnières domptées firent les innocentes. Quand les Méhudin eurent rendu les dix francs, il les obligea à cesser la vente immédiatement. La vieille étouffait de rage. La fille restait muette, toute blanche. Elle, la belle Normande, chassée de son banc! Claire dit de sa voix tranquille que c'était bien fait, ce qui faillit, le soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Méhudin revinrent, elle, restèrent sages, très-pincées, très-brèves, avec une colère froide. D'ailleurs, elles retrouvèrent le pavillon calmé, rentré dans l'ordre. La belle Normande, à partir de ce jour, dut nourrir une pensée de vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa; elle l'avait rencontrée, le lendemain de la bataille, la tête si haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe, il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand elles étaient lasses d'histoires à dormir debout, sur les dévergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne la soulageait guère. Elle cherchait quelque chose de très-méchant, qui frappât sa rivale au coeur.
Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Dès l'âge de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein dans la marée. Il dormait fraternellement à côté des grands thons, il s'éveillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait la caque à faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mère avait le dos tourné, de bâtir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait aussi à la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tête, imitait avec les lèvres la trompette et le tambour, et finalement les remettait en tas, en disant qu'ils étaient morts. Plus tard, il alla rôder autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait péter; cela l'enthousiasmait. À sept ans, il courait les allées, se fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc, était le galopin gâté des poissonnières. Quand elles lui montraient quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains, balbutiant d'extase: « Oh! c'est rien muche! » Et le nom de Muche lui était resté. Muche par-ci, Muche par-là. Toutes l'appelaient. On le retrouvait partout, au fond des bureaux des criées, dans les tas de bourriches, entre les seaux des vidures. Il était là comme un jeune barbillon, d'une blancheur rose, frétillant, se coulant, lâché en pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de petit poisson. Il se traînait dans les mares des allées, recevait l'égouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un robinet, heureux de l'éclaboussement du jet. Mais c'était surtout aux fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mère, le soir, allait le prendre; elle l'en ramenait trempé, les mains bleues, avec de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.
Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et grossier comme un roulier. Il avait des cheveux châtains crépus, de beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots gros à écorcher un gosier de gendarme. Élevé dans les ordures des Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la hanche, faisait la maman Méhudin, quand elle était en colère. Alors les « salopes, » les « catins, » les « va donc moucher ton homme, » les « combien qu'on te la paye, ta peau? » passaient dans le filet de cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne plaçait plus deux mots sans mettre un « nom de Dieu! » au bout. Mais il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières.
L'hiver venait; Muche fut frileux, cette année-là. Dès les premiers froids, il se prit d'une vive curiosité pour le bureau de l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait à l'encoignure de gauche du pavillon, du côté de la rue Rambuteau. Il était meublé d'une table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un poêle. C'était de ce poêle dont Muche rêvait. Florent adorait les enfants. Quand il vit ce petit, les jambes trempées, qui regardait à travers les vitres, il le fit entrer. La première conversation de Muche l'étonna profondément. Il s'était assis devant le poêle, il disait de sa voix tranquille:
-- Je vais me rôtir un brin les quilles, tu comprends?... Il fait un froid du tonnerre de Dieu.
Puis, il avait des rires perlés, en ajoutant:
-- C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin... Dis, monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la nuit?
Florent, consterné, se prit d'un étrange intérêt pour ce gamin. La belle Normande restait pincée, laissait son enfant aller chez lui, sans dire un mot. Alors, il se crut autorisé à le recevoir; il l'attira, l'après-midi, peu à peu conduit à l'idée d'en faire un petit bon homme bien sage. Il lui semblait que son frère Quenu rapetissait, qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la rue Royer-Collard. Sa joie, son rêve secret de dévouement, était de vivre toujours en compagnie d'un être jeune, qui ne grandirait pas, qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les hommes. Dès le troisième jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient extraordinairement. Puis, dans l'étroit bureau, il prenait des récréations formidables, le poêle demeurait son grand ami, un sujet de plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des châtaignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors à la tante Claire des goujons qu'il mit rôtir un à un, au bout d'un fil, devant la bouche ardente; il les mangeait avec délices, sans pain. Un jour même, il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fenêtre. Florent, quand l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les poissons à la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux mois, commençait à lire couramment, et ses cahiers d'écriture étaient très-propres.