Le Vallon Aerien Ou Relation Du Voyage D Un Aeronaute Dans Un P

Chapter 7

Chapter 73,779 wordsPublic domain

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de Longueville: _Point de quartier à cette canaille_, qu'il paya si justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du détachement dans une expédition qui suivit celle-là?

Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le _nec plus ultra_ des officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur; mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y présente à mes yeux! mes deux soeurs fuyant à travers les flammes, leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein. Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service, j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems, l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et instruites.

CHAPITRE VII.

Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige. Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier, moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les avons emportés.

L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés, aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair, leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes, et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces. L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme. Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la pureté des moeurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages, est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations, des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué, s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée on lit ces mots:

«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux, peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie matérielle de son être, du même oeil dont il observe ces changemens successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt; mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine, toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.

L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque, où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens. Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets. Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler. Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est, à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.

Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir, dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi, nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres, l'expérience.....

CHAPITRE VIII.

Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière: c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé _Jacques Saintgès_, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a joui constamment dans sa patrie.

Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont couronné les fêtes.

Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des desirs et de l'espérance.

La crainte et l'espérance sont deux sentimens qui semblent réservés à l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: borné à la sensation actuelle, il paroît privé de l'imagination qui jouit ou qui souffre en idée, souvent avec plus d'énergie qu'en réalité. Si l'anticipation de la peine est un cruel privilège de l'espèce humaine, celle du bonheur en est une bien précieuse compensation. Il seroit extravagant de penser qu'il fût possible d'éteindre entièrement le sentiment de la crainte et de ne laisser d'accès dans notre ame qu'à celui de l'espérance. L'un et l'autre sont nécessairement au même degré de force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au pouvoir de l'homme, c'est d'abréger la durée de l'un et de prolonger celle de l'autre.

Mais plus le bonheur espéré s'aggrandit à travers l'imagination, plus il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dépitent et maudissent chaque jour la cruauté de la loi. Mais en attendant leur coeur est plein des plus délicieux sentimens: ils pourront un jour en éprouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.

Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un et l'autre ardens et présomptueux, se flattant hautement d'une pleine victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse défaite. La personne dont ils sont épris est bien décidée dans son choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refusé de le déclarer. L'impétuosité de leur caractère l'a fait frémir; et elle a mieux aimé s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en s'expliquant, le malheur éternel de l'un des deux.