Le Vallon Aerien Ou Relation Du Voyage D Un Aeronaute Dans Un P
Chapter 4
Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient, ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié. C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue: nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant, nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.
Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au contraire son assurance qui commençoit à chanceler.--Me voilà maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.--Eh! comment le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent au-dessus de sa cîme?--Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes; et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main, suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.
De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit suivre de l'oeil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.
Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida précipitamment à avancer.
La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant, que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes, mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres, il se remit aussitôt.
«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»
Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.
«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande l'hospitalité pour cette nuit.»
Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente, je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer les prétendus ermites.
L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la vertu, les cicatrices du coeur. Il reste dans les traits une empreinte d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame, qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.
La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge, annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui de la jeune fille d'une peau de brebis.
Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait, et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu d'un bon oeil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la première fois.
Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me donner pour l'instant.
Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.
Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne, avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.
«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle où nous étions.
Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des hommes si près du ciel.»
Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.
Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le Vallon.
«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et aussi pénible.
Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems, leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix, le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres? parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire. La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»
Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise. Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison. «Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.
CHAPITRE II.
Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté. Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air de cette haute région, et que même au coeur de l'hiver, si le soleil n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.
Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit de l'opinion et des préjugés.
Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident, lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du pays.
En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes, des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source d'eau thermale de la plus grande vertu.
D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers, d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées de diverses couleurs.
Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher, au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se promener sur toute l'étendue du vallon.
Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.
Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre. Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.
Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes, mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.
En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait, de beurre et de gâteaux.
Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes, la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible d'escalader.