Le Vallon Aerien Ou Relation Du Voyage D Un Aeronaute Dans Un P
Chapter 2
L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour. Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie. On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de cette relation[5].
[5] Ces annales sont imprimées ici dans l'ordre qu'a désigné M. de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques notes pourquoi on n'a pas imprimé cet ouvrage en entier. Je l'ai divisé par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.
(_Note de l'Editeur._)
Je reprends la description de ma nouvelle découverte. Ce canton des Pyrénées étoit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambré, c'est maintenant le Vallon aérien. La population qui l'habite est presque doublée depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixée et qu'elle y vit entièrement ignorée du reste de la terre. Les hommes portent la barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux également longs sont rassemblés et attachés derrière. Leurs vêtemens consistent en un bonnet ou un chapeau de paille, des guêtres, une culotte et un gilet, et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vêtemens sont en laine tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est composé d'une jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont nattés en tresses et relevés sous un chapeau de paille semblable à celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.
Ils font deux repas par jour, l'un à onze heures du matin, l'autre à sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain très-bien fabriqué, des truites, des oeufs, des légumes et de la viande, seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils font leur principale nourriture, est le laitage si délicieux dans les montagnes. La boisson est à leur choix, de l'eau ou une petite bierre qu'ils sont parvenus à faire très-bonne. La framboise, la fraise si parfumée des Pyrénées, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que je n'ai vu qu'en petite quantité, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.
Ils prennent ces repas réunis en commun au nombre de douze personnes, entremêlées, sans distinction de parens ou d'étrangers. Une pareille confusion avoit également lieu chez les Spartiates, dans leurs tables publiques; mais le but n'étoit pas le même. Lycurgue avoit voulu par ce moyen affoiblir l'amour des pères pour leurs enfans et des enfans pour leurs pères, afin d'endurcir le coeur des uns et des autres, de les rendre impassibles, et conséquemment plus propres au dur métier de la guerre. Le législateur du Vallon aérien s'étoit proposé, au contraire, dans cette réunion, d'étendre à toute la peuplade l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manière à n'en faire réellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge par l'apparence, il a parfaitement réussi; car il m'a semblé que tous les habitans étoient frères et soeurs de sentiment comme ils le sont de nom.
Tous ces montagnards me parurent réunir à leurs belles formes une constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octogénaires en état de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle colonie, est la petite vérole. La plupart des figures en étoient gravées; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignité où ce fléau avoit moissonné le quart de la population. J'instruisis alors le gouverneur de la découverte récente de la vaccine; je lui en exposai les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de la colonie, en lui enseignant en même tems le moyen de multiplier ce remède et de l'étendre à toute la jeunesse; mais je tâchois en vain de le persuader de la bonté de ce préservatif; je n'aurois pu obtenir d'en faire l'application, si plusieurs pères de famille qui avoient perdu une partie de leurs enfans par la petite vérole, craignant encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuyé ma demande. Je suis loin de blâmer cette obstination du gouverneur à rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficultés qu'éprouva l'inoculation à s'établir en Europe. Le premier mouvement de la nature est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal procurera du bien. L'expérience seule peut instruire à cet égard; mais il faut mille faits pour détruire un préjugé accrédité. Le remède que j'ai introduit se fera bientôt connoître; ses bons effets seront trop évidens pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la vive satisfaction d'avoir extirpé le principal fléau de ce beau séjour.
Quoique ma curiosité fût très-pressante, et que je fisse une foule de questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importunés; ils y répondoient avec beaucoup de douceur et de clarté; mais, à mon grand étonnement, cette curiosité n'a pas été réciproque; non-seulement, contre mon attente, ils ont été fort insoucians sur tout ce qui concerne le pays d'où je venois, mais même ils évitoient d'en parler. J'ai attribué cette indifférence pour le monde inférieur qui alloit quelquefois jusqu'à l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont essuyés leurs aïeux. Il y avoit encore dans le Vallon aérien plusieurs individus dont les pères avoient vécu dans ce monde-là. Ils l'avoient peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espèce d'enfer. Telle étoit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux siècles, la terre entière ne sera habitée, selon eux, que par des diables; le Vallon aérien sera le seul asile préservé des flammes infernales, où vivront paisiblement quelques élus en attendant leur passage à la vie immortelle de l'empire céleste.
Toutes les facultés intellectuelles, portées au haut degré d'élévation où je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds de curiosité; car la science ne peut naître que du désir de savoir; mais ce qu'il m'eût été difficile de deviner, c'est que le principal objet de la curiosité des habitans du Vallon étoit la connoissance des astres. Indifférens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils étoient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les planètes; ils suivoient leurs mouvemens; ils avoient calculé avec la plus grande précision la révolution apparente du soleil, et leur année correspondoit exactement à la nôtre.
La même étude étoit commune à ces anciens peuples Nomades, tels que les Chaldéens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient à faire de conquêtes que dans le vaste champ des étoiles.
On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le même esprit de douceur et de paix, Copernic, Galilée, Newton et notre Lalande. Ce dernier, malgré son opinion sur la création, assurément très-immorale, étoit le meilleur des hommes.
La lunette dont ils se servoient pour observer étoit très-imparfaite. Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands progrès. Je leur offris un excellent télescope que je portois dans tous mes voyages aériens. Ils l'acceptèrent avec grand plaisir; ils furent émerveillés des nouvelles découvertes astronomiques dont je les instruisis.
Ils s'occupent aussi de l'étude de l'agriculture, et de cette partie de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes salutaires dans différentes maladies. Cette branche de la matière médicale, la seule que la nature ait indiquée aux animaux et qui leur suffit pour prévenir ou guérir leurs maux, suffisoit également à ces hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espèce de passions, n'étoient assujétis qu'aux maladies communes à tous les êtres qui ont reçu l'existence, et avec elle le germe de la mort.
Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould; l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens, rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien; alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.
L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes, du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.
Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir, chanté en choeur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.
Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil. Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes, ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas moins vivement leur curiosité et leur admiration.
Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.
LE GOUVERNEUR.
Vous avez raison, mon ami; mais la différence de notre paradis à celui d'Adam, c'est que la vanité a fait sortir le premier homme du sien, et que c'est à la méchanceté de vos pères que nous devons l'heureuse rencontre du nôtre. Ici, notre espèce s'est relevée de sa chute originelle; ici, elle a recouvré les avantages qu'elle avoit perdus et dont vous êtes encore privés. Nous sommes au premier rang des êtres par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre monde dégénéré, vous n'êtes au-dessus des animaux que par vos connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble des créatures en est la plus infortunée.
M. DE MONTAGNAC.
Oui; c'est un fait certain; notre monde est resté sous le coup de la malédiction. La faculté de se rappeler le passé et de voir dans l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il fût borné comme l'animal à la jouissance du présent. J'ai pensé autrefois que les progrès de la civilisation et des lumières contribueroient à l'amélioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain. L'expérience et la réflexion m'ont détrompé.
LE GOUVERNEUR.
Mon ami, votre opinion étoit juste, et vous avez eu tort d'en changer. Les lumières élèvent l'homme et l'ignorance le dégrade; mais il faut pour cet effet que ces lumières soient permanentes, et que la masse entière en soit pénétrée. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet pas cette stabilité. Vous avez aujourd'hui un roi qui protège la littérature et les sciences; il est remplacé par un autre qui n'a que la passion des conquêtes; un troisième succède sans caractère, sans goût et sans idée. De ce changement continuel résulte une légèreté d'esprit incapable de percer jusqu'à la vérité. On prend au lieu d'elle quelques prestiges séduisans, quelques lueurs mensongères que l'on suit et qui égarent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester à la même place; mais que l'étude soit constamment suivie, que le flambeau des sciences brille toujours de la même lumière, et vous verrez l'espèce humaine marcher d'un pas lent, mais sûr, vers la perfectibilité. C'est à ce seul avantage que nous devons celle dont vous êtes étonné. Toutes les facultés intellectuelles dont nous sommes doués ont été constamment dirigées vers notre bonheur. C'est à ce seul but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que d'occuper son tems d'études spéculatives qui ne produiroient aucun fruit utile, quand même on seroit assuré d'y avoir le plus grand succès.
Tout ce que je voyois m'annonçoit qu'en effet le bonheur de ce peuple n'étoit point comme le nôtre, un éclair rapide qui brille et s'éteint presqu'aussitôt au milieu d'épaisses et longues ténèbres; ici, il commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entremêlé de sourires, de propos agréables, de chants joyeux, est une image vivante de celui dont s'occupoient nos premiers pères dans leur magnifique jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue pareillement à faire mieux goûter la volupté du repos, les délices d'un salubre repas. Durant tout l'été, ce repas est pris en plein air, sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau, à l'ombre de l'avenue de tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit de verdure parallèle à celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous le poids des années, sont portés par leurs enfans à la salle du banquet champêtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lève à leur approche. La petite quantité de vin qui est recueillie dans le Vallon est réservée pour cette dernière période de la vie où le sang glacé a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur jeune âge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la danse de leur tems.
Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succèdent à celui du festin. Chacun se livre à l'amusement qui est le plus de son goût: les uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres s'occupent à différens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans tous ces ébats règne la décence sans étude et sans art. Les vertus sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coûteroit plus pour s'en détacher qu'à tel peuple corrompu pour les pratiquer.
C'est ainsi que s'écoulent tous les jours des habitans du Vallon aérien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans oisiveté, leur félicité est bien supérieure à celle du célèbre vallon de Tempé dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens d'ennui.
J'ai dit qu'il ne manquoit à ce bon peuple que d'avoir la connoissance des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint à rouler sur cette matière, le gouverneur me fit observer qu'aucune nouveauté ne pouvoit être communiquée à ses frères qu'après avoir été soumise à l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant les annales qu'il m'a communiquées, j'ai vu que cette loi étoit motivée sur l'extrême danger que courut la société en recevant dans son sein un étranger nommé Renou, et en adoptant quelques-unes de ses opinions. Le gouverneur n'étoit animé que du désir de faire le bonheur de ses frères; mais, rendu circonspect par l'exemple du passé, il me pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-même sur le résultat de nos doctes acquisitions. «Vos savans, me dit-il, ont-ils perfectionné quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils découvert quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augmenté la portion de bonheur mesurée pour notre espèce?»
«Hélas, lui répondis-je, des trois grandes découvertes faites depuis environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre à canon et l'imprimerie, les deux premières n'ont servi qu'à dépeupler la terre, la troisième est la seule qui l'ait éclairée.
Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu'à faire un bon almanach, celle de nos physiciens qu'à connoître la pesanteur relative des corps, celle des chymistes qu'à les décomposer. Au-delà, tout est doute et incertitude.
Ainsi, ces arts et ces sciences si vantés attestent un très-haut degré d'intelligence, mais ont été en général plus funestes qu'utiles. Il n'en est pas ainsi de la littérature. La belle éloquence, la sublime poésie, les fidèles tableaux de l'histoire, les touchantes rêveries de l'imagination, les grandes pensées de la philosophie, consolent au moins de nos maux, si elles ne les préviennent pas. Notre vie est le plus souvent un sentier entre deux précipices; au lieu de perdre son tems à combler les abîmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par des tapis de fleurs étendus de chaque côté?»
«Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la culture des sciences a précédé celle de la littérature. Les choses vont avant les mots; et ce n'est qu'après avoir pensé, qu'on peut perfectionner l'art d'expliquer sa pensée. Il me paroîtroit donc bien étonnant que le siècle qui a suivi celui de Louis XIV n'eût pas produit de grands littérateurs. Je serois charmé de les connoître.»
«Le siècle de Louis XIV, lui répondis-je, a été suivi, non pas du siècle de Louis XV, mais du XVIIIe siècle; car il n'y a que les grands rois qui donnent leur nom à leur siècle; et ce siècle-là sera en effet éternellement célèbre par ses littérateurs. Ceux qui l'ont principalement honoré sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon, Montesquieu et J.-J. Rousseau.»
Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste, romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante. Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les moeurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits, et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs. Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.
Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune, les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers. Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création, il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre, cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves; dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.
Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a exécuté pour l'histoire civile. Nouvel OEdipe, il a deviné l'énigme des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la plus convenable pour qu'ils soient heureux!