Le Vallon Aerien Ou Relation Du Voyage D Un Aeronaute Dans Un P

Chapter 10

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Les suffrages tombèrent presqu'unanimement sur notre gouverneur; c'étoit un homme d'un âge mûr qui avoit reçu de la nature un goût décidé pour l'étude du gouvernement, de la religion et des moeurs des différens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne, que nos pères avoient apportés, l'avoient guidé dans ces recherches. Sa théorie étoit profonde; il désiroit ardemment de la vérifier par les faits. D'ailleurs, étant fils de M. de Montalègre, conseiller au parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui seroit plus facile qu'à tout autre de s'instruire de la politique actuelle de la France. Il fut remplacé pendant son absence par le vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui étoient nés sur la terre. Celui-ci étoit encore capable de supporter les fatigues du voyage, et il n'avoit pas oublié le patois en usage dans les montagnes des Pyrénées.

Tandis que le conseil étoit occupé à rédiger des instructions pour les voyageurs, une autre partie de nos frères travailloit à leur voiture aérienne. Voici en quoi elle consistoit:

Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du vallon, croissoit, sur le côté qui regarde la France, un hêtre noueux et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction inclinée et saillante en dehors; mais attaché au rocher par de vastes et profondes racines, il étoit capable de supporter jusqu'auprès de sa cîme les plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frères l'avoient éprouvé en s'avançant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied du rempart. Cet arbre fut coupé à la moitié de sa longueur; la cîme rameuse détachée par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.

L'extrémité du tronçon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y fixa par un axe de fer.

Dans cette poulie fut passée la corde de chanvre que l'on avoit filée, et enfin à un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids de trois à quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la montagne et ensuite remontée sans le moindre accident.

L'épreuve de l'appareil ayant été faite de cette manière, nous fûmes parfaitement tranquilles sur le succès de la descente de nos voyageurs. Leur départ fut fixé au surlendemain.

Cependant, en voyant l'instant de leur séparation aussi rapproché, les voyageurs furent assiégés de troubles et d'inquiétudes: ils alloient quitter un pays où tous les besoins physiques, tous ceux du coeur et de l'esprit étoient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un individu étoient ressentis par la société entière; en un mot, la même ame sembloit être commune à tous les frères de cette grande famille.

Qu'alloient-ils trouver en échange d'un séjour comblé de tant de faveurs? un pays entièrement inconnu depuis cinquante ans, qui, à cette époque, épuisé par de longues guerres au-dehors avec toutes les puissances, achevoit de se détruire par une persécution aussi injuste que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile de ses propres habitans. N'étoit-il pas raisonnable de penser que ce pays, expiant son orgueil, étoit en proie à la vengeance des puissances rivales ou au désespoir de ses malheureux citoyens?

Ces réflexions étoient moins douloureuses pour le plus vieux des deux voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans mariés voyoient devant eux une nombreuse postérité, et leurs regards se tournoient moins souvent vers leur père. Mais notre frère Montalègre étoit l'unique objet de l'amour de sa tendre épouse; des larmes coulèrent abondamment dans le secret de la couche nuptiale.

Parmi les objets nécessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas l'argent. Tout le numéraire qui avoit été apporté tant par les fondateurs de la colonie que par les citoyens qui étoient venus la peupler, avoit été réuni et déposé chez le gouverneur. La somme étoit assez considérable; mais l'argent n'étant d'aucune utilité pour les besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas été ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui parurent suffisantes pour les dépenses de la mission; trois autres mille livres devoient être employées à l'achat des objets utiles qui pourroient se présenter.

On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe pour annoncer leur retour au pied de la montagne: à ce signal on descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.

A la naissance du jour marqué pour le départ, les voyageurs se sont rendus sur le rempart, entourés de leur famille et suivis de tous les habitans: la curiosité, la surprise, la frayeur se peignoient tour-à-tour dans les regards.

Cependant on a attaché un siège à l'un des bouts de la corde pour asseoir les voyageurs; l'autre bout est roulé autour d'un treuil, afin de rendre la descente plus douce et moins périlleuse.

Le vieillard Andossy se place le premier sur le siège; tandis qu'il descend, le peuple chante un hymne religieux; il demande au ciel un accueil favorable sur la terre, un heureux et prompt retour. Le vieillard, suspendu sur l'abîme, unit sa voix au concert de ses frères. Lorsqu'il a touché la terre au bas de la montagne, on remonte le siège, et le jeune homme s'y place, après avoir serré pour la dernière fois dans ses bras son épouse désolée; les chants ne cessent de faire retentir les airs que lorsqu'il a pareillement touché la terre. Alors, nous nous saluons encore, et nous les suivons des yeux, jusqu'à ce qu'ils disparoissent entièrement dans le lointain.

CHAPITRE XII.

Voici la relation des voyageurs, rédigée par notre frère Montalègre.

«Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure après le lever du soleil. Après avoir suivi à gauche un sentier ombragé d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes arrivés à une vaste plaine semée de graviers et de débris de rochers. Notre dessein étoit de ne nous arrêter, dans cette première journée, qu'à Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y eût plus de quarante ans qu'il en étoit sorti, il n'avoit pas oublié qu'il étoit situé sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous étions sûrs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous avons rencontré sur la route quelques pâtres qui ont rappelé à notre frère sa langue natale. Enfin, après trois heures de marche, nous avons découvert Garringue élevé sur un plateau. Nous y sommes montés par un sentier sinueux pratiqué dans le rocher. Mais quelle a été la surprise de notre frère en voyant son village abandonné et désert, toutes les maisons découvertes de leur chaume, et la plupart des murailles tombant en ruines! Il a cherché le toit paternel; l'intérieur étoit rempli de ronces et de monceaux de pierres écroulées qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre d'alentour, autrefois ornée de belles moissons de blé, étoit couverte de genets et de bruyères. On découvroit à peine la trace des anciens sillons. Ce n'est qu'à une demi-lieue plus loin que nous avons trouvé un commencement de culture; jusque-là, les montagnes rapprochées de chaque côté ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre à peine pendant quelques heures dans cet étroit défilé où règnent presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant moins rapide présente quelque surface à la culture; mais cette culture est excessivement pénible sur un sol incliné de 75 degrés. Elle se fait avec des vaches qui, malgré leur petite taille et leur extrême légèreté, ne pourroient conserver leur à-plomb sur la pente du précipice, si elles n'étoient soutenues par le laboureur.

Nous nous sommes arrêtés à ce premier hameau; mon frère Andossy y a été aussitôt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis à leur table frugale, et nous avons couché sous leur toit hospitalier. Ils nous ont fait en ces termes le récit de ce qui se passa après la fuite de nos frères du village de Garringue.

«Peu de tems après cet événement, le gouvernement mit en vente les propriétés des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent principalement, nous étions trop attachés à nos malheureux voisins pour nous revêtir de leurs dépouilles. Le même sentiment de fraternité unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les Pyrénées, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se présenta pour acheteur. Quelques étrangers furent les seuls qui vinrent visiter ces domaines dans le dessein de les acquérir; mais nous les frappâmes si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncèrent tous à leurs projets. Nous reprîmes alors la culture de vos terres. Lorsqu'après plusieurs années de vaine attente, l'espoir de vous revoir s'est évanoui, nous avons cessé nos travaux; et vos champs incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de leurs maîtres.»

Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter de leur sincérité; ils avoient tous le coeur sur les lèvres. Sur toute la route des montagnes, nous avons trouvé avec la même cordialité, les moeurs et à-peu-près les mêmes habitudes de notre Vallon. On nous a partout donné d'excellent laitage avec un pain très-savoureux fait de la farine de maïs qu'ils appellent _mistra_. C'étoient les dons de l'hospitalité la plus pure. La première fois, suivant l'instruction qu'on nous avoit donnée, nous avons voulu les payer; mais on a été étonné comme nous aurions pu l'être dans notre Vallon; en un mot, il nous sembloit être encore parmi nos frères; et nous ne nous appercevions de la différence de ce pays au nôtre, qu'à l'épaisseur de l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant à mesure que nous descendions vers la plaine. Nous n'étions plus animés de cette sensation délicieuse de l'existence qui, dans la région éthérée, suffit peut-être au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine à pénétrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.

Lorsque nous sommes arrivés dans la plaine, on nous a offert deux places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons préféré continuer la route à pied. Nous nous sommes apperçus sur cette route, que nous n'étions plus parmi nos frères, mais parmi des étrangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et nos gîtes payés ne valoient pas ceux qui nous avoient été donnés. La campagne de chaque côté étoit florissante d'une riche culture; mais nous n'avons pas été peu surpris de voir presqu'autant de femmes que d'hommes livrés aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans l'ordre de la nature, qui a si bien marqué par la force, le caractère et le goût qu'elle a donnés à chaque sexe, le genre d'occupation qui lui convient, est évidemment un des plus déplorables effets des guerres précédentes. Plusieurs années consécutives, dépouillées de leur printems, ont attaqué la génération dans sa source; et les femmes ont été obligées de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bêche et conduire la charrue abandonnée. Que doit-il résulter d'un pareil désordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette exquise sensibilité en quoi consiste la plus grande partie de leur esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces fonctions d'épouses et de mères? Les Amazones s'étoient faites guerriers, mais elles avoient renoncé au mariage. Ces paysannes, devenues hommes, ne garderont pas le célibat: elles seront épouses sans pudeur, mères sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages de leur sexe, sans acquérir ceux du nôtre.

CHAPITRE XIII.

Nous sommes entrés à Toulouse par la porte de Muret, et nous avons traversé la Garonne sur un très-beau pont construit sous le règne de Louis XIV. Mais à peine avons-nous été dans l'enceinte de la ville, que tous nos sens ont été frappés du plus affreux bouleversement: l'air empesté des rues, le tumulte des voitures, les cris, le froissement d'une foule insensée, deux rangées de hautes maisons qui nous permettoient à peine de voir le ciel; tout redoubloit à chaque pas notre étonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux yeux, et à chaque fois nous éprouvions le même désir de retourner sur nos pas; mais un regard de Dieu, toujours présent à notre pensée, a raffermi notre courage, et nous avons avancé jusqu'à l'auberge du _Grand-Monarque_ que nos amis de la montagne nous avoient indiquée. Il nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reportés dans notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu quelque doute sur l'incomparable félicité de notre demeure, ce voyage l'auroit dissipé sans retour. Non, Dieu n'a rien créé de plus parfait que le Vallon aérien!

L'objet principal de notre mission étoit de nous instruire de l'état actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous faire connoître. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans quelques sociétés de quartier, d'état, de conditions, de rapports entièrement opposés; et dès que nous devenions dans une maison l'objet de la curiosité, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans la rue Nazareth, je fus frappé de cette inscription sur le fronton d'une porte cochère: _Hôtel de Montalègre_. Comme j'étois arrêté à considérer l'hôtel qui portoit mon nom, et à réfléchir sur le jeu de la fortune qui me conduisoit, pour la première fois après cinquante ans, devant la maison de mes pères, je vois un vieillard accourir à moi, les bras tendus, en s'écriant: «C'est lui, c'est lui, c'est le fils de mon bon maître. Oui, voilà encore à son poignet la marque de la brûlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout petit, je vous ai porté dans mes bras. Comme vous ressemblez à monsieur votre père! Ah! quel père! quel homme c'étoit que celui-là! Hélas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagné dans sa fuite. Il me le défendit, il avoit ses raisons...» Aux exclamations du vieillard, au nom de Montalègre qu'il répétoit à chaque instant, les voisins, les passans s'étoient rassemblés; la cour se remplissoit de moment en moment. Mais à une fenêtre de l'hôtel paroît tout-à-coup un gros homme qui crie d'une voix furibonde: «François, François, qu'est-ce donc que toute cette canaille-là? chassez tout cela et fermez les portes.» Le bon François obéit, et me dit les larmes aux yeux: «Ah! monsieur, j'avois autrefois un père dans le vôtre; mais à présent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se répandit dans la ville, et dès le lendemain je reçus la visite de plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon père qui étoit son collègue au parlement dont il étoit encore membre. Cette connoissance m'en fit faire d'autres dans la première classe de la société; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurpé une portion de l'autorité souveraine. Il vous est sans doute indifférent de savoir comment est composé celui de Toulouse; et quand vous désireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner une idée? Vous, mes amis, mes bons frères, qui vivez dans une égalité parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des sociétés où la richesse et le pouvoir sont d'un côté, la misère et la servitude de l'autre? La classe des despotes est peut-être plus malheureuse encore que celle des esclaves. Vous ne consentirez sûrement jamais qu'une partie de notre population aille un jour accroître le nombre des tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la liberté de conscience n'est pas plus assurée dans cette ville que la justice; et voici ce que me dit à ce sujet le vénérable vieillard, ami de mon père, que je rencontrai. «Mon ami, la religion est assujettie en France à toute l'instabilité du ministère. Lorsque votre père fut contraint de fuir, la bigotterie étoit sur le trône; les dépositaires de l'autorité déclarèrent la guerre à l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa paroître, et l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste époque succédèrent l'impiété et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La persécution s'est déjà réveillée dans la dissolution générale qui a suivi ce désordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rênes de l'empire; mais le monarque est sans force, et d'un moment à l'autre son autorité peut passer en d'autres mains et changer de principe.

J'avois appris à ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon père; mais je lui ai caché, ainsi qu'à tous ceux qui m'en ont parlé, le lieu où il s'étoit retiré avec les habitans fugitifs du village de Garringue. Il faut que, semblable au séjour céleste, notre demeure soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa situation, sa forme et sa nature. Au reste, après quelques tentatives infructueuses, on m'a laissé parfaitement tranquille à cet égard.

CHAPITRE XIV.

Nous entendions souvent parler dans les sociétés d'un étranger réfugié à Toulouse depuis quelque tems, aussi étonnant par ses bienfaits que par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses sembloient inépuisables comme sa générosité et sa modestie. Il prévenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant chaque année de grosses sommes à la disposition des curés de paroisse; et c'est le hasard qui avoit découvert la source de ces aumônes. Une affreuse disette auroit désolé le pays l'année dernière, s'il ne l'avoit fait approvisionner de l'étranger par un négociant honnête, mais peu fortuné, et qui, par les sacrifices considérables que coûta cette largesse, fit deviner la main qui la répandoit en secret. Cependant il se déroboit avec obstination à la reconnoissance publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce qu'il donnoit n'étoit pas à lui, et qu'il ne faisoit que rendre un dépôt confié.

Cet ami de l'humanité fuyoit les hommes. Quand il se promenoit, c'étoit loin des endroits publics, dans la campagne déserte ou le long du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrêtâmes à regarder à la porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux succès; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'éducation des abeilles. Aussitôt qu'il nous eut apperçu, il vint à nous, et nous pria d'entrer.

Nous fûmes charmés d'avoir rencontré l'occasion de nous instruire de ce qui concerne le travail de ces précieuses mouches. Depuis que nous connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions songé à en introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons apporté vous mettra dans le cas de juger vous-mêmes si cette nouvelle production ne seroit pas aussi utile qu'agréable.

La conformité des goûts lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en nous des espèces de Sauvages qui habitoient quelque désert écarté dans les Pyrénées, et c'est dans une pareille retraite qu'il désiroit s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous consentions à le recevoir avec elles.

En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte de cet homme étoit à son avantage. Ses moeurs étoient pures, son caractère doux, ses connoissances étendues sur plusieurs objets, et profondes sur l'administration des abeilles qui nous intéressoit particulièrement. Cependant, avant de lui faire aucune réponse, nous désirâmes savoir ce qu'il étoit, et les motifs du mystère dans lequel il s'enveloppoit. Il parut d'abord ému à cette demande; mais un moment de réflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosité, et il nous accorda sa confiance en ces termes:

CHAPITRE XV.

Vous voyez en moi un homme qui, avec le coeur le plus pur, porte le poids de tous les malheurs de son siècle. Je suis dévoré de remords sans avoir commis de crimes; vainement je tâche d'effacer le passé par le présent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connoître.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu'à la mort de ma mère, et depuis peu d'années. Ainsi, j'avois atteint l'âge mûr, lorsque tout ce qui se rapporte à cet évènement me fut révélé. J'anticipe donc sur les tems dans cette partie de mon récit:

Mon père étoit un simple artisan, ma mère une honnête paysanne. Tous les deux vécurent dans l'obscurité pendant une année, au bout de laquelle mon père, tourmenté d'un pressentiment ambitieux, quitta son épouse pour aller chercher fortune à Paris. Ils convinrent avant de se séparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse, l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions, ouvrirent bientôt au mari un accès familier chez ce prince, trop facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les dignités ecclésiastiques étoient dans la main du régent; et en faire la récompense du ministre de ses voluptés, lui parut une nouveauté piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon père devint presque dans le même jour, diacre, évêque, archevêque et cardinal. Alors, il envoya un de ses affidés détacher du registre tenu par le curé, la feuille qui contenoit l'acte de célébration de son mariage; le même homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat. Aussitôt que ces deux pièces furent en sa possession, il les anéantit. Ainsi entièrement dégagé de ses premiers noeuds, il établit ma mère dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua à passer pour la veuve d'un officier nommé Deville-Franche. J'avois quinze ans à l'époque de cette augmentation de fortune. L'éducation vertueuse que j'avois reçue avoit fortifié l'innocence et la pureté de mes penchans; et je ne fus sensible à la richesse, que parce qu'elle me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les malheureux.

Quelque tems après notre établissement dans la Touraine, ma mère eut envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une grande opulence, ne cède pas une fois dans sa vie à la curiosité de visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de grands hommes, et ornée des graces de tant de belles femmes; mais elle ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu l'agrément de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit à la demande de ma mère, mais sous la condition plus rigoureuse que jamais de la plus profonde discrétion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant à Paris, ma mère, conformément à l'ordre du cardinal, prit le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous eûmes un hôtel, deux voitures, un nombreux domestique.