Part 9
Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus. Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions chrétiennes se doivent entr'elles comme soeurs, indulgence que le législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.
Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient qu'à vous de vous réunir sur le reste.
C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des philosophes en principes.
Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée, le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité, toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres. Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa prospérité[12].
[12] Je supprime ici le récit des divers évènemens d'un intérêt concentré dans l'intérieur du Vallon: ce récit comprend l'historique de plusieurs années; mais on conçoit qu'il est peu d'objets d'un intérêt général dans l'histoire d'un peuple sans ambition, sans distinction de richesses, de pouvoirs et d'honneurs, et de plus sans ennemis au dehors, et par conséquent sans batailles et sans héros. Tranquille au milieu des guerres les plus sanglantes, il n'eut connoissance que de celle entre la France et l'Espagne, à l'occasion du testament de Charles II, qui embrasa toute l'Europe au commencement du 18e siècle. Voici ce qui est dit de cette guerre dans les _Annales_.
(_Note de M. de Montagnac._)
CHAPITRE X.
Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège. La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre, l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important. Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes! vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction, nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus. Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous, contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage; ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.
[13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien, toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument étrangers à nos moeurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible. Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre, l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à l'oreille des peuples subjugués: _Malheur aux vaincus!_ Honneur donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre et de la misère!
L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.
Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les témoins.
En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu de bien.
Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours, arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes, soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste. Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.
Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes, purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la fasse triompher de ses superbes ennemis.
Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides, s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis; anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous l'êtes de Dieu.
C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des diables.
Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.
Le coeur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient rappelé leur ancien état avec orgueil.
Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture; cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village; un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt, est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture, en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de luxations et de fractures.
En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation, si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne. Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens, le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie, qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine. Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile. Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs, dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux concourent à la prospérité commune.
Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de supporter une partie de leur lot dans le malheur général.
Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici. Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].
[14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales du peuple aérien.
(_Note de M. de Montagnac._)
CHAPITRE XI.
Il se répand depuis quelque tems dans notre colonie un violent désir de savoir des nouvelles de la patrie de nos pères. Il y a à-peu-près cinquante ans qu'ils l'ont quittée pour venir s'établir dans ce vallon; la mort les a presque tous moissonnés depuis ce tems, leurs ossemens reposent honorablement dans le séjour de l'éternelle paix: il ne reste vivans de cette première génération que quatre individus.
Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce mouvement de curiosité: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit, qu'en envoyant quelqu'un de nos frères dans notre ancien pays. Nous admettons que la sortie de ce vallon et la rentrée dans son enceinte soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde inconnu? Les méchans qui nous en ont chassés ne se sont-ils pas reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frère au milieu de ces loups dévorans? S'il échappe à leur férocité, n'aura-t-il pas à craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous exposer à la contagion de la peste que cette innocente victime rapportera parmi vous? On a facilement détruit ces différentes objections: on ne se servira de la corde qui a été fabriquée pour descendre notre frère sur la terre, qu'après en avoir fait l'essai sur un poids considérable; notre frère aura pour guide le moins âgé des quatre vieillards de l'ancien monde qui a déjà demandé à l'accompagner; si les deux voyageurs apperçoivent la moindre apparence de trouble, ils reviendront aussitôt sur leurs pas; à l'égard des vices de la société qu'ils seront obligés de fréquenter, il est impossible qu'ils séduisent jamais des hommes du Vallon aérien.
Un motif plus puissant que la curiosité engageoit à ce voyage. La population du Vallon s'étoit considérablement augmentée depuis son établissement; et nous voyions, à la vérité dans un grand lointain, le moment où le nombre des habitans auroit excédé l'étendue du terrain. Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe à la découverte; elle reviendroit bientôt triste et fugitive sans avoir vu où reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau vert, et nous apprendrions de cette manière si la terre est habitable ou si les eaux couvrent encore sa surface.
Tandis que nous étions occupés de cet important objet, un faucon vint s'abattre de lassitude près de nos cabanes. On le prit aisément: il portoit à son cou un collier sur lequel étoient gravés ces mots:
J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, époque de la paix générale dans toute l'Europe[15].
[15] On se rappelera qu'à cette époque l'Europe jouissoit de la paix depuis neuf ans, et que cette paix générale ne fut troublée que cinq ans après.
Cette nouvelle nous sembla envoyée du ciel même pour terminer nos débats. Ces mots, _la paix générale_, annonçoient clairement, non seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette guerre de religion qui avoit obligé nos ancêtres d'abandonner leur patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intérieur comme au dehors, jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son beau ciel; et la patrie, repentante de ses persécutions envers les pères, ouvroit son sein et tendoit les bras à leurs enfans fugitifs.
Nos vieillards ne furent pas les derniers à adopter cette opinion: tous les avis étant d'accord, il ne fut plus question que de savoir auquel d'entre nous seroit confiée cette grande mission.