Part 6
Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient autorisés à proposer.
Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces, tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au labourage et à l'ensemencement des terres.
Ce qui concerne la religion et les moeurs a pareillement été réglé par les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a prononcés dom Antonin à ce sujet:
Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle, sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel. C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée, parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.
Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à gouverner ne vient que de naître avec des moeurs vierges et un tempérament sain et robuste. Pour conserver ses moeurs et sa santé, il faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute. Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même. Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.
C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine, n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers, ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce tems-là étoient de vrais athées.
C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition, sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin, sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les innocentes et malheureuses victimes[9].
[9] On s'appercevra aisément que l'homme qui parle ici, est un protestant aigri par les persécutions qui l'ont forcé de s'exiler de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses quand on a l'esprit troublé par le ressentiment d'un violent outrage.
Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que l'air qu'elle respire.
LE MINISTRE.
Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.
DOM ANTONIN.
C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui apprendre à s'en passer.
LE MINISTRE.
Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous prie?
DOM ANTONIN.
En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.
L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable, c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.
Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de la terre.
Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence, ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.
C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime, reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des hypocrites.
Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais encore très-facile dans ce Vallon.
Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le coeur, non par la foi, mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].
[10] Le lecteur voudra bien observer que cette réforme dans la religion est proposée pour une espèce d'hommes qui se rapproche beaucoup de la nature des anges.
(_Note de l'Editeur._)
Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à différentes reprises sur la religion.
Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir; il n'en sera rien distrait pour aucun travail.
Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées, l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois religieux et politique.
La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur les moeurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à la foiblesse humaine.
Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte, gravé dans son coeur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois pour être bon citoyen, bon père et bon mari.
Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience, doivent être imposés par un sage gouvernement.
Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés; ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.
Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes, sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été achevé avant les grands froids.
Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.
Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées, et de sa justice à récompenser les bonnes oeuvres comme à punir les mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel, que toute la population semble véritablement une seule famille, marchant continuellement sous l'oeil de son père céleste. Les enfans élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui sera l'inverse de celui que présente Horace.
Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant, assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils étoient continuellement réunis.
En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier, l'ancien ministre de l'évangile et moi.
Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes l'histoire de sa vie.
CHAPITRE VI.
Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française, passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome, adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.
Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit pas ainsi de la jeune personne. Le coeur des femmes est en général, sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.
Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles retournoient à Paris, lieu de leur naissance.
Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance, cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle, et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons, mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être remplacé la realité, et mon coeur, à force de s'attendrir pour des fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de coeur insupportable.
Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder, et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame _Delaplace_ (ainsi s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse pour un coeur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni, je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je réfléchis sur ceux qui s'offroient.
Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux; l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres, j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.
Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent. Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!
Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?
DOM ANTONIN.
Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.
LE VIEUX MILITAIRE.
Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie. C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car, pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont, non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.
Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des vertus militaires[11].
[11] Cette distinction est fausse. Le courage qui défend l'Etat n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit n'est pas suffisamment expliqué. Le soldat étoit sans doute coupable si l'ordre avoit été donné de n'épargner personne; mais il est au contraire très-probable que sa commisération avoit été calomniée, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformément aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui étoient pris les armes à la main.
(_Note de l'Editeur._)