Part 5
Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.
Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires, de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites, prolongèrent le repas.
Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est indispensable à l'explication de mon établissement dans le Vallon.--Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va prendre dans la bibliothèque.....--Une bibliothèque! m'écriai-je. Et en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre, j'apperçus plusieurs rayons de livres.--Vous voyez, reprit Antonin, l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous soyons pas séparés.
M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres endommagés par les insectes.--Vos amis, lui dis-je, se ressentent un peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.--Notre projet, me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais, après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.--A votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.--Monsieur est apparemment menuisier?--Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout accident.
Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.
L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place avant le tems où je l'avois promis.
Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir; c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.
Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est plongée.
Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées; nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes les motifs de leur retraite dans cette solitude.
CHAPITRE III.
Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible, compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des hommes entr'eux.
En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon coeur vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils, quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque les persécutions contre les réformés commencèrent.
Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible, ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils; accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi, auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans; c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent, chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers, il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets, chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple, presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être privés peut-être pour jamais.
Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.
Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison; mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.
La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en oeuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les peuples civilisés.
Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral; car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous; mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.
CHAPITRE IV.
J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois, et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.
Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui auroit inspiré des mesures plus conformes aux moeurs des Anglois et aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage! une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel oeil les jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens, verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV. J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.
Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à son retour quelques effets que j'avois laissés.
Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument inaccessible.
Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon, nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons, tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu quelques observateurs mesurer de l'oeil nos remparts inaccessibles, mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les escalader.
Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront convenable.
CHAPITRE V.
Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.
Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur son origine.
Dorénavant ce récit prendra le titre d'_Annales du Vallon aérien_. Je suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera toujours conforme à la pureté de ma conscience.
_Annales du Vallon aérien._
Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue, poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont été introduits:
102 personnes, tant hommes que femmes et enfans. 52 vaches. 3 taureaux. 20 mules et mulets. 10 chevaux. 400 moutons. 32 chèvres. 10 chiens. 22 chats. Plusieurs charrues et autres instrumens aratoires, différentes espèces de métiers avec leurs outils convenables.
Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie de communication que nous avions encore avec elle.