Part 3
Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles? L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'oeil sur ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui; mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il seroit achevé.
A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus profonde connoissance du coeur humain le plus grand talent pour en exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde, excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J. Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit, plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.
LE GOUVERNEUR.
D'après le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe siècle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le style étoit formé quand ils ont écrit; ils s'en sont servi pour orner la science et rendre l'instruction agréable; sans doute, ils n'ont que des admirateurs parmi vous.
M. DE MONTAGNAC.
Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems viendra où le mérite sera mis à sa place, et où les gens sensés lui rendront un hommage éclatant; mais dans ce moment les sages se taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.
LE GOUVERNEUR.
Quelle lâcheté!
M. DE MONTAGNAC.
Vous êtes trop sévère. Songez donc que nous sortons à peine d'une révolution qui a frappé toutes les colonnes de la société; tout a été brisé ou bouleversé en même tems. En politique, c'est l'anarchie qui avoit pris l'empire; en morale, le crime; en littérature, le mauvais goût. Depuis l'apparition de l'homme de la Providence, tout rentre peu-à-peu dans l'ordre; un gouvernement juste a remplacé l'absence des lois, des principes d'honneur ont distingué le citoyen; le sens commun aura son tour, il fera rentrer dans la poussière la déraison et l'impudence.
LE GOUVERNEUR.
Que disent, que font donc vos honnêtes gens en attendant que leur jour revienne? quel est enfin chez vous l'esprit public?
M. DE MONTAGNAC.
Il n'y en a plus, et c'est fort naturel. Les habitans d'un pays où vient d'éclater le plus violent tremblement de terre, restent long-tems interdits et immobiles d'épouvante et de terreur sur le bord de l'abîme qui a englouti plusieurs milliers de leurs concitoyens.
LE GOUVERNEUR.
J'entends; votre nation étoit caduque; la révolution a accéléré son dernier terme, et maintenant tout est épuisé chez elle.
M. DE MONTAGNAC.
Tout, hors l'esprit militaire.
LE GOUVERNEUR.
Voilà une chose admirable. La fin des empires s'annonce généralement par la mollesse et la lâcheté. Le vôtre, au contraire, après plus de douze siècles d'existence, revient au point d'où il est parti. Si cela se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre entière lui sera soumise. Puissent les sciences et la littérature se régénérer également dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien triste et bien funeste.
M. DE MONTAGNAC.
Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe, saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.
Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil. «Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises, et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.
Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.
Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits compagnons.
Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les moeurs domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé, passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux, et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner de l'inquiétude?»
LE GOUVERNEUR.
Non pas, précisément.
MOI.
Il peut se rassurer, je pars dès aujourd'hui.
LE GOUVERNEUR.
J'espère, monsieur, que vous ne nous refuserez pas une grace pour prix de l'hospitalité que nous vous ayons accordée.
MOI.
Quelle est-elle?
LE GOUVERNEUR.
C'est de ne pas dire, lorsque vous serez de retour dans votre pays, que vous nous ayez connus, ou tout au moins de vous taire sur la position géographique de notre asile.
MOI.
De crainte apparemment que nous ne venions en faire la conquête. Je ne puis m'empêcher de rire de votre terreur.
LE GOUVERNEUR.
Je vous préviens en tout cas que le premier ballon qui paroîtra au-dessus de nos têtes, sera reçu à grands coups de flèches.
MOI.
Voulez-vous que je dénonce à la France votre déclaration de guerre?
LE GOUVERNEUR.
Tout comme il vous plaira, si vous êtes indiscret. Observez cependant que nous ne songeons point à attaquer, mais seulement à nous bien défendre si l'on nous attaque.
Nous étions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai l'émotion qu'ils excitèrent en moi en songeant que la conduite de M. Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reçu à bras ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la même confiance, si mes hôtes ne s'étoient pas rappelé la leçon de l'expérience. Cette leçon avoit été terrible, et ils auroient été inexcusables de n'en pas profiter. Quelque injurieuse que me fût la décision du conseil, je ne pus donc que l'approuver, et je me hâtai de m'y soumettre en allant travailler aux préparatifs de mon départ.
Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai facilement le volume avec l'air raréfié par le feu. Lorsqu'au moyen de ce procédé il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les plantes que j'avois découvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et quelques objets curieux qui m'avoient été donnés.
Je ne pus prendre congé de mes hôtes sans verser des larmes. Ils étoient également émus, et me témoignèrent plusieurs fois combien ils étoient affligés de la dure loi que leur imposoit l'expérience. Sans cette terrible leçon du malheur, je me serois peut-être fixé parmi eux. Eh! comment avec des goûts simples et paisibles, n'aurois-je pas chéri le seul lieu sur la terre où l'homme n'a pas besoin de fortune pour être estimé, où tous les coeurs étrangers à la haine ne sont pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai ce secret qui m'a été imposé sur la situation de ce dernier asile de l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir à la foi du christianisme qu'on entreprendroit sa conquête; car il ne possède que des vertus sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonçant pour étudier les moeurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les infecteroient des leurs; ils répandroient dans la source des générations de cet Elysée, le poison terrible qui dévore la population de nos modernes Babylones.
Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste; adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de s'établir parmi vous. Plus de moeurs, plus d'innocence, plus de bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez les hommes, la pudeur parmi les femmes.»
Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des cris d'admiration se mêlèrent aux voeux pour mon heureux voyage, exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille. Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports, et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le coeur est pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur, en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.
CHAPITRE PREMIER.
Annales du Vallon Aérien.
J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient, ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais; le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre. Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage, car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction. Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes, sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou retenu par la crainte du blâme.
[6] Il n'y a personne qui, dans la situation où se trouvoit l'auteur de ces annales, n'en eût dit autant que lui. Il falloit une découverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour démentir sa prédiction. Le Vallon aérien, ses habitans, leurs moeurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est également trompé sur la durée des lumières dans ce coin des Pyrénées: ces lumières y sont répandues plus généralement que de son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrès dans la même proportion, du moins paroît-il certain qu'elles n'ont pas décliné. Nos conjectures sur l'avenir ultérieur n'auroient pas de base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prévoir jusqu'à quelle étendue une société parfaitement organisée porteroit le développement de ses facultés morales? L'esprit est une puissance qui jusqu'à présent n'a été dirigée que par l'ambition. Qui sait ce qu'elle seroit capable de produire, si elle étoit mise en jeu par la sagesse.
(_Note de M. de Montagnac._)
Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte; et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les parties et toutes les divisions de la terre.
Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans; espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères. Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique de mon établissement dans ce Vallon.
Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici ce qui donna lieu à cet évènement.
Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance, autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7]. Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne réussit qu'à défigurer la nature.
[7] Les tems sont bien changés: il n'y a plus maintenant que de très-légères différences entre la Cour, la Capitale et les Provinces. Les communications étant devenues plus fréquentes, les habitans de la France ont tous à-peu-près la même physionomie; il seroit difficile de distinguer à présent le provincial du parisien, à moins que ce ne fût par l'heure du dîner et quelques autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont pas sans doute à s'élever à la hauteur de la capitale sur ces graves objets; et il faut espérer que leurs habitans auront bientôt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres, de bons estomacs et de forts poumons.
(_Note de l'Editeur._)
J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages du Poussin.
Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre: les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent, soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].
[8] Je crois que le défaut de renouvellement d'air est la principale cause des goîtres dans les Pyrénées. J'ai toujours observé que les habitans affectés de ces excroissances avoient leur demeure à l'abri du vent et du soleil dans le fond de quelque gorge de montagne où règnent une humidité qui n'est jamais pompée et un air constamment tranquille et stagnant. Je citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mamé adossé au nord de la montagne tout au bout de la vallée de Luchon, dont presque tous les habitans sont goîtreux, tandis qu'à une demi-lieue de là, Bagnères de Luchon, plus avancé dans la plaine et exposé aux rayons du levant et du midi, est exempt de cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les goîtreux guérissent parfaitement au bout de quelque tems de séjour sur la montagne.
(_Note de l'Editeur._)