Part 13
A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent augmentoit de furie; les rapides éclairs étinceloient parmi les torrens de pluie, et le bruyant tonnerre éclatoit au-dessus de leur tête. Ils frappèrent long-tems à la porte; long-tems leurs cris se joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils étoient en proie aux coups précipités du déluge et de l'aquilon. Enfin, une foible pitié se glisse dans le coeur du barbare. Pour la première fois il va exercer l'hospitalité. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses gonds rouillés, et reçoit à regret sous son toit les voyageurs tremblans de froid. Un fagot avare éclaire le foyer glacé, et rappelle la vie dans leurs membres. On leur sert pour dîner un peu de pain bis avec un peu de vin aigre; et à peine la tempête commence-t-elle à s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.
L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche se condamne à une vie aussi misérable. Quel motif, dit-il en lui-même, peut donc porter à renfermer en pure perte la subsistance de mille infortunés! mais quel nouvel étonnement éclata sur son visage, lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe précieuse qu'il avoit dérobée à leur premier hôte si généreux, et en payer le misérable accueil du dernier, si sordide et si dur!
Mais déjà les nuages orageux sont dispersés, le soleil se lève sur un firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et les feuilles brillantes de rosée marquent par leurs frémissemens leur joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur triste asile, et le maître content en ferme aussitôt la porte soucieuse.
Tandis qu'ils s'éloignoient, l'esprit du pélerin étoit profondément agité de diverses pensées. Les actions de son compagnon, dépourvues de leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, là une extravagance. Pénétré d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-là, il se perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.
Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament; et les voyageurs, occupés encore de chercher une retraite, apperçurent assez près d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne parfaitement cultivée. Sous de simples dehors qui ne présentoient ni le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur, cette demeure répondoit au caractère du maître, homme heureux qui aimoit la vertu et fuyoit la louange.
Nos piétons tournèrent vers ce côté leurs pas fatigués; et bénissant de leurs voeux le modeste manoir, ils s'inclinèrent devant son digne possesseur, qui répondit en ces termes à leur salutation:
«Sans orgueil comme sans envie, je rends à celui qui nous a tout prodigué une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie; recevez donc en son nom un frugal repas donné de bon coeur.»
Il dit, et fit servir la table hospitalière. Puis il les entretint de la sagesse et de la vertu jusqu'au moment où le son de la cloche, rassemblant les honnêtes domestiques, vint fermer la journée par la prière.
Enfin, l'aurore se leva, nuancée de mille couleurs, et le monde renouvelé par un tranquille sommeil, recommença le cercle de ses travaux. Mais avant le départ des voyageurs, le plus jeune des deux s'approche du berceau où dormoit un enfant, le saisit et l'étrangle. O comble d'horreurs! ô monstrueuse ingratitude! le fils unique d'un si généreux hôte, l'orgueil naissant de sa maison; son visage devient noir, il palpite, pousse un soupir et meurt. Que devint notre ermite à la vue de cet horrible assassinat? Non, l'enfer, l'enfer même, ouvrant devant lui ses profonds abîmes, et l'enveloppant de ses flammes dévorantes, ne l'eût pas frappé de plus d'effroi.
Interdit, confondu, il veut fuir; mais ses genoux tremblans trahissent ses désirs. Le jeune homme le poursuit et l'atteint. La route étant croisée par plusieurs autres, un domestique étoit venu leur servir de guide. Ils arrivèrent au bord d'un torrent qui traversoit le chemin; le passage étoit difficile; le domestique marche devant sur de longues branches de chêne qui tiennent lieu de pont. Le jeune homme, qui sembloit n'épier que l'occasion d'un crime, s'approche du guide sans défiance, et le précipite dans l'abîme. L'infortuné disparoît aussitôt, remonte un instant à la surface, puis retombe pour jamais dans le gouffre de la mort.
Le vieillard ne peut plus contenir sa fureur, il s'écrie les yeux étincelans: O monstre exécrable..... Mais à peine a-t-il ouvert la bouche, que son étrange compagnon a quitté la forme humaine. Sa jeune figure est empreinte d'une douce majesté; sa robe, devenue d'une blancheur éclatante, flotte jusqu'à terre; une brillante auréole couronne sa tête; l'air est autour de lui parfumé d'une odeur céleste, et des ailes d'un éclat éblouissant couvrent ses épaules de leurs plumes nuancées. En un mot, il a pris une forme divine, et sa démarche est celle d'un ange de lumière.
A la vue de ce prodige, la fureur dans le coeur de l'ermite a fait place à l'admiration; sa langue est immobile, et son esprit est frappé d'un profond étonnement. L'ange aimable, d'une voix semblable à une musique ravissante, rompit le premier le silence:
«Tes prières, tes hommages, ton innocente vie, sont montés sur l'aile d'un doux souvenir devant le trône suprême. De telles perfections font la joie de l'empire céleste; habitant de ce brillant séjour, je suis descendu à la voix du Tout-Puissant pour calmer tes inquiétudes. Cesse de te prosterner devant moi, je ne suis que ton égal.
Apprends le secret du gouvernement du grand Etre, et que ta conscience cesse d'être alarmée.
Le juste créateur, en formant ce monde, a voulu qu'il fût soumis aux lois de la nature, et que ce fût en passant par les causes secondes que tout ici-bas marchât à son but. C'est ainsi que, retiré loin de la sphère terrestre, le souverain maître exerce sa puissance. Il fait concourir les actions de l'homme sans contrarier sa volonté; il exige surtout qu'il se confie fermement dans sa sagesse.
Rien n'est plus surprenant sans doute que le spectacle des évènemens qui vient de frapper tes yeux. Cependant, lorsque tu seras instruit de leurs motifs, tu reconnoîtras la justice du Tout-Puissant, et tu apprendras à soumettre ta raison aux choses que tu ne peux expliquer.
Cet homme superbe entouré d'un luxe pompeux, dont la vie étoit trop fastueuse pour être innocente, qui recevoit ses convives à une table incrustée d'ivoire, et les regaloit dès le matin d'un vin exquis pétillant dans des coupes d'or, en perdant une de ces précieuses coupes, a été corrigé de son faste impudent; il continuera d'être hospitalier, mais avec plus de simplicité.
Le misérable tourmenté par d'éternels soupçons, dont la porte verrouillée ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est à lui que j'ai donné la coupe, afin de lui faire connoître que le ciel sait récompenser les mortels compâtissans. A la vue de ce vase, il a reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjurée; et son ame reconnoissante s'est ouverte à la pitié. Ainsi le minerai, pénétré par l'active chaleur du charbon embrasé qui le presse, est bientôt en fusion, et, dégagé de sa gangue, l'argent qu'elle réceloit se précipite dans le creuset.
Après de longues années d'une conduite vertueuse, le coeur de notre pieux ami étoit à moitié détaché de son Dieu, entraîné par l'amour d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquiétude, et déjà il recommençoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans quelles extravagances un pareil délire ne l'auroit-il pas précipité? Dieu, pour sauver le père, s'est emparé de l'enfant. Graces à mon adresse, tout le monde, excepté toi, a cru qu'il étoit mort d'une convulsion. Maintenant le père en pleurs, humilié dans la poussière, reconnoît la justice du châtiment.
Cependant c'en étoit fait de la fortune de cet homme, si son perfide domestique eût remis le pied dans la maison: il devoit dans la même nuit enlever le trésor de son maître; et quelle perte c'eût été pour les pauvres!
Tels sont les éclaircissements que le ciel m'a chargé de te donner. Retourne en paix, sois résigné et n'accuse plus la Providence.»
Après ces mots, le jeune Séraphin déploie ses ailes sonores et prend son vol aux yeux du sage frappé d'admiration. Tel parut Elisée lorsque son maître s'éleva dans les nues sur un char céleste. Ainsi à la vue du char de feu montant dans les cieux, le prophète ébloui étoit enflammé du désir de monter à sa suite.
O seigneur! s'écria l'ermite prosterné, que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait, il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la piété et dans la paix[17].»
[17] Cette petite production de Parnell, qui parut au commencement du dernier siècle, est dans l'original un chef-d'oeuvre de précision et de graces. Le sujet est tiré du vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habillé à sa mode. Voltaire l'a enchassé dans son charmant roman de Zadig; il a assaisonné de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la philosophie du poète anglois. Mais il faut convenir que cette justification des misères humaines ne vaut pas mieux que tous les systêmes qu'on a imaginés pour expliquer les voies de la Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages parce qu'on a abusé de leurs dons, d'avares rendus généreux parce qu'ils ont eu un mouvement de pitié qui leur a tourné à profit. La mort d'un enfant tendrement chéri a plus souvent inspiré aux pères désespérés des murmures contre la Providence que des sentimens de reconnoissance et d'amour. En général, les passions comme les caractères dépendent en partie de la nature du tempérament, et ne sont susceptibles que de simples modifications. Mais si on ne change point les élémens, on peut du moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile écuyer qui soumet au frein un coursier indompté, tire un sage parti de sa fougue insensée, et convertit en noble courage son caprice et ses emportemens.
(_Note de l'Editeur._)
Je ne consigne ici cet écrit que comme un monument du pouvoir que possédoit le Vallon aérien de s'élever à la gloire qui a immortalisé les beaux siècles d'Athènes et de Rome, et en même tems comme une preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspiré à cette gloire, mais d'en avoir pour jamais éteint le désir. En effet, quel eût été pour nous le fruit de cet esprit si vanté sur la terre qui consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs à amuser: tous les membres de notre société sans exception sont livrés à des travaux utiles. Ils écouteroient avec reconnoissance l'homme qui leur apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les métiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de population peuvent le prodiguer à leur gré; mais pour notre intérêt comme pour notre prospérité, nous devons inspecter dans chaque individu l'emploi de son tems et de ses facultés. Il faut que tout aboutisse à l'avantage commun de la société.
Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les inconvéniens qui étoient résultés du voyage hors du Vallon, et décider s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultérieure avec la terre. Ce voyage avoit procuré l'introduction de la pomme de terre et des abeilles. La première étoit une garantie infaillible contre la disette de blé; et sous ce rapport elle étoit d'un prix incalculable. Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agréable, mais un remède salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce voyage avoit apporté le germe, étoient au moins égaux s'ils n'étoient supérieurs aux biens qu'il avoit fait connoître. Quel avantage pouvoit compenser la petite vérole qui avoit détruit une partie de la population, et dont le poison maintenant incurable menaçoit toute la postérité, et ce vice moral bien plus désastreux encore qui avoit attaqué le gouvernement et les moeurs jusque dans leur principale racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrès qu'elles font chaque jour promettent des découvertes utiles et des secrets précieux pour l'humanité. Mais la corruption des moeurs qui va toujours croissant dans une proportion supérieure à la perfection des arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui seroit importé chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons point du remède, puisqu'il seroit nécessairement inséparable de la maladie.
D'après ces considérations, le conseil a arrêté que le Vallon aérien n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce pût être[18].
[18] Voici une contradiction qui a dû frapper tous les lecteurs attentifs. Il est dit ici que le conseil décréta de ne plus avoir de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine d'années après que cette décision a été prise, M. de Montagnac reçoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'après y avoir été traité pendant plus d'un jour avec toutes les marques de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier l'ordre de partir.
Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.
M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales, des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.
J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit dans les Annales de ce peuple.
(_Note de l'Editeur._)
* * * * *
«Une musique militaire a fait retentir l'écho de nos montagnes. Montés sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir à cette musique, et ces chants sembloient être un hymne à la liberté; car ce nom a été souvent répété, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois même nous avons vu l'armée entière se prosterner à genoux en prononçant le mot de _liberté_. Comment des peuples esclaves depuis tant de siècles ont-ils pu tout-à-coup briser leurs fers? quel ressort assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande révolution est-elle le résultat de la philosophie qui commençoit à agiter le milieu du dix-huitième siècle? Ou est-ce la religion qui a achevé son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle étoit la plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'éloge de la fraternité retentir avec celui de la liberté. Dès-lors notre incertitude a été fixée; nous n'avons plus douté que cette belle réunion ne fût l'ouvrage de la religion rappelée à sa pureté primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple de frères.
Plusieurs bataillons ont passé successivement sous nos yeux, en chantant également le double triomphe de la liberté et de la fraternité. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la liberté, et leurs drapeaux étoient nuancés des trois couleurs principales; réunion qui annonçoit évidemment celle des trois grands ordres de l'Etat autrefois si divisés, le clergé, la noblesse et le tiers-état. Nous nous entretenions de ces douces idées, et nous voyions déjà les temples de Janus fermés sur toute la terre, et tous les peuples s'embrassant à l'invitation et à l'exemple des François.
Mais quel horrible réveil est venu dissiper ce rêve enchanteur! dès le lendemain, ces frères si tendres, transformés en tigres féroces, étoient aux prises avec des Espagnols. Après une lutte de courte durée, les François ont été vainqueurs; les vaincus à genoux demandoient la vie d'une voix suppliante: _Fraternité ou la mort_, leur a-t-on répondu avec fureur. Le signe d'acceptation étoit d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre délai, à la moindre hésitation, le frère chéri étoit égorgé sans pitié.
Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amitié peut inspirer de plus tendre et la rage de plus féroce? Au lieu de s'être amélioré, l'esprit humain en France seroit-il retombé dans la barbarie? N'est-ce pas là ce délire qui s'étoit emparé de tout l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens s'égorgeoient entr'eux pour des querelles théologiques, tandis que les Barbares étoient à ses portes tout prêts de consommer sa ruine[19]?...»
[19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan, sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.
Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le plus éclatant et le plus admirable.
Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses moeurs, son gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au courage et à l'amour de la liberté.
(_Note de l'Editeur._)
FIN.
De l'Imprimerie d'ORIZET et LE COQ, Place Saint-Michel, nº 2.