Le Vallon Aérien Ou, Relation du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la description de leurs moeurs

Part 12

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C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler. Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion; elles n'eurent aucun succès.

Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera. En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.

La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir par d'autres organes que les leurs.

Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.

CHAPITRE XVIII.

Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit pénétré d'admiration pour nos moeurs; mais quoiqu'il fût vivement animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa couleur.

Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son voeu et laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.

Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes, des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou morale devoient être les premières victimes du changement, la sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.

Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein; pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand nombre de voix.

C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays, les révolutions politiques, les changemens de gouvernement, d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est sorti.

La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu, la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté, l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot, leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de vous y conformer.»

Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré; tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les instans de notre vie!

Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci, essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première. Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui composent le conseil du gouverneur[16].

[16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.

(_Note de l'Editeur._)

CHAPITRE XIX.

Cependant la veuve du malheureux Renou étoit inconsolable. Sa profonde douleur lui avoit encore rendu plus chers les goûts sauvages et le caractère mélancolique de son mari. Elle l'avoit accompagné dans ses courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle résolut de fixer sa demeure près de l'arbre où il avoit déposé sa dernière pensée, et que nous avions nommé l'arbre du désespoir. Elle demanda cette faveur au gouverneur, comme si sa vie y eût été attachée. Lorsqu'elle l'eut obtenue, elle vint s'établir à cette extrémité du Vallon, accompagnée de sa soeur qui ne l'avoit jamais quittée. Ses deux frères qui l'aimoient tendrement, et qui n'étoient pas encore mariés, lui portaient chaque jour les choses nécessaires à son existence. Il y avoit peu de tems que madame Renou demeuroit près de l'arbre du désespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On planta aussitôt, suivant la coutume, dans l'asile de l'éternelle paix, un arbre qui fut nommé l'arbre de l'espérance.

Lorsque cet enfant fut parvenu à l'âge de sept ans, le conseil le réclama, afin de lui donner l'éducation commune à tous les habitans du Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre à faire son bonheur et celui de ses frères; mais la mère fut frappée d'un tel chagrin en apprenant qu'on vouloit la séparer de son fils, elle fit tellement craindre de se porter aux derniers excès du désespoir, qu'on consentit à lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs d'élever conformément aux règles de la communauté. Mais est-il de règle qui puisse prévaloir sur l'amour d'une mère pour son fils? Après lui, l'objet qui lui étoit le plus cher, étoit la mémoire de son mari. La profonde solitude où elle vivoit, concentroit tous ses sentimens dans ces deux affections: elles étoient les seuls principes de sa conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincère intention de la tenir, s'évanouissoit dès qu'elle se trouvoit en opposition avec les goûts du fils ou le systême du père. On a dû juger par le caractère et les habitudes de celui-ci, quel étoit son genre d'esprit. Bizarre dans ses opinions littéraires comme dans sa conduite, c'étoit sur ce sujet l'anglomane le plus décidé. Young, Milton, Addisson, Pope étoient ses auteurs favoris; il avoit apporté avec leurs ouvrages ceux de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages intéressans improvisés dans ses entretiens avec son épouse, avoient également enflammé l'esprit de cette femme pour cette littérature étrangère. Son fils étoit né avec de l'intelligence et beaucoup de cette sensibilité angloise que nous nommons de la mélancolie. Ces dispositions, qui se fortifièrent à mesure qu'il avança en âge, lui firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mère et les femmes de sa société, émerveillées de voir un jeune homme spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons, décidèrent sa vocation. Il voulut être poète et philosophe: les titres à ce double mérite lui furent facilement accordés par ses juges. Ils ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur échappoit en s'enfonçant seul au milieu des forêts ou en parcourant les remparts du Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de pâtres rassemblés au-dessous de lui.

Bientôt du talent de la parole il essaya de passer à celui du style. La gloire étoit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'idée; mais les beaux vers de Racine, la belle prose de Fénelon retentissoient à son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages de ces hommes célèbres, lui en faisoit concevoir un très-grand à les imiter. Héritier des goûts de son père, il avoit aussi étudié la langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette langue différens morceaux très-estimés. Je n'en transcrirai qu'un seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou n'avoient pour nous aucun mérite. A plusieurs reprises le gouverneur lui conseilla de laisser là tous ses écrits pour s'occuper de quelqu'un des travaux utiles à la société: les conseils furent rejetés avec dédain; il fallut bien alors en venir au dernier expédient.

Il n'y a pas un seul métier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier produisent des choses qui lui sont nécessaires et qu'elle paye par des échanges. Mais de quelle utilité peuvent être pour aucun de nos ateliers l'art d'aligner des périodes ou de rimer des phrases? Votre prétendu talent, loin d'être utile, pourroit être funeste, puisqu'il pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez donc là, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je vous préviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en échange de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd à la voix de la sagesse. Il fallut, pour le corriger, que la leçon lui vînt de l'expérience qui est toujours le meilleur maître en toutes choses. Ses auditeurs rassemblés d'abord en grand nombre, l'abandonnèrent peu-à-peu dès qu'il eut perdu le charme de la nouveauté. La distribution de blé qu'ils avoient partagé avec lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient à l'entendre. Ainsi l'orateur se vit bientôt réduit à prêcher dans le désert; mais il ne put, comme St.-Jean, s'habituer à vivre de sauterelles ou de racines; il fut alors forcé de prendre un travail utile: ce travail purement manuel lui répugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y façonna, et au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon. La littérature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-là un modèle qu'on ne rougit plus d'admirer.

CHAPITRE XX.

Voici maintenant la traduction du jeune Renou.

L'ERMITE,

_par M. Parnell_.

«Au fond d'un désert inconnu au monde, vivoit depuis son jeune âge un vénérable ermite. Sa demeure étoit une caverne, son lit un peu de mousse, sa nourriture des fruits, et sa boisson l'eau du rocher. Loin des hommes, il étoit toujours en présence de Dieu; sa seule occupation étoit de le prier, et son seul plaisir de l'adorer.

Ce calme si pur, cette vie qui étoit l'image du ciel même, une idée vint la troubler. Si c'étoit le vice qui fût triomphant sur la terre, si la vertu lui étoit asservie, que deviendroit la sagesse de la Providence? Dès ce moment l'avenir s'obscurcit devant les pieux regards du solitaire, et son ame perdit son repos. Ainsi, lorsque les eaux d'un lac présentent une paisible surface, la nature y réfléchit une tranquille image; le rivage se dessine sur ses bords, les arbres l'ombragent de leurs cîmes suspendues, et le firmament abaissé le peint de ses couleurs variées. Mais s'il vient à tomber une pierre au sein de l'humide élément, on voit aussitôt le cristal troublé se diviser en cercles qui s'étendent de tous côtés, le soleil brisé se perdre en fragmens, le rivage, les arbres et le firmament s'enfuir dans un désordre affreux.

Impatient d'éclaircir ses doutes, de connoître le monde par lui-même, de savoir à qui de ses livres ou des bergers de ce désert il doit ajouter foi; car il n'avoit encore vu de l'espèce humaine que quelques pâtres égarés dans leur marche nocturne, il quitte sa cellule, prend dans sa main un bâton de pélerin, abaisse son capuchon sur son front, et part au lever du soleil, résolu d'examiner tout avec une profonde attention.

La matinée s'écoule avant qu'il soit sorti du long désert sur lequel on n'aperçoit aucun sentier; et le soleil étoit au milieu de son cours, lorsqu'il vit arrêté sur le grand chemin un jeune homme proprement vêtu, dont la charmante figure étoit ornée de blonds cheveux tombant en boucles flottantes. Je vous salue, mon père, dit le jeune homme en s'approchant. Bonjour, mon fils, repartit le respectable vieillard. La conversation s'engage; les questions, les réponses se succèdent rapidement; et le plaisir de mille entretiens divers charme la longueur de la route. Enchantés l'un de l'autre, s'ils différoient par les années, ils se réunissoient par les sentimens. Ainsi un vieux ormeau soutient un tendre lierre; ainsi le jeune lierre embrasse le vieux ormeau.

Cependant le soleil étoit près de se coucher; la dernière heure du jour s'avançoit enveloppée de ses modestes couleurs, et la nature en silence invitoit la terre au repos, lorsque les voyageurs aperçurent non loin de la route un superbe palais. Ils y dirigent leurs pas, à la clarté de la lune, au milieu d'une avenue de grands arbres qui formoient de chaque côté des couronnes de verdure.

Le noble maître de ce palais en avoit fait l'asile hospitalier de l'étranger. Sa générosité cependant, altérée de louanges, n'étoit plus que le vain étalage d'un luxe dispendieux. Les compagnons arrivent; des domestiques en livrée les attendoient, et le seigneur du château vient les recevoir à la porte. La table du souper gémit sous la magnifique profusion des mets, et tout brille d'un éclat que n'a point la bonne et simple hospitalité. De là, conduits dans leur appartement, ils oublient les fatigues de la journée, plongés dans un profond sommeil sur la soie et le duvet.

Le lendemain, à la première lueur du jour, dès que le frais zéphir vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos hôtes se lèvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un excellent déjeûner servi dans un magnifique salon. Le maître affable en fait les honneurs, et invite les voyageurs à boire d'un vin exquis, pétillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique, satisfaits et reconnoissans; le seigneur du château est le seul qui ait lieu de se plaindre, sa précieuse coupe a disparu; le plus jeune de ses hôtes l'a dérobée en secret.

Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent à la peau brillante, étendu au soleil; plein de trouble, il s'arrête, et s'écarte précipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas timide, en portant de tous côtés des regards inquiets: tel parut le vieillard, lorsque déjà loin du château, il apperçut l'objet dérobé briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrête; il brûle, mais il craint de lui proposer de se séparer, et continue la route avec un coeur tremblant, en se plaignant, les yeux levés au ciel, que la générosité soit aussi mal récompensée.

Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament, et voilèrent la gloire du soleil; le bruit des airs annonça l'approche de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers l'étable. Averti par ces présages, le couple voyageur presse sa marche pour chercher un abri dans un édifice voisin. C'étoit un donjon, flanqué de tourelles, élevé sur une éminence qu'entouroit un large fossé. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son possesseur, avoit fait un désert du pays d'alentour.