Part 11
Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abbé très-discret et très-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les pièges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du goût de ma mère; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes, celui-ci me déplaisoit précisément par les efforts qu'il faisoit pour me plaire. Elle lui répondit que son fils, ne la quittant jamais, ne courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abbé insista pour que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'étoit, dit-il, un devoir indispensable pour tout homme distingué, arrivant à Paris, et il offrit de me présenter à son Eminence, de qui il avoit l'honneur d'être connu. Ce prêtre, si grand par sa place, étoit si décrié par sa conduite, il étoit tellement signalé dans toute la France pour réunir la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition déplût autant que l'autre à ma jeune et simple innocence; mais l'abbé fit entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mère, alarmée, exigea le sacrifice de ma répugnance.
Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvoient plusieurs personnes du premier rang. L'abbé dit un mot à l'oreille de l'huissier du cabinet, et bientôt après on appela M. le comte de Ville-Franche. L'abbé entra avec moi dans le cabinet du cardinal.
Je m'attendois à voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses vices écrits sur son front; et j'apperçus, au contraire, un visage doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Après m'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne voulois pas prendre un état, soit à l'armée, soit dans la robe. Je bégayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami, dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre père, je veux absolument vous en servir.--Monsieur... et je restai court. J'étois combattu par deux sentimens opposés. Quand je le regardois, j'étois tenté de le prendre pour le plus honnête homme du monde; mais lorsque, rentrant en moi-même, je repassois ce qu'on m'en avoit dit, il me faisoit horreur, et j'étois impatient de sortir. L'abbé s'efforçoit de me faire entendre par signes qu'il étoit mon meilleur ami; et j'aurois peut-être fini par me laisser gagner à ses prévenances, lorsqu'on annonça le maréchal de Villeroi. A ce nom, la figure du cardinal se décomposa tout-à-coup. Cette figure, si douce et si riante, s'anima tour-à-tour de colère et de bassesse, de vengeance et de perfidie. Le masque étoit tombé, et je vis, dans toute sa laideur, le scélérat que l'on m'avoit peint. Nous sortîmes sans qu'il s'en apperçût, tant il étoit préoccupé de la visite d'un homme qu'il détestoit, et qu'il auroit voulu étouffer en l'embrassant.
Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est passé pendant les quinze années que j'ai vécu à Paris. Etranger au milieu des évènemens et du tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier absorbé par une seule chimère, la recherche de la perfectibilité de l'espèce humaine. L'étude attentive que j'avois faite des écrits des philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un moyen d'élever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit été jusqu'à présent renfermé. Je pensois que c'étoit uniquement faute de le chercher où il étoit, que ce moyen n'avoit pas été trouvé. La gloire enivrante à mon âge, d'une découverte aussi sublime, remplissoit toutes mes facultés.
Les trois parties constitutives de notre être me sembloient devoir concourir également à l'acquisition de cette perfectibilité, le corps, l'esprit et le coeur. De là dérivoient la nécessité d'une santé parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralité. Toutes mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez concevoir quel travail elles entraînèrent; mais les résultats furent bien différens de ceux que j'espérois; car en m'obstinant à perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai malade, je devins presque hébêté à force de chercher à élever mon esprit; et la profonde étude de la morale auroit peut-être fini par m'ôter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.
Il est inutile de vous entretenir des différentes folies qui m'occupèrent après celle-ci; je me hâte d'arriver à l'évènement qui a décidé du reste de ma vie.
Le cardinal fut attaqué d'une maladie, fruit de ses débauches, qui le conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opération qui, loin de lui rendre la santé, accéléra la fin de ses jours. Dans ces tristes instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai près de lui, il ne parloit déjà plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les mains un papier cacheté qu'il me recommanda par signes d'emporter avec moi. Il étoit adressé à ma mère. Je le lui portai; mais au lieu de me communiquer ce qu'il contenoit, comme elle étoit dans l'habitude de faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet écrit le plus profond mystère. Sa santé, qui étoit déjà fort altérée, déclina de jour en jour depuis cet évènement. Lorsqu'elle se sentit toucher à ses derniers momens, elle m'appela près de son lit, et me révéla le triste secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon père, et vous l'avez sans doute soupçonné, messieurs, dès le commencement de ce récit, étoit ce même premier ministre, ce cardinal Dubois, trop malheureusement célèbre dans la France. Elle me dévoila en même tems l'intrigue de son mari pour soustraire et anéantir les preuves de son mariage, et l'obliger elle-même au silence sur cet acte. Enfin, elle me confia que l'écrit que je lui avois remis étoit un testament du cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.
Seul héritier de ma mère, après sa mort qui suivit de près cette révélation, je me trouvai à la tête d'une fortune qui auroit suffi à la subsistance de toute une province. J'en détestai l'origine, et il me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la vente de ma patrie à ses ennemis, de celle des fonctions du gouvernement, des places de finance, des dignités de l'église, du trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand même il m'eût été possible de faire rentrer tous ces biens dérobés dans leurs différentes sources primitives, je n'aurois pas réparé le mal qu'ils avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins qui étoient attachés à leur misérable possession. Ce qui y mit le comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit été si bien caché, devint public, et le sujet de toutes les conversations, aussitôt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille tempête? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de victimes, et les censures encore plus amères des soi-disant patriotes? comment être impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai mieux disparoître du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.
Lorsque ce projet fut arrêté dans mon esprit, je fondai, sans me faire connoître, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour les vieillards; et après avoir congédié tous mes domestiques, en leur assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste équipage, en diamans et autres bijoux précieux, les restes d'une fortune odieuse que j'avois consacrée toute entière au secours du malheur.
CHAPITRE XVI.
Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres oeuvres; mais si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement, me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention; on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié, de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.
Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un frère, selon notre coeur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens, de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur; mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire, marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer les chefs-d'oeuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux, vers d'Iphigénie, de Cinna, d'OEdipe, de Brutus, dans la bouche d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de l'idée que je pourrois vous en donner.
Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'oeuvre de tes grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.
Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore des amis et des frères.»
Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de cet infortuné voyage.
CHAPITRE XVII.
Nous ne connoissions jusqu'à ce jour, que par la tradition de nos pères, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les générations naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La petite vérole nous étoit aussi étrangère que la peste et la guerre. Un de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apporté le germe de ce cruel fléau; il s'est développé presqu'aussitôt après son retour. On a réussi à lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est répandu dans notre population; il en a déjà retranché une grande partie de cet excédent, pour lequel nous avions cherché d'avance une autre demeure, et ce qui comble nos chagrins, c'est que voilà une source de destruction pour notre postérité qu'il sera à jamais impossible de fermer.
A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-être plus funeste encore. Ce M. Renou, qui avoit désiré avec tant d'ardeur se joindre à notre société, et que, d'après le rapport de nos voyageurs, nous considérions dans les premiers jours comme un de nos frères les plus chéris, a changé tout-à-coup de langage et de conduite. Il est devenu sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems nécessaire au soin de ses abeilles. Il avoit même cessé de prendre ses repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour la journée, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident le forçoit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu'à fronder notre conduite et nos usages; s'élevant contre la doctrine de notre catéchisme, il en prêchoit une autre qu'il prétendoit être bien plus sage. Son zèle étoit amer; et sa philosophie égoïste et concentrée, tendoit à isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables. Nous avions cependant découvert que cet homme farouche avoit un grand penchant pour les femmes, et dès ce moment, nous nous crûmes assurés de sa guérison; car il est impossible à l'homme le plus opiniâtre, s'il porte un coeur sensible, de résister à l'ascendant de la vérité, quand elle est présentée par un sexe qui la pare de des charmes. Si c'est de la pensée de l'homme qu'émane la raison, ce sont les graces de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut étonner en sortant toute armée du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une déesse.
La personne que distinguoit M. Renou avoit une très-belle figure empreinte d'une teinte de mélancolie assez analogue au caractère de son amant; mais, élevée dans l'habitude de nos travaux et de nos plaisirs, l'esprit supérieur dont la Providence l'avoit douée, ne la rendoit que plus propre à servir de modèle. Les deux amans se rapprochèrent, s'expliquèrent, et furent satisfaits de leur mutuelle confidence. Leur union sembla consacrée sous de favorables auspices; car, durant les premiers jours, l'époux inséparable de sa femme parut avoir abjuré ses goûts solitaires, et rentra dans le sein de la société dont il s'étoit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en partie dissipé, le caractère reprit son empire; sa femme, qui l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amitié, soit par l'attrait de la nouveauté, toujours très-puissant sur les femmes, quelques autres se joignirent à elle.
Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retirée, avoit été fortifié dès sa première jeunesse par la passion de l'étude et la vie de la campagne. Lorsque les circonstances le présentèrent dans le monde, il en fut dégoûté aussitôt, en voyant que la science de ses livres n'étoit là d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de nouvelles leçons au lieu d'éloges. Le malheur de sa naissance acheva d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la société. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de mécontens; de là sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'étoit composé que de fous, d'imbéciles et de méchans. En quittant la terre, il s'étoit imaginé qu'il alloit entrer dans le séjour céleste; mais, s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'étoit séparé, il s'apperçut cependant que nous n'étions pas des anges. Dès-lors sa tête fut tout-à-fait perdue; mais, comme il avoit une très-belle ame et beaucoup d'esprit, il prétendit justifier son systême et sa conduite, et malheureusement, il y réussit parmi les femmes et les jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarmés du nombre de ses prosélites, mirent en oeuvre tous les moyens de persuasion pour ramener M. Renou à la raison. Ils lui représentèrent surtout les conditions sous lesquelles il s'étoit soumis à vivre dans leur société, qu'il y dérogeoit essentiellement en cherchant à en troubler l'union et la paix; mais il répondit qu'il n'avoit jamais pu aliéner sa liberté; qu'il consentoit à laisser à chacun la faculté de vivre à son gré; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui offrit, pour donner plus de carrière à cette indépendance dont il étoit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quittée, en lui laissant même son épouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle consentît librement à le suivre. Il répliqua qu'il n'étoit pas encore décidé, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de sortir du Vallon sans le secours de personne. Après ces derniers mots il se retira brusquement.
Il lui étoit déjà arrivé dans ses accès de mélancolie de disparoître pendant un jour entier; mais le soir il revenoit à sa cabane. Cette fois-ci il ne revint pas. Sa femme, désolée, erra toute la nuit en l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement, compatissant à sa peine, se mirent avec plusieurs des nôtres à la recherche de l'infortuné. Enfin, après de longues courses, on appercut un papier suspendu à une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:
«La dissolution de mon corps pour organiser la matière sous une forme nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de la vie. J'avance de quelques instans cette métamorphose, parce que mon existence m'est à charge. Mais je ne dois pas laisser ma dépouille dans ce séjour céleste: ce seroit trop mal reconnoître la bonté des anges qui m'y ont reçu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'où je suis sorti, donner naissance à un autre être. S'il est quelque justice, j'aurai suffisamment acquitté sa portion de malheurs; et il n'aura, après ma vie orageuse, que des jours sereins à goûter.»
Après avoir lu ce fatal écrit, nous ne doutâmes plus que le malheureux ne se fût précipité du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en évidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous aperçûmes un cadavre au bas du précipice. Quelques pâtres l'entouroient, nous les appelâmes et leur jetâmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces tristes restes et de leur donner la sépulture.
La lettre de M. Renou dévoiloit un affreux secret; elle prouvoit évidemment que son auteur étoit de la secte des matérialistes, qui pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et qu'il ne reste plus rien de lui après la décomposition de son enveloppe physique.
Comment un homme qui ne croyoit pas à l'existence de l'ame, ni par conséquent à celle de Dieu, pouvoit-il être cependant bon, compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systême de l'égoïste le plus décidé, étoit-il néanmoins non seulement le meilleur ami des hommes, mais encore le plus zélé protecteur des animaux? Ou ne peut expliquer cette contradiction qu'en supposant à-la-fois un sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilité et une mauvaise logique, un excellent coeur et un esprit égaré. M. Renou tenoit l'un de la nature, l'autre étoit le résultat de ses malheurs.