Le Vaisseau fantôme (Der Fliegende Holländer)
Chapter 2
Combien de fois, las de souffrir. Je courus affronter l'orage! Hélas! la mort sembla me fuir. En vain ma rage À maint écueil Souvent demanda le naufrage. Jamais ne s'ouvre mon cercueil! Parfois j'ai bravé le pirate, Dans les combats cherchant la mort. «Viens! viens! que ta bravoure éclate; L'argent ruisselle sur mon bord...» Des mers j'ai vu l'enfant sauvage En se signant au loin s'enfuir. Combien de fois, voulant mourir, J'ai défié les vents, l'orage! Dans l'espérance d'un cercueil, Souvent j'allai chercher l'écueil; Mais ni la tombe ni la mort! Tel est l'arrêt cruel du sort!
Ange du ciel, messager d'espérance, Qui du salut m'as montré le chemin, En m'annonçant un jour de délivrance, T'es-tu raillé de mon cruel destin?
En vain j'espère, Ô voeux superflus! Non! non! sur terre Un coeur fidèle... il n'en est plus! Un seul espoir encor me reste, Et cet espoir jamais ne ment. Si long que soit ce sort funeste, Le monde aura sa fin pourtant! Ô jour céleste Du jugement, Quand dois-tu luire Enfin pour moi? Qu'il sonne, ce signal d'effroi Qui doit tout perdre et tout détruire. Lorsque seront levés les morts, Enfin la paix m'attend alors. Ô mondes, cessez votre cours! À moi, néant, et pour toujours!
(Choeur sourd de l'équipage du Vaisseau Fantôme.)
À nous, néant, et pour toujours!
(Le Hollandais se couche sur un rocher à l'avant-scène.)
SCÈNE IV
LE HOLLANDAIS, DALAND, LE PILOTE.
(Daland sort de sa cabine; il vient sur le pont et aperçoit le vaisseau du Hollandais.)
DALAND, se tournant vers le pilote.
Eh! timonier! holà!
LE PILOTE, se levant à demi, encore sommeillant.
C'est bien! c'est bien!
(Continuant sa chanson.)
«Ah! souffle, souffle encor, bon vent...»
DALAND.
Ne vois-tu rien? Bien! l'on veille À merveille! Vois ce vaisseau! Depuis quand dors-tu là?
LE PILOTE.
Au diable, aussi! Pardon, capitaine.
(Il prend à la hâte son porte-voix et hèle le vaisseau.)
Holà!
(Long silence. On entend deux fois l'écho.)
Holà! hé!
(Long silence. Nouvel écho.)
DALAND.
Leur paresse à la nôtre est pareille!
LE PILOTE.
Répondez!--Quel pays? Quel navire?
DALAND, apercevant le Hollandais à terre.
C'est bon! Là bas je crois voir le patron. Holà! marin, dis-moi ton pays et ton nom.
LE HOLLANDAIS, sans changer de place.
Je viens de loin. Pendant l'orage Voudrais-tu me chasser d'ici?
DALAND.
Non! Dieu, merci, Des marins ce n'est pas l'usage! Qui donc es-tu?
LE HOLLANDAIS.
Hollandais.
DALAND.
Sois le bienvenu! Du vent la violence Nous a poussés vers ce rocher, Tous deux ensemble.--À bien peu de distance Est mon pays. Près d'y toucher Je suis jeté sur cette plage. Mais, parle encore: as-tu quelque dommage?
LE HOLLANDAIS.
Mon navire est solide et peut braver l'orage! Jouet du vent qui se déchaîne, J'ai sur les flots erré longtemps; Depuis quand? je le sais à peine, Car je ne compte plus les ans. Je ne pourrais jamais te dire Tous les pays où j'ai passé, Il n'en est qu'un auquel j'aspire, Et c'est le mien, qui m'est fermé! Dans ta maison consens à me conduire; De ton accueil tu n'auras nul regret. Les plus brillants trésors dans mon navire Sont entassés sans nombre, c'est peu dire; Ami, crois-moi, tu seras satisfait.
DALAND.
Discours étrange! Est-il pourtant sincère?
(Au Hollandais.)
Un sort fatal t'a poursuivi longtemps? Pour te servir je suis prêt à tout faire, Peut-on connaître, au moins, ces biens si grands?
(Le Hollandais fait signe aux hommes de son équipage. Deux d'entre eux apportent un coffre.)
LE HOLLANDAIS.
Tu vas trouver des splendeurs infinies, Perles d'Asie et riches pierreries. Vois donc, de l'hospitalité La noble récompense, À ton oeil tenté Briller d'avance.
DALAND.
Grand Dieu! Richesses sans pareilles! Qui donc pourrait payer tant de merveilles?
LE HOLLANDAIS.
Payer! Le prix déjà je te l'ai dit, Tout est à toi pour l'abri d'une nuit. Mais ce n'est là que le moindre trésor De ceux que mon vaisseau recèle encor. Qu'en puis-je faire, hélas! sans femme, sans enfant, De mon pays toujours absent? Tous mes trésors seront à toi Si tu me fais une famille Chez les tiens.
DALAND.
Dieu! qu'entends-je?
LE HOLLANDAIS.
As-tu donc une fille?
DALAND.
Mais oui... charmante enfant.
LE HOLLANDAIS.
Donne-la-moi.
DALAND, avec joie.
Lui! se peut-il! épouser mon enfant! Ah! sa pensée est la mienne. Ah! j'ai grand peur si j'hésite un instant Qu'un autre projet survienne.
LE HOLLANDAIS.
Sans une épouse, hélas, sans un enfant, Rien ne m'attache à la terre. Un sort cruel me poursuit constamment Tout vient combler ma misère.
ENSEMBLE.
LE HOLLANDAIS.
Chassé du lieu de ma naissance, Qu'ai-je encor besoin d'un trésor? À moi cette heureuse alliance Et prends pour toi, prends tout mon or.
DALAND.
Quel rêve, ô fortune subite! Pourrais-je jamais trouver mieux? Bien fou qui du sort ne profite! Quelle ivresse, quel jour heureux!...
DALAND.
Oui, je possède aimable jeune fille, Trésor d'amour, fidèle et noble coeur. C'est mon seul bien, l'orgueil de ma famille, L'oubli des maux, le charme du bonheur.
LE HOLLANDAIS.
Qu'elle ait toujours pour toi même tendresse, Elle sera fidèle à son époux.
DALAND.
Perles, bijoux, Oui, c'est là ta richesse; Mais quel trésor plus grand Qu'un coeur constant.
LE HOLLANDAIS.
Tu me le donnes?
DALAND.
Vraiment oui, je le veux! Ton sort m'émeut, coeur noble et généreux, Par ta grandeur, ta force, tu m'étonnes. Un gendre comme toi Fût-il moins riche encore ma foi, Par moi serait choisi.
LE HOLLANDAIS.
Merci! Verrai-je ta fille aujourd'hui?
DALAND.
Le premier vent nous conduira près d'elle, Tu la verras, si tu la trouves belle...
LE HOLLANDAIS.
Elle est à moi!...
(À lui-même.)
Mon bon ange, est-ce toi?
Lorsque, brisé par la souffrance, Dans mon salut encor j'ai foi Du malheureux seule espérance. Pourrai-je enfin compter sur toi?
DALAND.
Ah! gloire à toi, terrible orage, Qui m'as guidé dans ta fureur, Je n'ai, sans chercher davantage, Qu'à profiter de mon bonheur. Soyez bénis, ô vents contraires, Qui vers ces bords m'avez poussé; Mon voeu, ce voeu de tous les pères, «Un gendre riche!» est exaucé!
LE HOLLANDAIS.
Ah! faut-il que du ciel un ange Pour me sauver soit descendu! Enfin de ma torture étrange, Pour moi le terme est-il venu?
ENSEMBLE.
LE HOLLANDAIS.
Ah! quand l'espoir a fui mon coeur Puis-je rêver un sort meilleur?
DALAND.
À lui, si généreux, si bon, À lui ma fille et ma maison!
(La tempête est complétement apaisée, le vent a tourné.)
LE PILOTE, à bord.
Vent du sud! Vent du sud!...
LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux.
Hé! là!...
LE PILOTE, répétant sa chanson.
Bon vent du sud, ah! souffle encore!
LES MATELOTS.
Hiva!... Hiva! ah! Hiva!...
DALAND, au Hollandais.
Tu vois tout est calme à présent. Le vent est bon, la mer est belle Allons! levons l'ancre à l'instant Vers mon pays tout nous appelle.
(Les Matelots lèvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)
LE HOLLANDAIS.
Pars je t'en prie, ami, ne m'attends pas: Le vent est frais, mon équipage est las. Après un court repos, je suis ta route.
DALAND.
Mais notre vent?...
LE HOLLANDAIS.
Il va durer sans doute. Ce vaisseau-là Bientôt te rejoindra!
DALAND
Tu crois? Eh! bien! qu'il soit fait à ta guise. Adieu! Puisses tu voir Ma fille dès ce soir!
LE HOLLANDAIS.
C'est dit!
DALAND, allant au bord de son navire.
Hé! matelots! holà! voici la brise. Allons? allons! Alerte, compagnons!
LES MATELOTS, avec joie.
Malgré vents et tempête Auprès des miens Ma belle, je reviens. L'ouragan sur ma tête En vain gronda Ma belle me voilà! Hurrah!... Sans un bon vent du sud jamais À toi je ne reviendrais! Ah! souffle! souffle encor bon vent Ma belle en ce jour m'attend!
(Le Hollandais monte sur son navire.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
Une chambre spacieuse dans la maison de Daland. Aux murs sont accrochés des instruments de marine, des cartes, etc.--Au fond un portrait d'homme au visage pâle, à la barbe brune, au vêtement noir.
SCÈNE PREMIÈRE
SENTA, MARIE, JEUNES FILLES.
(Marie et les Jeunes Filles filent, assises autour de la cheminée. Senta, au fond d'un grand fauteuil les bras croisés, semble absorbée dans la contemplation du portrait.)
CHOEUR DES JEUNES FILLES.
Bon rouet, gronde et bourdonne! Tourne, tourne, va gaîment. Bon rouet tourne et nous donne Mille fils en bourdonnant. Mon bien-aimé s'en va voguant Et pense à celle qui l'attend. Mon bon rouet tourne en sifflant Si tu pouvais donner le vent Comme il viendrait promptement. File vite, ô jeune fille!... Bon rouet tourne et babille.
MARIE
Courage! Voyez comme va l'ouvrage! Chacune pense au mariage.
LES JEUNES FILLES.
Marie! Silence vous savez bien Que la chanson n'est pas finie!
MARIE.
Chantez et que le rouet crie! Mais toi, Senta, tu ne dis rien?...
LES JEUNES FILLES.
Bon rouet, tourne et bourdonne, Tourne, tourne, va gaîment Bon rouet tourne et nous donne Mille fils en bourdonnant Mon bien-aimé voyage encore Au sud il va gagner de l'or. Mon bon rouet tourne gaîment Cet or est pour la belle enfant Qui file, file vaillamment File vite ô jeune fille Bon rouet, tourne et babille
MARIE, à Senta qui reste plongée dans sa contemplation.
Méchante enfant, Si tu ne files, vraiment, Tu n'auras nul présent.
LES JEUNES FILLES.
Elle a le temps, le fait est clair. Son bien-aimé n'est pas en mer C'est du gibier qu'il lui promet... Ce qu'un chasseur vaut, on le sait. Ah! ah! ah! ah!...
(Senta semble chanter tout bas et comme pour elle un motif de la ballade.)
MARIE.
Voyez-la! toujours même attrait!... Veux-tu passer ta vie entière À rêver devant un portrait?
SENTA, sans changer de place.
Pourquoi m'avoir dit sa misère? Pourquoi m'avoir dit ce qu'il est?
(Soupirant.)
L'infortuné!
MARIE.
Que dieu t'assiste!...
LES JEUNES FILLES, entre elles.
Eh! eh! eh! eh! comment juger?... Le noir marin la fait songer.
MARIE.
Toujours cet air pensif et triste!
LES JEUNES FILLES.
Voyez ce que peut un portrait!
MARIE.
Toujours je gronde et sans effet; Viens, Senta; viens donc, s'il te plaît.
LES JEUNES FILLES.
Son coeur est sourd Il est rempli d'un fol amour, Cela peut mal finir vraiment! Érik est vif! au sang ardent! Un malheur vient si promptement.
(Elles s'interrompent en riant.)
Assez!...
(Entre elles.)
Sa balle percerait De son noir rival le portrait: Ah! ah!...
SENTA, avec vivacité.
Cessez! ce jeu ne peut me plaire. Voulez-vous me mettre en colère?
LES JEUNES FILLES, se remettant au travail avec un empressement affecté et comme pour ôter à Senta le temps de les gronder.
Bon rouet tourne et bourdonne, Tourne, tourne, va gaîment. Bon rouet tourne et nous donne Mille fils en bourdonnant!
SENTA.
Oh! quelle chanson déplaisante Qui gronde et bourdonne sans fin! Si vous voulez qu'aussi je chante Il faut chercher meilleur refrain!
LES JEUNES FILLES.
Bien chante alors!
SENTA.
Non. Toi, Marie. Dis la ballade je t'en prie.
MARIE.
Moi! la chanter! oh! non! jamais! Que le Vaisseau Fantôme reste en paix!
SENTA, aux Jeunes Filles.
Je vais la dire, écoutez bien Et que votre âme s'attendrisse Sur ce cruel et long supplice!
LES JEUNES FILLES.
Oui! chante donc!
SENTA.
N'en perdez rien!
LES JEUNES FILLES.
Laissons là nos rouets,
MARIE, avec dépit.
Et moi je prends le mien.
(Les jeunes filles quittent leurs rouets et se groupent autour de Senta placée dans le grand fauteuil. Marie prend son rouet et va filer près de la cheminée.)
BALLADE.
SENTA.
I
Hiva! hiva!... Avez-vous vu le vaisseau mort, Mât noir et voile rouge? Un homme pâle veille à bord Sans que jamais il bouge: Hui!... quel sifflement Hui!... quel bruit du vent Hiva!... Il doit fuir sur les flots Et sans fin, sans merci, sans repos!
Dans son malheur L'instant peut venir de la délivrance S'il trouve un coeur Qui jusqu'à la mort l'aime avec constance. Pauvre marin Exauçant ma prière, Le ciel j'espère Te le fera trouver enfin!
(Vers la fin Senta se tourne vers le portrait. Les jeunes filles écoutent avec intérêt. Marie a cessé de filer.)
II
Doublant un cap, il blasphémait, En vain la foudre gronde, Je veux lutter quand ce serait Jusqu'à la fin du monde! Hui! Satan bientôt Hui! l'a pris au mot! Hiva! Son arrêt est d'errer sur les flots Sans merci, sans repos!
Dans son malheur, L'instant peut venir de la délivrance. L'ange sauveur En lui du salut a mis l'espérance. Pauvre marin, Exauçant ma prière Le ciel j'espère Te le fera trouver enfin!
LES JEUNES FILLES.
Pauvre marin, Exauçant ma prière Le ciel j'espère Te le fera trouver enfin.
SENTA.
(Après que les Jeunes Filles ont répété le refrain, elle continue avec une émotion croissante.)
III
À l'ancre il vient tous les sept ans Pour chercher une belle. Pas une, hélas! depuis le temps Ne lui resta fidèle. Hui! la voile au vent! Hui! Vite en avant! Hiva! Ah! faux amour! faux serment! Sans merci, sans repos, en avant!
LES JEUNES FILLES.
Ah! vers quel port Celle que promit Dieu se trouve-t-elle? Jusqu'à la mort Où trouver ce coeur qui sera fidèle?
SENTA, se levant saisie d'une inspiration soudaine.
C'est moi qui veux t'aimer sans cesse, Dieu tout-puissant, fais qu'il paraisse, Que grâce à moi sa peine cesse!
(Les Jeunes Filles se lèvent effrayées.)
MARIE et LES JEUNES FILLES.
--Qu'entends-je? Dieu!
SCÈNE II
LES MÊMES, ÉRIK.
ÉRIK, qui du seuil a entendu Senta.
--Senta! veux-tu donc que j'expire?...
LES JEUNES FILLES.
À l'aide, Érik; ah! quel délire!
MARIE.
De crainte à peine je respire. Portrait maudit! Il s'en ira. Dès que le père reviendra,
ÉRIK, sérieusement.
Le père vient.
SENTA, qui était restée immobile et semblait ne rien entendre paraît s'éveiller et s'élance avec joie.
Mon père vient!
ÉRIK.
Déjà L'on peut voir son navire.
MARIE.
On s'amuse à quelque chanson Et rien n'est prêt dans la maison!
LES JEUNES FILLES.
Ils sont venus! Courons vers eux!
MARIE.
Holà! restez donc, je le veux! Les marins ont fait maigre chère À la cuisine il faut courir.
LES JEUNES FILLES.
Que de questions à lui faire! Je ne saurais me contenir.
MARIE.
Faisons d'abord ce qu'il faut faire, C'est son devoir qu'on doit remplir.
LES JEUNES FILLES.
C'est bon! Hâtons-nous de tout faire Rien ne pourra nous retenir.
(Marie pousse les Jeunes Filles devant elle et les suit.)
SCÈNE III
SENTA, ÉRIK.
Senta veut suivre les Jeunes Filles, Érik la retient.
ÉRIK.
Ô reste! reste encore un seul instant! Délivre moi de mon tourment, Ou bien achève, ôte-moi l'existence?
SENTA, hésitant.
Comment! Eh quoi!
ÉRIK.
Senta! Que faut-il que je pense? Ton père vient; et s'il doit repartir, À son désir il faudra bien te rendre.
SENTA.
Et quel désir?
ÉRIK.
Il fera choix d'un gendre. Mon coeur toujours fidèle et tendre, Mon peu de bien, ma chance de chasseur, À toi, réponds, est-ce assez pour prétendre, Est-ce un refus qu'il faut attendre? Et quand mon coeur sera meurtri, Senta, qui doit parler pour lui?
SENTA.
Ah! c'est assez, Érik; car, de ce pas, Je vais chercher mon père À son retour, s'il ne me voyait pas, Cela pourrait déplaire.
ÉRIK.
Eh! quoi, tu pars!
SENTA.
Voici l'instant.
ÉRIK.
Tu veux me fuir!
SENTA.
Mon père attend.
ÉRIK.
Tu fuis l'aspect de ma blessure! Tu fuis devant ma folle ardeur! Entends encor, je t'en conjure, Ce dernier cri de ma douleur; Lorsque mon coeur sera meurtri Senta, qui doit parler pour lui?...
SENTA.
Quoi! sans compter sur ma tendresse Ainsi tu doutes de mon coeur? D'où vient le trouble qui t'oppresse, Dis-moi qui cause ta douleur?
ÉRIK.
Ton père! c'est l'or seul qui le séduit. En toi, Senta, faut-il donc que j'espère? Exauças-tu jamais une prière? Mon coeur gémit et jour et nuit!
SENTA.
Ton coeur...
ÉRIK.
Que dois-je faire? Ce portrait...
SENTA.
Le portrait?
ÉRIK.
D'un rêve ardent quand finira l'effet.
SENTA.
Puis-je empêcher un charme qui me tente?
ÉRIK.
Et la ballade... encor tu la chantais?
SENTA.
Comme une enfant, sais-je ce que je chante? Réponds! as-tu donc peur des chansons, des portraits?
ÉRIK.
Ton front pâlit, dis, n'ai-je rien à craindre?
SENTA.
L'infortuné n'est-il donc pas à plaindre?
ÉRIK.
Songe plutôt aux maux que je ressens!
SENTA.
Ah! ne t'en vante pas! Que sont donc tes tourments?
(Conduisant Érik près du portrait.)
Connais-tu donc le sort de ce marin? Vois comme avec un noir chagrin Son oeil voilé vers moi s'abaisse. Ah! de son sort l'éternelle détresse Me fait souffrir d'affreux tourments!
ÉRIK.
Malheur! Tu disais vrai, songe d'horreur! Dieu te protége! Satan t'a prise au piége.
SENTA.
Mais quel effroi soudain?
ÉRIK.
Écoute-moi, Senta! Un rêve ici t'éclairera.
(Senta s'assied épuisée dans le fauteuil. Au commencement du récit d'Érik elle semble tomber dans un sommeil magnétique et voir à son tour tout ce qu'on lui raconte. Érik est debout auprès d'elle, appuyé sur le siége.)
ÉRIK, d'une voix voilée.
Sur le sommet d'un roc sauvage Je contemplais le flot bruyant, Et chaque vague sur la plage Venait s'abattre en écumant, Quand un vaisseau fend l'onde amère Étrange, bizarre, inconnu. Deux hommes s'avançaient à terre, L'un d'eux, Senta, c'était ton père.
SENTA, les yeux fermés.
Et l'autre?
ÉRIK.
Je l'ai reconnu! Au noir habit, au front sévère.
SENTA, de même.
À l'oeil chagrin!
ÉRIK, montrant le portrait.
C'était bien lui!
SENTA.
Et moi?...
ÉRIK.
Sortant alors d'ici, Tu vins pour saluer ton père. Avec ferveur tu t'es hâtée, Vers l'étranger lors emportée, À ses genoux tu t'es jetée.
SENTA, avec une impatience croissante.
Il prit mes mains...
ÉRIK.
Et sur son coeur Il te pressait dans son ardeur. Tu l'embrassais avec bonheur...
SENTA.
Et puis?...
ÉRIK, regardant Senta avec un étonnement douloureux.
Sur mer tous deux enfuis!...
SENTA, s'éveillant tout à coup, avec la plus vive exaltation.
Il vient à moi! Je dois le voir!
ÉRIK.
L'effroi me tue!...
SENTA.
Unie à lui, moi je mourrai!
ÉRIK.
Ô sort trop clair! Elle est perdue!... Mon rêve est vrai!...
(Érik s'enfuit rempli d'épouvante. Senta après un élan d'enthousiasme retombe dans une muette contemplation et reste à la même place l'oeil fixé sur le portrait.)
SENTA, d'une voix douce, mais très-émue.
Pauvre marin, Qu'exauçant ma prière Ce coeur sincère Le ciel te le réserve enfin!
SCÈNE IV
SENTA, DALAND, le HOLLANDAIS.
La porte s'ouvre. Daland et le Hollandais entrent. Aussitôt que le Hollandais paraît, le regard de Senta passe du portrait sur lui. Elle pousse un cri de surprise et demeure immobile, comme fascinée, sans quitter l'étranger des yeux.--Le Hollandais s'avance sur le devant de la scène. Daland s'est arrêté à la porte et y reste comme attendant que Senta vienne au-devant de lui.
DALAND, s'approchant lentement de Senta.
Ma fille, enfin vers toi j'arrive, Quoi! pas un sourire, un baiser? Quel charme étrange te captive? Est-ce ainsi qu'on doit me traiter?
SENTA, dès que Daland est arrivé près d'elle, elle lui prend la main.
Salut à toi!
(L'attirant plus près d'elle.)
Cet étranger, Père, qui peut-il être?
DALAND.
Tu le voudrais connaître? A l'étranger enfant, ton accueil peut sourire, C'est un marin qui vient demander un abri, Sans femme, sans patrie, errant sur son navire, Des biens les plus vantés il revient enrichi. Il veut, chassé de sa patrie, Payer bien cher un toit ami. Veux-tu, Senta, dis, je t'en prie, Que l'étranger habite ici? Chez nous qu'il trouve un abri?
(Au Hollandais.)
L'ai-je dépeinte trop charmante? De tant d'attraits es-tu content? Est-il besoin que je la vante? De son sexe elle est l'ornement.
(Le Hollandais fait un mouvement d'assentiment.)
DALAND, à Senta.
À l'étranger, enfant, ton accueil peut sourire, L'espoir de ton amour l'amène auprès de nous Tends-lui la main, qu'il soit, si ton coeur le désire, Ton fiancé ce soir, et demain ton époux.
(Senta tressaille, mais reste calme. Daland prend une parure et la montre à sa fille).
Vois ces bijoux, chaîne brillante; Il garde encor plus beaux présents. N'est-il donc là rien qui te tente? Tout est à toi, si tu consens.
(Senta, sans paraître entendre, demeure les yeux fixés sur le Hollandais. Celui-ci, de son côté, la contemple sans écouter Daland.)
Mais, pas un mot! je suis de trop pour eux. Allons! laissons-les seuls, cela vaut mieux.
(Il considère attentivement le Hollandais et sa fille.)
(À Senta.)
Fais qu'il te garde sa tendresse, Un tel bonheur n'est pas fréquent.
(Au Hollandais.)
Restez donc seuls, moi je vous laisse. Son front est pur, son coeur constant.
(Daland s'éloigne lentement en les considérant tous deux avec complaisance. Le Hollandais et Senta restent seuls. Ils demeurent immobiles.)
SCÈNE V
SENTA, LE HOLLANDAIS.
LE HOLLANDAIS.
Du temps passé, comme un lointain mirage, Son seul aspect vient m'émouvoir. Telle souvent m'apparut son image, Telle à présent j'ai cru la voir. Combien de fois mes yeux sur une femme Se sont levés dans un ardent désir! Car à mon coeur Satan laissa sa flamme Pour redoubler les maux qu'il doit souffrir. Le sombre feu qui toujours me dévore, Du nom d'amour l'appellerai-je encore? Oh! non! plutôt du salut c'est l'espoir! À ce coeur pur puisse-je le devoir!
SENTA.