Le vagabond des étoiles

Part 7

Chapter 73,986 wordsPublic domain

--Ne leur donne pas ce plaisir! répliqua Morrell. Il y a pour toi un moyen de leur échapper. J’en ai fait moi-même l’expérience, pendant une période de cachot où j’avais Massie pour voisin. Lui et moi, nous fûmes saoulés de camisole. Je tins bon, tandis que Massie croassait à pleins poumons. Si je n’avais connu le bon truc, j’aurais fait comme lui. Voici quel il est. Écoute-moi. Il faut, pour l’essayer, être en état suffisant de faiblesse. Si on le tente, étant encore tant soit peu fort, on le rate et on ne veut plus, ensuite, en entendre parler. Ce fut le cas pour Jake. Il se portait trop bien. Naturellement, il échoua. Plus tard, lorsque vraiment mon système lui aurait été utile, ce n’était plus que du réchauffé. Impossible d’en rien tirer. En sorte que, maintenant, il le nie et prétend que je lui conte des blagues. Pas vrai, Jake?

De la cellule 13, Jake Oppenheimer tapota:

--N’avale pas ça, Darrell! C’est une couleuvre, et de taille encore...

--Vas-y, Morrell! épelai-je des doigts. Raconte tout de même ton histoire.

--Ce que j’en ai dit est afin de t’expliquer pourquoi je ne t’ai pas, plus tôt, fait part de rien. Tu étais insuffisamment faible. Maintenant tu me parais à point et le système te rendra service. Quand tu connaîtras le secret, ce sera à toi de te dégrouiller. C’est une question de volonté. Si tu en as, tu réussiras. Trois fois j’ai mis le truc en pratique, et j’en parle en connaissance de cause.

Mes doigts dansèrent ardemment sur la cloison et je déclarai:

--Explique! Explique-toi!

--Voici donc de quoi il s’agit. Il faut mourir artificiellement, oui, vouloir mourir. Tu ne comprends pas? Évidemment. Patience! Tu sais comment, quand tu es dans la camisole, ton bras, tes jambes ou telle autre partie de ton corps s’engourdissent. Ils s’engourdissent d’eux-mêmes et tu n’y es pour rien. Mais prends pour base cet exemple, et améliore-le. Procède ainsi: mets-toi à l’aise sur ton dos, aussi bien que tu le peux faire, et tout de suite, avant même que bras ou jambes s’ankylosent, tu commences à faire agir ta volonté. Mais, avant tout, il faut avoir la foi. Sinon, rien à espérer. Et ce qu’il est nécessaire que tu croies, c’est que ton corps est une chose et que ton esprit en est une autre. Ton esprit est tout. Ton corps, au contraire, ne compte pas. Il ne vaut pas même un pet de lapin. Il ne sert qu’à t’encombrer. Ton esprit lui commande de mourir. Tu commences l’opération par les deux orteils. Tu les fais mourir, l’un après l’autre, puis, après eux, tous tes doigts de pieds. Tu veux qu’ils meurent. Et, si tu as la foi et la volonté, ils mourront. Le début est le plus difficile. Quand le premier orteil est mort, le reste n’est plus que bagatelle. Car alors tu n’as plus, pour croire, à te tourmenter les méninges. Ta volonté opère sans peine pour le reste du corps. Je l’ai fait trois fois, je le répète. Je sais, Darrell. Le plus curieux, c’est que tandis que ton corps est en train de mourir, ton esprit n’en demeure pas moins lucide. Ta personnalité subsiste. Après tes pieds, tes jambes sont mortes. Puis les genoux. Puis les cuisses. Et, à mesure que monte la mort, tu es le même toujours. Ton corps seul abandonne la partie, morceau par morceau.

Je demandai:

--Et qu’arrive-t-il ensuite?

--Lorsque tout ton corps est mort, bien mort, et que ton esprit se sent intact, tu n’as plus qu’à sortir de ta peau et à laisser derrière toi ta dépouille. Or, quitter cette dépouille c’est aussi quitter ta cellule. Les murs de pierre et les portes de fer sont faites pour garder les corps. Ils ne sauraient enclore les esprits. Trois fois je l’ai fait, et trois fois j’ai vu alors que mon «moi» était dehors, sa forme matérielle gisante sur le sol de mon cachot.

De treize cellules plus loin, Jake Oppenheimer cogna son rire.

--Ha! ha! ha!

--Tu le vois, reprit Ed. Morrell, c’est l’ennui avec Jake. Il ne croit pas. La fois où il a tenté le coup, il n’était pas, physiquement, assez faible. Il a échoué. En sorte qu’il prétend que je lui bourre le crâne.

--Quand on est mort, c’est pour de bon! riposta Oppenheimer. Les morts ne reviennent pas à la vie.

--Mort, je l’ai été trois fois.

--Et tu es encore là, farceur, pour nous le raconter!

Ed. Morrell n’insista pas et se reprit à me parler.

--N’oublie pas, Darrell, que l’entreprise est scabreuse. Il y a des risques. Ainsi j’ai toujours eu cette impression bizarre, que si l’on venait enlever mon corps de ma cellule pendant que j’étais sorti de ce corps, je n’eusse plus, ensuite, été capable de le réintégrer. C’est-à-dire qu’alors ma carcasse serait morte pour de bon. Et cela, c’est une satisfaction que je ne tiens pas à donner au capitaine Jamie et aux autres. Mais reprenons notre affaire. Une fois que tu as réussi à abandonner ta dépouille matérielle, peu importe qu’on te laisse dans la camisole, un ou plusieurs mois durant. Tu ne souffres plus. Il y a des gens, tu le sais comme moi, qui ont été plongés en léthargie pendant toute une année. Ainsi en sera-t-il de ton corps. Lui seul demeure par terre, boudiné et ficelé dans la toile, en attendant ton retour. Telle est la ligne à suivre. Essaye.

--Et s’il ne revient pas dans son corps? demanda Oppenheimer.

--Alors il est évident qu’il n’aura pas les rieurs de son côté. Ni moi non plus.

Ici, la conversation prit fin. Face-de-Tourte, qui ne dormait que d’une oreille, s’éveilla, d’un air chagrin. Il menaça Morrell et Oppenheimer de les signaler dans son rapport, le lendemain matin; ce qui, pour eux, entraînerait une séance en camisole. Quant à moi, il crut inutile de me rien dire, sachant bien que, de façon ou d’autre, la camisole m’attendait.

Longtemps je demeurai étendu sur le dos, dans le silence et la nuit, oubliant ma souffrance tandis que je réfléchissais aux paroles d’Ed. Morrell.

Ce que j’avais tenté par des moyens d’auto-suggestion, et ce qui ne m’avait donné que des résultats imparfaits, la méthode si différente, contraire même, d’Ed. Morrell allait-elle me permettre de l’obtenir? Grâce à elle, allais-je pouvoir pénétrer plus avant, et de façon plus précise, dans mes «moi» antérieurs?

Je conclus que l’expérience valait tout au moins d’être tentée. L’homme de science que j’étais demeurait sceptique. Mais j’eus la volonté de croire. Je crus. Ce que Morrell affirmait avoir réussi, à trois reprises, je le réussirais à mon tour.

Peut-être cette foi, qui si facilement s’emparait de mon cerveau, était-elle le premier résultat de cette faiblesse physique que Morrell avait déclarée nécessaire? Il ne me restait plus assez de force pour être sceptique et nier. Ce qui devait s’ensuivre prouva qu’il ne s’était point trompé.

CHAPITRE X

UN SOURIRE QUAND MÊME

Le lendemain matin, et ce fut ce qui acheva de me décider, le gouverneur Atherton pénétra dans mon cachot avec des intentions mauvaises, bien arrêtées.

Il était flanqué du capitaine Jamie, du docteur Jackson, de Face-de-Tourte et d’un nommé Al. Hutchins.

Hutchins purgeait une condamnation de quarante ans et faisait tout pour être gracié. De tous ses pareils, qui étaient passés hommes de confiance, il était le mieux en cour. Il était le chef des autres. Et vous vous rendrez compte que ce n’est pas une méprisable situation, quand vous saurez qu’à ce métier il se faisait trois mille dollars par an, de ses tours de bâton. Avec un homme comme lui, possédant un pécule de dix à douze mille dollars et une promesse de grâce dans sa poche, le gouverneur Atherton savait, quels que fussent ses ordres, qu’il pouvait compter être aveuglément obéi.

Le gouverneur, comme je l’ai dit, entra dans ma cellule avec des desseins meurtriers. Ils se lisaient sur son visage. Ses actes le prouvèrent.

--Examinez-le, ordonna-t-il au docteur Jackson.

Je dus me déshabiller, et ce misérable avorton m’arracha lui-même la chemise, incrustée de crasse, que je portais depuis mon arrivée dans ma cellule d’isolement. Il mit à nu mon pauvre corps dévasté, dont la peau était ridée comme un vieux parchemin. Partout elle était ravagée de plaies et de meurtrissures, provenant de mes nombreuses séances dans la camisole.

L’examen fut fait pour la forme, avec une impudente hypocrisie.

--Tiendra-t-il? demanda le gouverneur Atherton.

--Oui, répondit Jackson.

--Comment est le cœur?

--Magnifique!

--Vous estimez, docteur, qu’il peut supporter impunément dix jours consécutifs de camisole?

--Certainement.

Le gouverneur Atherton eut un ricanement.

--Eh bien, moi, dit-il, je ne le crois pas. Mais cela ne nous empêchera pas de tenter l’expérience. A bas, Standing!

J’obéis, comme toujours, en m’allongeant, la face sur le sol, sur la toile étendue. Le gouverneur parut ruminer pendant un moment.

--Enroule-toi dedans! finit-il par ordonner.

Je m’efforçai d’obéir. Mais telle était ma faiblesse que je ne pus que me tortiller en vain et que je demeurai aplati.

--Il faut l’y aider, commenta le docteur Jackson.

Atherton haussa les épaules.

--D’aide, dit-il, il n’en aura plus besoin, quand j’aurai fini avec lui. C’est bon! Prêtez-lui la main. J’ai autre chose à faire que de perdre mon temps ici.

Je fus donc lacé, puis roulé sur le dos. Je fixai des yeux, dans cette position, le gouverneur Atherton, qui était en face de moi.

--Standing, prononça-t-il lentement, j’ai épuisé avec toi tous les bons procédés. En voilà assez! Je suis lassé, dégoûté de ton entêtement. Ma patience est à bout. Le docteur Jackson, ici présent, affirme que tu es en état de supporter dix jours de camisole. Pèse bien ce que tu risques. Une dernière fois, je t’offre une chance. Dis-moi où est la dynamite. A l’instant précis où elle sera entre mes mains, j’ordonnerai qu’on te tire de cette cellule. Tu seras libre de prendre un bain, de te raser, et tu recevras des vêtements propres. Tu auras six mois pour te tourner les pouces, au régime d’excellente nourriture de l’Infirmerie. Après quoi, tu passeras homme de confiance et seras attaché à la Bibliothèque. Tu ne peux vraiment pas me demander d’être plus gentil que je ne suis. En parlant, tu ne vends personne. Tu es le seul à San Quentin qui sache où est la dynamite. Pas un de tes camarades n’en sera compromis. La conscience la plus chatouilleuse ne peut s’offusquer de te voir céder. Il n’y a donc que des avantages à ce que tu parles. Au cas contraire...

Il y eut un silence, et le gouverneur esquissa un geste significatif.

--Au cas contraire... Eh bien! tu commenceras sur-le-champ les dix jours de camisole.

Cette perspective avait de quoi m’épouvanter. J’étais si débile que j’étais persuadé, non moins que le gouverneur Atherton, que ces dix jours équivalaient à un arrêt de mort.

En cette minute terrible, je me souvins fort à propos du système Morrell. L’instant, ou jamais, était venu de le mettre en pratique et d’avoir foi en lui. Je ne baissai pas les yeux et souris au gouverneur Atherton. Ce sourire était celui d’un croyant, et d’un croyant était la calme proposition que je lui formulai:

--Gouverneur! Regardez mon sourire. Si, dans dix jours, lorsque je serai délacé, vous le trouvez encore sur mes lèvres, consentez-vous à me donner un paquet de Durham, et deux autres à Morrell et à Oppenheimer?

--Les voilà bien, ces intellectuels! grogna en sourdine le capitaine Jamie. Ils se croient supérieurs aux autres hommes et les bravent, dans leur orgueil.

Le gouverneur Atherton, qui était colérique de sa nature, éclata. Il prit ma proposition pour une bravade et clama:

--Ce que tu viens de dire, Darrell, te vaudra d’être serré d’un cran de plus!

--J’ai parlé sérieusement et en toute loyauté, gouverneur Atherton... répondis-je, sans me départir de mon calme. Vous pouvez commander qu’on me serre aussi étroitement qu’il vous plaira. Si, dans dix jours, j’ai encore ce même sourire... consentez-vous à nous donner à nous trois, moi, Morrell et Oppenheimer, les trois paquets de papier brun?

Il riposta:

--Tu sembles bien sûr de toi!

--La foi la plus complète est entrée dans mon cœur.

--Tu t’es converti, alors? ricana-t-il.

--Naturellement... Je prétends simplement qu’il y a plus de vie en moi que vous ne croyez et que, de cette vie, vous ne sauriez trouver le terme. Donnez-moi, à votre gré, cent jours de camisole. Après cent jours, en vous regardant, je sourirai encore.

--Cent jours... A quoi bon? Après dix, tu auras démissionné de l’existence, et largement!

--Si c’est votre pensée, promettez-moi les trois paquets de tabac. Que risquez-vous?

--Veux-tu plutôt, et tout de suite, mon poing dans la figure?

--Si tel est votre bonheur, ne vous gênez pas, répliquai-je, toujours suave et convaincu. Et tapez fort! Même en marmelade, ma figure saura vous sourire. Voyons! n’hésitez pas... Acceptez plutôt le pari.

Il faut qu’un homme soit singulièrement bas et désespéré pour oser rire, comme je le faisais, en de telles circonstances, à la barbe du gouverneur. Ou plutôt, il faut qu’il ait une foi bien sincère dans la réalité de son offre.

Le capitaine Jamie parut sentir cette foi qui me soulevait tout entier.

--Je me souviens, dit-il, d’un ancien prisonnier, qui tenait de semblables propos. C’était un Suédois. Il y a de cela vingt ans et vous n’étiez pas encore ici, gouverneur. Cet homme en avait tué un autre, pour vingt-cinq cents[9]. Ce qui lui avait valu d’être condamné à mort. Il était cuisinier de son métier. Lui aussi avait la foi. Il racontait qu’un char d’or venait le prendre sur la terre, pour le conduire au ciel. Et, un beau jour, il s’assit sur le fourneau de la prison qui était chauffé à blanc, en chantant des cantiques et des «hosanna!» tout en grillant. On l’en arracha, quand on l’y trouva. Deux jours après, il mourut à l’infirmerie. Il avait eu la chair brûlée jusqu’aux os. Mais, jusqu’à son dernier soupir, il affirma n’avoir point senti la chaleur.

[9] Monnaie qui vaut le centième du dollar américain.

--Et je vous dis, moi, fulmina Atherton, que nous forcerons Standing à se dégonfler!

Je réitérai mon défi:

--Alors, promettez le tabac!

En une telle colère était le gouverneur qu’il m’eût prêté à rire, si ma situation n’avait été aussi tragique. Il avait le visage convulsé, il serrait les poings, et je vis le moment où il allait tomber sur moi, à bras raccourcis.

Il fit un effort sur lui-même et redevint maître de lui.

--Il suffit, Standing! Tu seras maté. Et, à défaut de tabac, je parie ma main à couper qu’en dépit de la solidité de ton coffre, tu ne souriras pas dans dix jours... Allons, mes petits, enroulez-le, et serrez, jusqu’à ce que vous entendiez craquer ses côtes! Montre-lui, Hutchins, comme tu opères.

Je fus effectivement enroulé et lacé comme jamais encore je ne l’avais été. L’homme de confiance en chef me prouva, sans discussion possible, son habileté. J’essayai de carotter le plus d’espace réalisable. Mais je m’étais, depuis si longtemps, dépouillé de presque toute ma chair, mes muscles étaient réduits à des fibres tellement amorphes, que je fus incapable de subtiliser grand’chose. Le peu que je me ménageai, je l’obtins par une sorte de gonflement des jointures, à toutes les articulations des os de ma charpente. Encore en fus-je subtilement frustré par Hutchins, qui avait, par sa propre expérience, appris toutes les ruses de la camisole.

Ce misérable avait été un homme cependant. Mais on l’avait brisé sur la roue, et tout son moral s’était éteint en lui. Ses dix à douze mille dollars et sa liberté en perspective avaient fait de lui l’esclave du gouverneur. J’ai su, plus tard, qu’il y avait aussi une femme, demeurée fidèle, et qui l’attendait. Le facteur féminin explique bien des actes de l’homme, et des plus vilains.

Ce fut, en réalité, un véritable meurtre, accompli de propos délibéré, dont Hutchins se rendit, ce matin-là, coupable envers moi. Le pied sur mon dos, il tirait le lacet, toujours un peu plus, s’arrêtait, puis tirait encore. Il me semblait que ma charpente allait céder sous cette compression inusitée, que tous mes organes vitaux allaient s’anéantir. Je savais que je ne mourrais pas, oui, _je le savais_, et pourtant il me semblait que la mort était sur moi. La tête me tournait, mon sang battait à briser mes veines et mes artères, des ongles de mes orteils à la racine de mes cheveux.

--C’est assez serré, intervint, bien à contre-cœur, le capitaine Jamie.

--J’opine de même, déclara le docteur Jackson. Vous serreriez jusqu’à demain que le résultat sur lui serait le même. Ou il est tabou, ou il devrait être mort depuis longtemps.

Le gouverneur Atherton se pencha vers moi. Après maints efforts, il réussit à insérer son index entre la toile et mon dos.

Il fronça le sourcil, mit à son tour le pied sur mon corps et tira, de toutes ses forces, sur le lacet. Mais il ne put gagner quoi que ce soit en plus.

--Hutchins, dit-il, je tire mon chapeau devant vous! Vous vous y connaissez supérieurement. Et maintenant retournez-le, afin que nous puissions voir sa binette.

On me roula sur le dos.

Je fixai des yeux le cercle des mes tortionnaires. Ce que je sais bien, c’est que si l’on m’avait lacé comme je l’étais, la première fois où je fus mis en camisole, j’en serais mort en dix minutes. Mais j’étais entraîné. J’avais derrière moi des milliers d’heures de ce supplice. Puis j’avais foi dans le système Morrell.

Goguenard, le gouverneur Atherton persifla:

--Ris donc, maintenant, damné que tu es! Allons ris un peu! Et commence par sourire, si tu le peux...

Mes poumons écrasés haletaient vers un peu d’air. Mon cœur menaçait d’éclater. Mon cerveau vacillait. Et pourtant un sourire à l’adresse du gouverneur Atherton se dessina sur mes lèvres.

CHAPITRE XI

A TRAVERS LES ÉTOILES

La porte claqua, me laissant seul, sur le dos, dans la demi-obscurité de ma cellule.

Grâce aux nombreux artifices auxquels je m’étais éduqué dans mes séances de camisole, je réussis, en me tordant sur place, à avancer, pouce par pouce, jusqu’à ce que le bord de la semelle de mon soulier droit touchât un des murs de la cellule. J’en éprouvai une indicible allégresse. Je n’étais déjà plus tout à fait seul. Je pouvais causer avec Morrell et Oppenheimer.

Mais le gouverneur avait sans doute donné aux gardiens des ordres sévères. Car, bien que j’appelasse Morrell avec l’intention de lui annoncer que j’allais tenter la fameuse expérience, je n’obtins de lui aucune réponse. On l’empêcha de me parler. Je ne reçus, quant à moi, que des injures des gardiens. J’étais dans ma camisole pour dix jours, au delà de toute menace et de tout châtiment.

La sérénité de mon esprit, je m’en souviens, était complète à cette heure. Elle planait sur les souffrances, passivement supportées, de mon corps. Et cette sérénité n’allait pas sans une exaltation vers le rêve, qui était à son paroxysme. Je me sentais en excellente forme pour risquer la grande épreuve.

Je commençai à concentrer vers elle toutes mes pensées. En dépit des picotements que, par suite de l’arrêt normal de la circulation, je sentais dans tout mon corps, et de l’engourdissement qui en résultait, je dirigeai ma volonté vers l’orteil de mon pied droit. Je voulus qu’il mourût, qu’il mourût non de lui-même, mais par la seule volonté de moi qui lui commandais. Ce qui était complètement différent. Et il mourut.

Ce point acquis, le reste, comme me l’avait dit Morrell, fut aisé. L’opération fut lente, je le reconnais. Mais, doigt après doigt, les dix doigts de mes deux pieds cessèrent d’être. Puis, membre par membre, jointure par jointure, la mort progressive continua.

Elle monta d’abord des doigts jusqu’au cou-de-pied, puis jusqu’aux jambes et aux genoux. Telle était la fixité de ma pensée, et sa parfaite exaltation, que je ne connus même pas la joie de mon succès. Une seule préoccupation me tenait. J’ordonnais à mon corps de mourir, et il obéissait. Je m’adonnais à ma tâche avec tout le soin que met un maçon à empiler ses briques. Et cette tâche, qui m’absorbait tout entier, me paraissait aussi naturelle que peut sembler la sienne audit maçon.

Au bout d’une heure, la mort ascendante avait atteint mes hanches, et je continuais à vouloir qu’elle montât encore.

Lorsqu’elle atteignit le niveau du cœur, mon être conscient commença à s’obscurcir et fut pris de vertiges. Craignant qu’il ne s’égarât complètement, je tournai ma volonté vers mon cerveau, qui s’éclaircit de nouveau. Puis je recommençai à ordonner de mourir à mes épaules, à mes bras, à mes mains et aux doigts de mes mains. Ce dernier stage s’accomplit très rapidement.

Il n’y avait plus alors de vivant, dans mon corps, que ma tête et une petite partie de ma poitrine. Le fracas de mon cœur s’était éteint et les coups de marteau qu’il frappait avaient cessé. Il battait faible, mais régulier. Si j’avais, en un tel moment, souhaité quelque bonheur, je l’eusse découvert dans l’arrêt de mes sensations physiques.

Je me trouvais, moralement, dans un état assez semblable à celui qui est à cheval sur les frontières de la veille et du sommeil. Il me paraissait également que mon cerveau se dilatait de façon prodigieuse dans ma boîte cranienne, qui, elle, ne s’élargissait pas. J’avais par moments, dans les yeux, des éclats de clarté, pareils à des éclairs.

Cette dilatation de mon cerveau me rendait fort perplexe. Sa périphérie me semblait non seulement dépasser le réceptacle de mon crâne, mais continuer à s’étendre.

Simultanément, se déployaient autour de moi le temps et l’espace. J’avais les yeux fermés, et cependant j’avais conscience que les murs de ma cellule s’étaient reculés, au point qu’elle formait maintenant une vaste salle. Je songeai, durant une seconde, que si les murs de la prison avaient fait de même, ils devaient déborder bien au delà de San Quentin et se prolonger, d’un côté, jusqu’à l’Océan Pacifique, de l’autre, jusqu’aux Montagnes Rocheuses.

Je songeai aussi, et cela m’amusa, que si la matière pouvait pénétrer la matière, les murs de la cellule pouvaient aussi bien pénétrer ceux de la prison, passer au travers, et que je me trouverais ainsi, automatiquement, en liberté.

L’extension du temps n’était pas moins remarquable. Mon cœur ne battait qu’à intervalles éloignés. La fantaisie me prit, de compter les secondes entre chacun de ses battements. Je le fis avec sûreté et précision tout d’abord, et relevai, entre chacun d’eux, jusqu’à cent secondes. Puis il me parut que ces intervalles s’allongeaient démesurément, si bien que je me fatiguai de ce calcul.

Dans ce demi-rêve où j’étais, un problème imprévu vint soudain se poser devant moi. Morrell m’avait bien dit qu’il avait gagné la liberté de l’esprit en tuant son corps. Or mon corps était mort presque entièrement, et j’avais la certitude qu’une dernière concentration de ma volonté sur les parties encore vivantes achèverait de le faire mourir. Mais, tel était le problème dont Ed. Morrell ne m’avait plus averti: après en avoir fini avec mon torse, me fallait-il pousser l’opération jusqu’à ma tête? Si oui, le divorce ne serait-il pas complet et inéluctable à jamais, entre Darrell Standing et sa dépouille matérielle?

Je commençai par la dernière portion de ma poitrine et par le cœur. La contrainte de ma volonté eut aussitôt sa récompense. Le cœur cessa de battre. Ou du moins je ne le sentis plus battre.

Je ne fus plus qu’un pur esprit, une âme, une conscience morale. Appelez comme vous voudrez cette chose sans nom, ayant son siège dans un cerveau nébuleux, qui occupait toujours le centre de mon crâne, mais qui continuait à s’élargir et à s’étendre au delà.

Ce fut alors qu’un instant arriva où, avec des éclairs de lumière dans les yeux, je me détachai de la terre et partis. D’un seul bond, je me trouvai avoir escaladé le toit de la prison, le ciel de Californie, et je fus parmi les étoiles.

Je dis bien, les étoiles. Je marchais parmi elles. J’étais un adolescent, vêtu d’une robe ténue, aux tons frais et délicats, qui brillait doucement à la froide clarté des étoiles. Cette robe était, à la fois, une réminiscence de celles qu’en mon enfance j’avais vues aux écuyères de cirque, et de la conception que l’on m’avait inculquée du costume des anges.