Le vagabond des étoiles

Part 6

Chapter 63,922 wordsPublic domain

Seulement on le lace plus étroitement que vous, ni personne, ne faites certainement de votre pied. C’est ce qu’on appelle, dans le langage des prisons, le ficelage. Parfois, si les geôliers sont naturellement cruels et vindicatifs, ou quand l’ordre en vient d’en haut, ils assurent un ficelage plus serré, en mettant leur pied sur le dos de l’homme et en s’y arc-boutant, à mesure qu’ils lacent.

Si vous avez parfois, par inadvertance, serré trop fort le lacet de votre soulier, vous n’avez pas manqué d’éprouver bientôt une vive douleur, au cou-de-pied, où la circulation du sang est arrêtée. Si vous persistez, la douleur devient rapidement insupportable, à ce point qu’il vous faut absolument donner du jeu au lacet et détendre la pression. Parfait.

Supposez maintenant, essayez d’imaginer que c’est votre corps tout entier qui subit cette pression, votre torse surtout, où sont votre cœur, vos poumons, tous les organes vitaux, enserrés si terriblement qu’ils vous semblent cesser de fonctionner.

Je me souviens encore de la première fois où je subis le supplice de la camisole. C’était au début de mon incorrigibilité, peu de temps après mon entrée dans la prison, alors que, dans toute ma vigueur, je tissais à l’atelier mes cent yards de jute par jour, et terminais mon ouvrage avec une avance moyenne de deux heures sur le délai fixé. Oui, je fabriquais mes sacs de jute en quantité bien supérieure à ce qu’on exigeait de moi.

Le prétexte invoqué, ainsi qu’en font foi les registres de la prison, fut qu’il se trouvait dans le tissu des sautes et des brisés, en un mot que mon ouvrage ne valait rien. C’était idiot, bien entendu.

La raison réelle qui me fit faire cette première connaissance avec la camisole fut que, nouveau venu dans la prison, je m’indignai, expert comme je l’étais en l’art d’éliminer le travail inutile, du gâchage de temps et d’efforts dont j’étais témoin. J’en fis quelques observations à l’inepte chef du tissage, qui ignorait tout de son métier.

Furieux, il me fit appeler, lors d’une tournée d’inspection du capitaine Jamie, et exhiba à celui-ci, comme étant mon œuvre, des pièces d’étoffe ignobles. J’eus beau nier, je ne fus pas cru. Trois fois, la même exhibition se renouvela. Le troisième appel devait être puni selon les règlements. La punition se traduisit par vingt-quatre heures de camisole.

On me fit descendre aux cachots et je reçus l’ordre de m’étendre sur la toile, la face vers le sol. Je refusai. Alors, pour me faire céder, un des geôliers, nommé Morrisson, m’enfonça ses pouces dans la gorge. Un autre, nommé Mobins, convict lui-même, mais passé homme de confiance, me frappa des poings, à plusieurs reprises. Finalement, je cédai et fis ce qu’on me demandait. Ma résistance avait déplu à mes bourreaux et, pour cela, ils serrèrent le lacet d’un cran de plus. Puis ils me roulèrent sur le dos, comme ils eussent fait d’une souche de bois.

La première impression ne me sembla pas bien terrible. Ils refermèrent, en s’en allant, la porte de mon cachot, firent basculer les leviers des verrous, en grand fracas et cliquetis, et me laissèrent dans l’obscurité complète. Il était onze heures du matin.

Pendant quelques minutes, je n’éprouvai rien d’autre qu’une incommode constriction de tout le corps, laquelle me parut devoir se calmer lorsque je m’y serais habitué.

Mais ce fut le contraire qui arriva. Mon cœur se mit à battre violemment et il me sembla que mes poumons étaient, soudain, devenus impuissants à absorber une quantité d’air suffisante pour me permettre de respirer. Cette sensation d’étouffement que j’éprouvais était terrifiante. A chaque battement de mon cœur, il me semblait que celui-ci était près d’éclater et, à chaque aspiration, que mes poumons allaient se rompre.

Au bout d’une demi-heure (je n’avais pas encore l’expérience de la camisole et cette demi-heure fut estimée par moi à plusieurs heures), je me pris à crier, à pousser des hurlements d’effroi, à rugir, en une véritable démence d’agonisant. De sourde d’abord, la douleur avait passé à l’état aigu. Je me croyais en proie à une pleurésie artificielle, et je recevais dans le cœur une série de coups de poignard.

Mourir nettement n’est rien. Mais cette mort lente et raffinée était affolante. Comme une bête sauvage, prise dans un piège, j’éprouvais des frénésies d’épouvante et j’éclatais, après de courts répits de silence, en nouveaux hurlements et rugissements. Jusqu’à ce que je me rendisse compte que ces exercices vocaux ne faisaient qu’aggraver les coups de poignard au cœur et consommer encore plus de l’air raréfié de mes poumons.

Je me tus et m’imposai de me tenir désormais tranquille. J’y parvins, à force de volonté, durant un temps qui me parut éternel et qui certainement ne dépassa pas un quart d’heure. Alors je fus saisi d’un vertige, mon cœur battit à faire éclater la toile et, à demi asphyxié, je perdis tout contrôle de moi-même. Cris et hurlements reprirent de plus belle, et j’appelai au secours.

Au beau milieu de cette crise, j’entendis une voix qui sortait du cachot voisin. Elle filtrait à travers l’épaisseur des murs et me parvenait à peine.

--Ferme ta gueule! disait-elle. Tu m’embêtes, sais-tu?

--Je me meurs... criai-je.

--Ça n’est rien... T’en occupe pas! fut la réponse.

--Je suis en train de mourir... réitérai-je.

--Alors, de quoi te plains-tu? riposta la voix. Quand tu seras crevé, tu ne souffriras plus... Et puis, croasse si ça t’amuse, mais pas si fort! Tout ce que je demande, c’est que tu ne troubles pas mon beau sommeil...

Cette sèche indifférence de mes souffrances m’irrita et je repris la maîtrise de moi. Je n’articulai plus que des grognements étouffés. Cette nouvelle phase dura un temps infini. Dix minutes peut-être. Et mes tortures prirent une autre forme.

C’étaient maintenant des aiguilles et des épingles qui foisonnaient dans tout mon être, et le transperçaient de part en part, de leurs innombrables et imperceptibles piqûres. Je tins bon et demeurai calme. Puis les picotements cessèrent et firent place à un engourdissement général, qui me parut mille fois plus effrayant. Je recommençai à crier.

Mon voisin recommença à se plaindre.

--Impossible, bon Dieu! de fermer l’œil... Dis donc, camarade, je ne suis pas plus heureux que toi... Ma camisole est aussi étriquée que la tienne! C’est pourquoi je veux dormir et oublier...

--Depuis combien de temps es-tu dedans? interrogeai-je.

Je croyais, en mon for intérieur, et songeant aux siècles de souffrance qui semblaient s’être écoulés pour moi, que cet homme si calme était là depuis quelque cinq minutes.

Il répondit:

--Depuis avant-hier.

--Depuis avant-hier dans la camisole?

--Parfaitement, frère.

Je m’exclamai:

--Oh! mon Dieu!

--Mais oui, frère. Depuis cinquante heures sans discontinuer. Et tu ne m’entends pas piailler et hurler. Ils m’ont ficelé, leurs pieds dans mon dos. Je suis boudiné, tu peux m’en croire... Tu n’es point le seul, tu vois, à ne pas être à ton aise. Tu te plains, et il n’y a pas une heure qu’on te l’a mise...

Je protestai:

--Tu fais erreur. On me l’a mise depuis bien des heures et bien des heures.

--Frère, c’est de l’imagination. Tu le crois de bonne foi, mais il n’en est rien. Je t’assure qu’il n’y a pas une heure. Je les ai entendus qui te laçaient.

Cela me paraissait incroyable. En moins d’une heure, j’avais déjà subi mille morts. Et mon voisin, si maître de lui, dont la voix était si équilibrée, l’esprit si calme qu’en dépit de ma mauvaise impression première j’en ressentais comme un bienfaisant apaisement, était en camisole depuis cinquante heures!

Je demandai:

--Pendant combien de temps encore vont-ils te garder ici?

--Le Seigneur seul le sait. Le capitaine Jamie a une dent contre moi. Il ne me relâchera pas avant que je ne sois sur le point de tourner de l’œil. Maintenant, frère, je vais te donner un bon tuyau. Le mieux à faire, comme je le disais, est de fermer les yeux et d’oublier. Crier et hurler ne valent rien. Tâche, par exemple, de te souvenir successivement de toutes les femmes que tu as connues. En voilà pour un bon bout de temps. Il se peut que tu sentes ta tête tourner. Laisse-la tourner. Ce sera encore du temps dévoré. Et quand tu auras fini de penser à tes femmes, songe à tous les bougres qui ont tenté de te les souffler. Réfléchis à ce que tu leur aurais fait, s’ils étaient tombés sous ta main, à ce que tu leur feras un jour, si jamais tu les retrouves.

L’homme qui me parlait ainsi s’appelait Philadelphie Red. C’était un récidiviste qui purgeait cinquante ans de réclusion, pour vol à main armée, en pleine rue d’Alameda. Il avait accompli déjà douze ans. Il fut du nombre des quarante conjurés que vendit Cecil Winwood. Sa position, qui s’améliorait, en fut reperdue du coup. C’est un homme d’âge mûr, et il est toujours à San Quentin. S’il survit, il sera un vieillard, le jour où on lui rendra la liberté.

Je vécus, sans en mourir, mes vingt-quatre heures de camisole. Mais jamais, depuis, je ne me suis retrouvé le même homme. Je ne parle pas tant de mon état physique. Encore que, le lendemain matin, quand on me délaça, j’étais à demi paralysé et me trouvais dans un tel état de prostration que les gardiens durent m’envoyer des coups de pied dans les côtes, pour me faire relever et mettre à quatre pattes. C’est moralement et mentalement que j’étais surtout transformé.

Le traitement brutal et odieux, que j’avais subi, m’humiliait et me révoltait à la fois. J’en avais perdu le sens de la justice. Une telle façon d’agir n’adoucit pas un homme. L’amertume et la haine avaient germé dans mon cœur, et elles se sont, depuis, sans cesse accrues avec les années.

Quand je songe, mon Dieu! à tout ce que les hommes m’ont fait! J’étais loin de penser, ce matin-là, quand je fus relevé à coups de pied, qu’une époque viendrait où vingt-quatre heures de camisole de force ne seraient rien pour moi; que, terminées, cent heures de cette même camisole me trouveraient souriant; que deux cent cinquante heures du même supplice amèneraient encore le même sourire sur mes lèvres!

Oui, durant deux cent quarante heures. Cher et douillet concitoyen, sais-tu que ces deux cent quarante heures équivalent à dix jours et dix nuits? Tu hausses les épaules, en déclarant que, nulle part dans le monde civilisé, dix-neuf cents ans après la venue du Christ, n’ont lieu de pareilles horreurs. Je ne te demande pas de le croire. Je ne le crois pas moi-même. Je sais seulement que je les ai subies à San Quentin, et que je leur ai survécu, pour me gausser de mes bourreaux et les contraindre à se débarrasser de moi, à l’aide d’une corde et d’une potence, sous prétexte que j’ai, d’un coup de poing, fait saigner le nez de l’un d’eux. J’écris ces lignes en l’an de grâce 1913, et, en ce même an de grâce 1913, il y a, dans les cachots de San Quentin, d’autres hommes, couchés et ficelés, comme je le fus, dans des camisoles de force.

Jamais je n’oublierai, ni dans cette vie, ni dans celles qui lui succéderont, l’adieu de Philadelphie Red, quand on le délivra, ce matin-là, en même temps que moi, après soixante-quatorze heures de camisole.

Tandis qu’on me poussait, tout chancelant, dans les corridors, il me jeta:

--Eh bien, frère, tu le vois, que tu n’en es point mort et que tu remues encore.

--Toi, Red, ferme ça! grogna le sergent.

--Oublie ce mauvais quart d’heure! reprit Red.

Le sergent se fâcha. Il menaça:

--Red! J’aurai raison de toi!

--Crois-tu? riposta Philadelphie Red, avec douceur.

Puis sa voix soudain se fit rauque et sauvage:

--Tu n’es qu’un propre à rien, abruti! Livré à toi-même tu aurais été incapable, dans la vie, de te gagner jamais un déjeuner, et encore moins d’obtenir la place que tu occupes ici. C’est ton père qui t’a poussé. Et l’on sait par quels procédés infects ton père a lui-même fait sa situation!

La scène était grandiose. L’homme torturé s’élevant au-dessus de son bourreau et bravant les coups auxquels il s’exposait.

Puis, se retournant vers moi:

--Au revoir, frère! dit Philadelphie Red. Au revoir et conduis-toi bien désormais. Aime bien notre gouverneur. Si tu as l’occasion de le rencontrer, ne manque pas de lui conter que tu m’as vu et que, dans la camisole, je n’ai pas flanché...

Le sergent était pourpre de rage et ce fut moi qui payai, de plusieurs horions et coups de pied, pour les quolibets de Philadelphie Red.

CHAPITRE VIII

LA DYNAMITE OU LA MORT

Me voilà donc, dans ma cellule numéro 1, en butte à une recrudescence de menaces de la part du gouverneur Atherton et du capitaine Jamie.

--Voyons, Standing, me déclara le gouverneur, il faut en finir une bonne fois, avec cette dynamite, ou je te ferai périr dans la camisole! D’autres, plus intelligents que toi, m’ont avoué ce qu’on leur demandait, avant qu’il ne fût trop tard pour eux. C’est un choix à faire. La dynamite ou sauter le pas!

--Alors, répondis-je, je sauterai le pas, puisque je ne sais rien de la dynamite.

Le gouverneur mit sur-le-champ ses menaces à exécution. La toile fut étendue par terre.

--Couche-toi, Standing! ordonna-t-il.

J’obéis, car j’avais appris que c’était folie de résister à trois ou quatre colosses réunis. Je fus étroitement lacé et on me donna cent heures à faire. Toutes les vingt-quatre heures, on me permettait de boire un verre d’eau. Pour la nourriture, je n’en éprouvais nulle envie, et d’ailleurs on ne m’en offrit pas. Vers le terme de la centième heure, le médecin de la prison, le docteur Jackson, examina, à plusieurs reprises, ma condition physique.

Mais j’avais trop pris déjà l’accoutumance de la camisole, pour qu’une simple séance, durât-elle cent heures, pût attaquer gravement ma constitution. Sans parler des subterfuges musculaires que j’avais découverts et qui me permettaient de carotter un peu d’espace, tandis qu’on me laçait.

Je me relevai, affaibli. Sans doute me prit-on encore un peu de vie. Mais je sortis de cette épreuve harassé et rompu, rien de plus.

Après un jour et une nuit qui me furent accordés pour récupérer mes forces, je fus gratifié d’une seconde séance, celle-là de cent cinquante heures. Il en résulta chez moi un engourdissement physique général et, pour mon cerveau un abrutissement inconscient. Je réussis ainsi à voler au temps de longues heures de sommeil.

Puis le gouverneur Atherton essaya de diverses variantes. On me donna, à intervalles irréguliers, de la camisole et de la récupération de forces. Je ne savais jamais quand je devais entrer ou ne pas entrer en camisole. Tantôt j’avais dix heures de repos et j’en faisais vingt dans ma toile; tantôt on ne me laissait que quatre heures pour respirer. En pleine nuit, alors que je m’y attendais le moins, ma porte s’ouvrait violemment et l’équipe de relève me laçait. Ou bien encore, pendant trois jours et trois nuits consécutives, huit heures de camisole alternaient régulièrement avec huit heures de récupération. Et, juste au moment où je commençais à m’habituer à ce rythme de mon supplice, on le modifiait soudain et on m’infligeait, d’un seul tenant, deux jours et deux nuits de camisole.

Toujours, durant ce temps, revenait l’éternel leitmotiv:

--Où est la dynamite?

Et toujours, ne sachant à quel Saint se vouer, le gouverneur Atherton passait, de l’excès de sa colère, à des supplications presque. Toujours il faisait miroiter à mes yeux mille avantages, si je me décidais à parler.

Le docteur Jackson, maigre et sec comme un coup de trique, et qui n’avait de la médecine qu’une légère teinture, se montrait sceptique sur les résultats du traitement expérimenté avec moi. Il persistait à affirmer que la camisole, si souvent qu’on en usât, ne parviendrait pas à me tuer. Plus il affirmait cette opinion, plus le gouverneur Atherton se piquait au jeu et continuait.

--Les types de ce calibre, déclarait-il, sont des durs à cuire, c’est entendu. Mais je serai plus tenace encore. Tu m’entends bien, Standing, ce que tu as encaissé jusqu’ici n’est qu’un jeu d’enfant auprès de ce qui t’attend! Tu ferais mieux de t’épargner ce qui te pend au nez. Tu sais que je suis homme de parole. Je t’ai dit déjà: «La dynamite ou la mort!» Rien n’est changé. Fais ton choix.

Tandis que Face-de-Tourte, le pied dans mon dos, serrait dur et que, de mon côté, je gonflais mes muscles pour tricher sur l’espace respirable, je tentai de balbutier:

--Je vous répète que ce n’est pas pour mon plaisir que je m’obstine à me taire. Il n’y a rien à avouer. Je couperais moi-même, en cet instant, ma main droite, pour avoir la satisfaction de vous conduire auprès de n’importe quelle dynamite.

Atherton ricana:

--C’est bon, c’est bon... J’en ai déjà vu des comme toi, qui ont des crampons dans la tête, pour s’accrocher envers et contre tous à leur marotte. Tu es comme les chevaux rétifs. Plus on tape dessus, plus ils se rebiffent. Allons, Jones, serre encore un peu, je t’en prie! Un cran de plus!... Standing, si tu n’avoues pas, tu y laisseras ta peau. C’est mon dernier mot.

A ce régime, je connus que sa rigueur même avait sa compensation. Plus l’homme s’affaiblit, moins il est susceptible de sentir la souffrance. La douleur s’émousse dans un corps débile. Les hommes les plus forts sont ceux aussi sur qui les maladies sont les plus violentes, on sait cela. Et, à mesure que l’énergie vitale se consume, les réactions sont moins aiguës. C’est ce qui se passa en moi. Je devins, peu à peu, une sorte de loque filamenteuse et inerte, qui s’obstinait à vivre.

Morrell et Oppenheimer, qui savaient quel traitement je subissais, en étaient navrés pour moi. Ils m’envoyaient, par d’incessants tapotements, leurs conseils et leurs marques de sympathie. Oppenheimer me disait qu’il avait connu pire encore, et que pourtant il n’en était point mort.

--Ne leur permets pas de te dominer, Standing! épelait-il des doigts. Tiens-leur tête et ne te laisse pas mourir. Ils en seraient bien trop ravis. Et surtout vends pas la mèche! Moins que jamais!

Couché sur le dos, dans ma camisole, je ne pouvais répondre qu’avec le pied. Du bord de ma semelle, je tapotais en réponse:

--Il n’y a pas, je te l’ai déjà dit, de mèche à vendre. Je ne sais rien, rien, rien.

--Entendu et compris! approuva Oppenheimer.

Et il continua, à l’adresse d’Ed. Morrell:

--Standing est épatant!

Comment voulez-vous que je pusse arriver à convaincre le gouverneur Atherton, puisque Oppenheimer lui-même ne savait qu’admirer ma force d’âme à garder mon secret?

Lorsque je dormais, je me mettais aussitôt à rêver. Ces rêves avaient entre eux une remarquable cohésion. Échafaudés sur une base réelle, ils se rapportaient toujours à mon ancien métier d’agronome.

Souvent, il me semblait que je parlais devant une réunion de savants, assemblés pour m’écouter. Je leur lisais les documents mis en ordre par moi et qui avaient trait, soit à mes propres recherches, soit à celles d’autres confrères. Et, quand je me réveillais, si précis avait été mon rêve qu’il me semblait que ma voix sonnait encore à mes oreilles. Il me paraissait voir encore devant mes yeux les dactylographes tapant, sur du papier blanc, phrases et paragraphes de leur compte rendu.

Plus souvent, je voyais s’étendre devant mes regards, sur des centaines de milles vers le nord et vers le sud, d’immenses terres arables, sous un climat tempéré, assez semblable à celui de la Californie. La flore et la faune étaient également celles de ce pays. Et, dans tous mes rêves, remarquez-le bien, c’était toujours ce même décor au milieu duquel je me retrouvais.

D’ordinaire, je m’acheminais de longues heures, dans une voiture attelée de chevaux de montagne, parmi des prairies d’alfa, où paissaient des vaches de Jersey. J’arrivais ainsi à quelque village, perdu près d’un torrent desséché, et j’y quittais ma voiture pour prendre un petit chemin de fer à voie étroite, à l’aide duquel je continuais ma promenade. Et, chaque fois que je m’endormais, revenaient dans mes rêves la même voiture, le même petit chemin de fer, le même paysage, les mêmes arbres, les mêmes montagnes, le même village, les mêmes gués et les mêmes ponts.

Parmi cette région de cultures rationnelles, j’aménageais une ferme modèle, où j’installais une colonie de chèvres d’Angora. Puis, à chaque rêve nouveau, je suivais les progrès de mon exploitation, selon le temps écoulé et la saison.

Oh! ces pentes montagneuses, couvertes de broussailles! Comme elles se transformaient peu à peu! A mesure que mes chèvres broutaient les halliers épais, le sol commençait à se dégager et des sentiers à s’y tracer. Seuls subsistaient les buissons trop hauts, où mes chèvres, en se dressant sur leurs pattes de derrière, ne pouvaient atteindre. Alors, un jour, des hommes arrivaient, pour continuer le défrichement. Ils abattaient à coups de hache les grands taillis, et les chèvres continuaient plus outre leur ouvrage.

Lorsque venait l’hiver, tous ces fagots secs, tous ces squelettes décharnés de l’ancienne végétation étaient mis en tas et brûlés. Et, au printemps, lorsqu’une herbe épaisse et verte avait poussé sur le sol renouvelé, j’arrivais avec mes troupeaux de bestiaux. Après leur passage, la terre était labourée, pour produire, l’année suivante, de riches moissons. De colline en colline, de pente en pente, de versant en versant, se poursuivait, toujours plus loin, l’œuvre de colonisation.

Oh! ces rêves de la camisole, où sans cesse je retrouvais mes belles récoltes alternées, de froment, d’orge ou de trèfle, mûres pour la moisson, tandis que mes chèvres allaient toujours, en broutant, vers l’horizon!

Lorsque je ne dormais point, je m’efforçais, comme me l’avait conseillé jadis Philadelphie Red, d’accrocher mon idée à un homme et à une pensée.

C’était immanquablement vers Cecil Winwood que convergeaient mes idées. Vers le faussaire-poète qui, de gaieté de cœur, avait fait tomber sur moi toute cette calamité et qui, tandis que j’agonisais là, se promenait librement au soleil. Et mon cerveau, dès lors, ne le lâchait plus.

Je ne puis pas dire que je le haïssais. Non. Le mot serait trop faible. Il n’existe pas, dans la langue anglaise, d’expression capable de traduire ce que j’éprouvais pour lui. Ce que je puis dire seulement, c’est qu’un désir fou de vengeance me hantait sans trêve, et me rongeait le cœur d’une extraordinaire souffrance.

Durant des heures, j’échafaudais, à son intention, des plans et des variétés nouvelles de tortures. Celle qui me plaisait davantage était cette vieille farce qui consiste à lier au corps d’un homme, bien appliquée contre lui, une gamelle de fer dans laquelle on a préalablement mis un rat. Le rat n’a d’autre ressource que de se trouer lentement une issue à travers le corps de l’homme.

Vive Dieu! comme je me délectais de cette pensée! J’en étais devenu incroyablement amoureux. Jusqu’au jour où je réfléchis que ce supplice était trop aimable et trop rapide. Après de longues réflexions, je jugeai préférable de pratiquer sur Cecil Winwood une autre bonne farce, bien supérieure, et que les Maures ont, paraît-il, inventée...

Mais en voilà assez sur ce chapitre, et je me suis promis de n’en pas dire davantage sur les vengeances que je mijotais envers le gredin, dans l’affolement de mes souffrances.

CHAPITRE IX

VOULOIR MOURIR

C’est que la chose n’est point facile, de maîtriser la douleur corporelle par la seule force de l’esprit, de maintenir le cerveau à tel point serein qu’il oublie complètement la plainte atroce et le sanglot des nerfs torturés. J’appris à souffrir passivement, comme sans doute tous ceux qui ont passé par les étapes graduées de la camisole de force.

Une nuit, alors que je venais d’être relevé de cent heures de camisole, j’entendis tapoter. C’était Morrell qui me parlait.

--Où en es-tu? me demandait-il. Tiens-tu toujours?

J’étais plus faible que jamais et, quoique mon corps ne fût plus, tout entier, qu’une masse misérable et meurtrie, je me rendais compte à peine que j’avais un corps.

Je frappai, en réponse:

--Il me semble que je suis fini. Ils auront ma peau, s’ils continuent ainsi.