Part 5
--L’enfant a raison, dit-il. C’est bien Samarie, en Terre Sainte. J’ai moi-même traversé ce village, et c’est en souvenir que j’ai acheté cette photographie. L’enfant en aura vu d’autres exemplaires. C’est tout ce que cela prouve.
Mon père et ma mère affirmèrent le contraire.
Je pris la parole.
--Ici encore, l’image est différente de ce que j’ai connu... Je m’efforçais en moi-même de reconstituer, tant d’après la photographie que d’après ma mémoire, le paysage tel que j’en avais souvenance. Son allure générale, ni la ligne d’horizon des collines, ne s’étaient modifiées. Je désignai du doigt ce qui avait changé. Les maisons, dis-je, n’étaient pas à la même place, mais ici, à peu près. Les arbres étaient plus nombreux. Il y en avait tout un bois et, çà et là, des touffes d’herbe, avec beaucoup de chèvres. Il me semble que je les vois encore, et deux jeunes bergers qui les conduisaient. Je vois... je vois aussi, à cet endroit, un tas de vagabonds. Ils n’ont pour vêtements que des guenilles. Ils sont tous malades. Leur figure, leurs mains, leurs jambes sont autant de plaies...
Le missionnaire sourit, moins fâché, et déclara:
--L’enfant, à l’église ou autre part, a entendu parler du miracle de la guérison des lépreux... Combien étaient présents, de ces vagabonds malades?
Dès l’âge de cinq ans, j’avais su compter jusqu’à cent. Je fixai ma pensée sur le groupe que j’évoquais et je répondis:
--Ils sont dix. Ils se démènent, en agitant leurs bras, et crient, et hurlent après d’autres hommes qui les regardent et les entourent.
--Et de ces hommes, ils ne s’approchent pas?
Je secouai la tête.
--Non, ils s’en tiennent à l’écart, comme si quelque chose de fâcheux, qui est en eux, le leur interdisait.
--Continue, continue petit... reprit le missionnaire. Est-ce tout? Et celui qui se trouve en face d’eux, que fait-il?
--Il s’est arrêté devant eux. Et tout le monde, comme lui, s’est arrêté. Les jeunes chevriers se sont approchés pour voir. Tout le monde regarde.
--Et puis encore?
--C’est tout. Les malades s’en retournent chez eux. Ils ne gesticulent plus, ils ne hurlent plus. Ils ne paraissent plus malades. Moi, je me dresse tout droit sur mon cheval et je regarde comme les autres.
Mes trois auditeurs, du coup, éclatèrent de rire.
Alors je me mis en colère et je m’écriai, avec énergie:
--Oui, je suis sur mon cheval, je suis un homme, et j’ai au côté une grosse épée.
--Il s’agit visiblement, expliqua le missionnaire à mes parents, des dix lépreux que le Christ rencontra sur la route de Jérusalem, et qu’il guérit. L’enfant aura vu cette scène célèbre reproduite sur l’écran de quelque lanterne magique. Souvenez-vous...
Mais mon père ni ma mère n’avaient aucun souvenir que j’eusse jamais vu de lanterne magique.
--Mettez-le à l’épreuve une quatrième fois, suggéra mon père.
Le missionnaire me passa une quatrième photographie, que j’examinai avec soin. Je déclarai:
--Ce paysage est tout différent du précédent... Une colline est au centre de cette photographie; il y en a d’autres, dans le lointain... Vers la droite, une route agreste, des jardins, des arbres, des maisons abritées derrière de gros murs de pierre... Vers la gauche, des trous dans des rochers, où sans doute on enterrait les morts... Ici, un endroit où l’on jetait des pierres aux gens jusqu’à ce qu’ils soient tués... Je ne l’ai jamais vu faire... On me l’a seulement raconté.
--Mais cette colline centrale... interrogea le missionnaire, en me montrant celle pour qui la photographie semblait avoir été prise. Peux-tu, petit, nous dire son nom?
J’hésitai et hochai la tête.
--J’ai oublié. Mais je me souviens que là on exécutait les condamnés.
--Parfait! Très bien! approuva le missionnaire. Toutes les autorités savantes, les archéologues les plus compétents sont d’accord avec lui. La colline est le Golgotha et son faîte la Place des Crânes, soit à cause des crânes des condamnés qu’on y abandonnait, soit parce que lui-même est chauve et dénudé comme un crâne. La ressemblance est frappante, veuillez le remarquer. C’est là que l’on crucifia...
Il se tourna directement vers moi et, tout de go, demanda:
--Nous diras-tu, jeune savant, qui a été crucifié en cet endroit? Le vois-tu aussi, celui-là?
Je le voyais, oh, oui! Mon père, quand plus tard il racontait cette histoire, disait que mes yeux se dilatèrent alors étrangement.
Pourtant je ne répondis point à la question qui m’était posée. Je me contentai de secouer la tête, avec obstination, et je dis seulement:
--Ce nom, je ne le prononcerai point, parce que vous vous moqueriez de moi. Oui, je vois celui dont vous voulez parler... Je le vois, et des tas d’hommes autour de lui, et deux autres condamnés, à sa droite et à sa gauche... On les clouait sur trois croix, et cela prenait beaucoup de temps. J’ai vu... Mais je ne dirai pas son nom... Vous me diriez que je mens. Cependant je ne mens jamais. Demandez à papa et à maman. Si je mentais, ils m’extirperaient mes mensonges par de bonnes fessées.
De ce moment, le missionnaire ne put tirer de moi un seul mot. Vainement il tenta de me séduire, en faisant défiler devant moi tout un jeu de photographies, en présence desquelles tourbillonnait dans mes yeux et dans ma mémoire une ruée d’images retrouvées. Des phrases, que je retenais d’un air grognon, me démangeaient la langue. Mais je tenais bon.
J’embrassai mon père et ma mère, en leur souhaitant une bonne nuit. Et, tandis que je quittais la pièce pour m’en aller dormir, le missionnaire conclut:
--On en fera sûrement un érudit de premier ordre sur les questions bibliques. A moins qu’avec la magnifique imagination dont il est si précocement doué, il ne devienne un grand romancier...
Ce missionnaire était stupide et ses prophéties idiotes. La preuve en est que je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, en train d’écrire ces lignes et attendant qu’on sorte Darrell Standing de sa cellule, puis qu’on essaye de l’envoyer dans les ténèbres, au bout d’une corde. Prétention qui me fait hausser les épaules!
Non, je ne devais devenir ni un théologien, ni un romancier. J’en fus même tout le contraire: expert agronome, professeur agronome, spécialiste dans la science de l’élimination des mouvements inutiles, savant en l’art de diriger une ferme et d’en tirer un rendement maximum, travailleur de laboratoire, penché sur le microscope et l’étude des infiniment petits. Mais pas théologien et romancier pour un centime. Le missionnaire s’était fichu le doigt dans l’œil.
Et je suis assis dans cette cellule de la prison de Folsom, où je m’arrête un instant d’écrire ces _Mémoires_, pour écouter, dans la lourdeur d’un chaud après-midi, le calme et apaisant bourdonnement des mouches dans l’air assoupi. Ce ne sont point mes mouches de San Quentin et celles-ci ne me connaissent pas. Et je n’ai plus pour compagnon, dans le Quartier des Condamnés à mort, où je suis incarcéré, Jake Oppenheimer, et Ed. Morrell; mais à ma droite, Joseph Jackson, le nègre assassin, et à ma gauche Bambeccio, l’Italien meurtrier. En ce moment même, passent et repassent, devant la grille de mon guichet, les bribes de phrases qu’ils s’envoient à voix basse, d’une grille à l’autre, et qui ont trait aux vertus antiseptiques du tabac à chiquer, dans son application sur les plaies, qu’il cicatrise.
Dans ma main levée, je tiens mon stylographe en suspens, et je songe qu’au cours de mes vies antérieures, d’autres mains de moi-même ont, dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes d’oiseaux taillées et tous les instruments ingénieux dont l’homme s’est, depuis l’Antiquité la plus reculée, servi pour écrire. Et je trouve encore du temps à perdre pour me demander curieusement si ce missionnaire n’a jamais eu, comme moi, dans sa première enfance, la notion d’existences évanouies.
Revenons maintenant à San Quentin.
Après que j’eus appris le code secret de conversation avec mes deux co-détenus et que je m’en fus distrait quelque temps, je recommençai à souffrir de ma solitude et de la contemplation de moi-même.
Je tentai alors, afin d’échapper au présent, en dédoublant ma pensée et mon être, de l’auto-hypnotisme. Je n’obtins qu’un demi succès. Mon subconscient, en reprenant sa liberté, se mettait incontinent à dérailler, sans ordre et sans cohésion, en mille fantaisies désordonnées, dignes tout au plus d’un vulgaire cauchemar. Je ne pouvais arriver à classer ces évocations indisciplinées, à mettre de l’ordre dans les faits et les personnages.
Ma méthode d’auto-hypnose était la simplicité même. Assis, les jambes croisées, sur ma paillasse, je me mettais à regarder un fétu de paille, que j’avais appliqué sur le mur de ma cellule, à l’endroit où la clarté était la plus vive. Je fixais longuement ce point brillant, dont j’approchais insensiblement mes yeux, jusqu’à ce que mes prunelles se brouillassent. Je détendais en même temps toute autre volonté et m’abandonnais à une sorte de vertige, qui ne manquait pas de s’emparer de moi. Un instant arrivait où je me sentais vaciller. Alors je fermais les yeux et, basculant en arrière, je me laissais, inconsciemment, choir sur le dos, sur ma paillasse.
De ce moment, pendant un temps variable, qui allait de dix minutes à une demi-heure, et jusqu’à une heure, j’errais et vagabondais à travers tous les souvenirs accumulés de mes réapparitions vitales sur cette terre. Mais, comme je l’ai dit, temps et lieux se succédaient trop rapidement, et trop confusément, dans mon cerveau.
Tout ce que je savais, lorsque je revenais à moi, c’est que Darrell Standing était le lien qui reliait entre elles toutes ces visions bizarres, dansantes et titubantes. Et c’était tout. Je n’arrivais pas à revivre entièrement, dans le temps et dans l’espace, aucun de mes rêves, si je puis appeler ainsi ces évocations.
C’est ainsi, par exemple, qu’au bout d’un quart d’heure de mon hypnose, j’avais l’impression, presque simultanée, de ramper et de mugir dans le limon primitif, et de voler à travers l’air, en plein vingtième siècle, sur le monoplan de mon ami Haas. Réveillé, je me souvenais fort bien qu’au cours de l’année qui précéda mon incarcération à San Quentin, j’avais, en effet, volé avec Haas au-dessus du Pacifique, à Sainte-Monique. Par contre, je n’avais aucune mémoire d’avoir rampé et mugi dans le limon préhistorique. Pourtant, en raisonnant, je me persuadais que l’une et l’autre action devaient être pareillement réelles, puisque toutes deux s’étaient en même temps offertes à ma mémoire. L’une, seulement, était plus lointaine que l’autre, et c’est pourquoi son souvenir s’était oblitéré.
Ah! quel kaléidoscope de vives et mystérieuses images se succédaient dans mon cerveau, en ces heures d’auto-hypnose, dans ma cellule!
Je me suis assis au palais des grands de la terre, comme bouffon, scribe et homme d’armes, et Roi moi-même, la couronne au front, à la place d’honneur de la table. J’ai réuni, derrière les murs épais de mon palais, le pouvoir temporel, symbolisé par le glaive que je tenais dans ma main et par les innombrables soldats que j’avais sous mes ordres, et le pouvoir spirituel, dont témoignaient les moines encapuchonnés et les gras abbés qui s’asseyaient à table au-dessous de moi, lampaient mon vin à grands traits et se gorgeaient de mes viandes. Parfois, d’une voix solennelle, je jugeais, grave comme la mort. Je condamnais, selon la gravité de l’infraction ou du crime, et j’imposais la mort légale à des hommes qui, comme Darrell Standing dans sa prison de Folsom, avaient outragé la loi.
Je me voyais, alternativement, portant autour du cou le collier de fer des esclaves, en de froides régions désolées, ou, sous les nuits tropicales et parfumées, aimé de belles princesses de sang royal, tandis qu’autour de nous des esclaves noirs agitaient l’atmosphère assoupie, à l’aide de grands éventails de plumes de paon. Parmi le glouglou des fontaines et sous les calmes ramures des palmiers, on entendait, au loin, flotter dans l’air le cri des chacals et le rugissement des lions.
Tantôt, perdu dans les steppes glacées de l’Asie, je me réchauffais les mains devant de grands feux, faits d’excréments séchés de chameaux. Et, presque aussitôt, je me retrouvais dans le torride désert d’Afrique, couché à l’ombre maigre des buissons de sauge, tachetés de soleil, près de puits désséchés. Je haletais, la langue sèche, après une goutte d’eau, tandis qu’autour de moi s’alignaient, classés ou étiquetés dans des bocaux d’alcali, la multitude des ossements d’hommes et de bêtes, qui avaient péri comme j’allais le faire, de chaleur et de soif.
J’étais écumeur de mer, assassin soudoyé et pirate, ou moine érudit et savant, courbé, dans la quiétude paisible de sa cellule, sur les pages manuscrites, de parchemin, d’énormes volumes, antiques et moisis. Le monastère où j’étais reclus était perché au faîte et dans les anfractuosités de hautes falaises vertigineuses, et, à l’heure du crépuscule, j’apercevais au-dessous de moi, sur les pentes inférieures de la montagne, les paysans peiner encore parmi les vignes et les oliviers, ou ramenant des pâtures les chèvres bêlantes et les vaches qui meuglaient.
Puis, soudain, chef barbare, entraînant à ma suite des hordes hurlantes, je conduisais d’innombrables files de chariots, par des routes défoncées, et je foulais le roc d’antiques cités oubliées. Je me battais furieusement, sur ces champs de bataille d’antan. Pas même lorsque le soleil était au terme de sa course, le rouge carnage ne cessait. Il se continuait durant les heures de nuit, sous les étoiles qui brillaient au ciel. Et la fraîcheur du vent nocturne, refroidi aux lointains pics neigeux sur lesquels il avait passé, n’arrivait pas à sécher la sueur de la bataille.
Hardi nautonier, grimpé au faîte des mâts qui oscillent sur le pont des navires, je me plaisais à contempler au-dessous de moi l’eau de la mer, transparente sous le soleil, où des forêts écarlates de corail chatoyaient au fond des abîmes, couleur de turquoise. Puis, redescendant au gouvernail, j’amenais mon bateau, d’une main sûre, dans l’abri paisible, étincelant comme un miroir, de golfes calmes, à l’entrée desquels le flot se brise éternellement, avec un bruit sourd, sur les récifs à fleur d’eau de ces mêmes coraux.
Plus proche dans son origine, était une autre réincarnation, qui fréquemment s’opérait en moi. Celle des jours de mon enfance. Je redevenais le petit Darrell Standing qui, à la ferme paternelle, courait pieds nus, dans l’herbe humide de la rosée printanière. Ou, comme aux froids matins d’hiver, j’allais, avec mes mains couvertes d’engelures, porter le foin aux bestiaux dans la tiède étable, qu’emplissaient leurs fumantes haleines. Et il me semblait me rasseoir, le dimanche, devant le prédicateur, écoutant, avec un effroi enfantin de la splendeur et de la terreur de Dieu, les discours extravagants qu’il débitait des joies de la Jérusalem Nouvelle et des affres horribles du feu de l’Enfer.
D’où me venaient ces visions, tandis que dans ma cellule je m’effondrais sur le dos, après avoir longtemps fixé un fétu de paille, brillant dans un rais de soleil?
Moi, Darrell Standing, né et élevé dans un coin perdu de campagne du Minnesota, jadis professeur d’agronomie, puis prisonnier incorrigible à San Quentin et aujourd’hui condamné à mort, dans la prison de Folsom, moi, Darrell Standing, qui vais bientôt mourir par la corde, en Californie, je n’ai certainement jamais, en cette existence présente, aimé de filles de roi. Jamais je n’ai trôné, le glaive en main. Jamais je n’ai navigué sur les flots, ni mêlé ma voix à celle des matelots, s’enivrant de liqueurs fortes et chantant joyeusement leur chanson de mort, tandis que, dans la tempête, le navire bondit vers le ciel ou s’écrase aux abîmes, et que, partout, au-dessus, au-dessous et autour de lui, l’eau bouillonne sur les récifs aux dents noires.
Comment, alors, ai-je pu connaître toutes ces choses? Elles sont hors de mon expérience en cette vie. Et pourtant elles jaillissent de mon cerveau, comme le mot «Samarie!» s’échappa de mes lèvres d’enfant, devant une photographie qu’on me montrait.
On ne peut créer rien de rien. Pas plus qu’il ne m’était possible de tirer du néant les trente-cinq livres de dynamite que me réclamaient le capitaine Jamie et le gouverneur Atherton, je ne puis avoir fabriqué, de toutes pièces, ces visions. Elles étaient latentes dans mon esprit et je ne fais que les extraire au jour.
CHAPITRE VII
LA CAMISOLE DE FORCE[6]
[6] Titre donné arbitrairement à ce roman, par les éditeurs anglais, et sous lequel il paraît outre-Manche. C’est sur le désir instant de Mrs Jack London que les traducteurs ont rétabli, pour l’édition française, le titre du volume américain: _Le Vagabond des Étoiles_, que Jack London affectionnait tout particulièrement.
Telle était ma situation irritante, dont je ne parvenais pas à sortir.
Je savais qu’il existait en moi une Golconde de souvenirs latents d’autres existences. Mais j’étais impuissant à fouiller et à extérioriser ces trésors. En dépit de tous mes efforts, je ne parvenais qu’à voltiger, à tort et à travers, parmi ces souvenirs.
Je comparais mon cas avec celui du pasteur Stainton Moses, qui affirmait avoir antérieurement incarné saint Hippolyte, Plotin, Athénodore et, plus près de nous, Grocyn, qui fut un des amis d’Erasme[7]. Et je ne doutais pas que les déclarations de Stainton Moses ne fussent véridiques. Il avait réellement personnifié tous ces hommes, dans la longue chaîne de ses incarnations.
[7] _Saint Hippolyte_, évêque grec, martyrisé en 240. _Plotin_, philosophe néo-platonicien, né en Égypte vers 205, mort en Campanie en 270; il suivit en Perse l’empereur Gordien et se fixa à Rome, sous l’empereur Philippe. _Athénodore_, philosophe stoïcien, né à Tarse, en Asie Mineure. _Erasme_, célèbre érudit, philosophe et poète, philosophe stoïcien, né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en 1536.
Les expériences du Français, le colonel de Rochas, me confirmaient dans ces pensées et m’attiraient plus particulièrement. J’en avais lu le récit, fort novice encore en ces matières, pendant les quelques loisirs que me laissaient mes anciennes occupations. Il racontait qu’en employant des «sujets» idoines, il avait, au cours du sommeil hypnotique, pénétré leurs anciennes personnalités.
Tel avait été le cas d’une nommée Joséphine, qui habitait Voiron, dans le département de l’Isère. Il lui avait fait revivre sa vie et ses aventures d’adolescente, puis son enfance, l’époque où elle tétait encore sa mère, et celle même où elle était enclose au sein qui l’avait engendrée. Remontant plus outre, il avait pénétré dans ses incarnations antérieures, notamment dans celle où son être, mélangeant les sexes, avait animé un vieillard acariâtre et grossier, un certain Jean-Claude Bourdon, longtemps soldat au 7e régiment d’artillerie, à Besançon, où il était mort à l’âge de soixante-dix ans, paralysé et alité depuis longtemps déjà.--_Oui, oui, parfaitement_...
Et le colonel de Rochas, interrogeant à son tour le fantôme hypnotisé de ce Jean-Claude Bourdon, l’avait suivi, lui aussi, jusqu’au germe de sa vie, palpitant aux ténèbres du sein maternel. En sorte qu’il avait ultérieurement retrouvé une autre vieille femme, nommée Philomène Carteron[8].
[8] ALBERT DE ROCHAS: _Les Vies successives_, pages 66 à 89. (Chacornac, éditeur).
Mais, en dépit de mon bout de paille, luisant dans le rais de lumière au mur de ma cellule, je n’arrivais pas à réaliser de semblables précisions de mes personnalités passées. Découragé, je finis par me persuader que la mort seule mettrait un peu de lumière et de cohérence dans le chaos où je me débattais.
Pourtant le flux de la vie ne cessait pas de couler en moi, avec énergie. Malgré ses souffrances abominables, Darrell Standing se refusait à mourir encore. Il déniait au gouverneur Atherton et au capitaine Jamie le droit de le tuer.
J’ai toujours aimé la vie et la résistance vitale qu’il y a en moi m’avait seule pu donner la force d’exister encore. Par elle seule j’étais dans cette cellule, à manger et boire quand même, à penser et à rêver, et à écrire ces lignes, en attendant l’inévitable corde qui mettra fin à l’actuel et éphémère chaînon de mes existences.
L’heure n’était pas éloignée, cependant, où je pénétrerais ce mystère qui me tourmentait, où je connaîtrais comment je devais agir, pour voir et savoir. Je vous conterai cela tout à l’heure...
Le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie en furent la cause première, et voici comment.
Sans doute avaient-ils éprouvé une recrudescence de panique, à la pensée de la dynamite qu’ils croyaient toujours fermement avoir été cachée. Bref, je les vis reparaître, certain jour, dans mon obscure cellule, et ils me signifièrent sans ambages qu’il fallait parler ou que, sinon, je serais mis en camisole jusqu’à ce que j’en meure. Ils ajoutèrent qu’ils agissaient ainsi parce que tel était leur bon plaisir et qu’officiellement ils ne courraient pas le moindre risque du plus léger blâme. Ma mort serait inscrite sur les registres de la prison, comme due à des causes naturelles, et leurs chefs diraient: _Amen._
O vous, mes chers concitoyens, qui vous dorlotez dans le coton, il faut me croire, je vous prie, quand je vous affirme que l’on tue des hommes dans les prisons aujourd’hui comme il a toujours été fait depuis que les prisons existent!
Je n’ignorais pas ce qu’était la camisole et tout ce que ce mot contenait d’effroi, de souffrance et d’agonie. J’avais vu les plus robustes y être mis à bas, certains d’entre eux y être estropiés pour la vie, et ceux mêmes dont la sève physique avait résisté, jusque-là, aux atteintes de la tuberculose dépérir ensuite, et mourir en six mois, de cette même tuberculose.
J’ai connu Wilson, dit l’Homme-aux-yeux-de-travers, qui était sujet à des faiblesses de cœur et qui, au bout d’une heure seulement, mourut dans la camisole, tandis que le stupide médecin de la prison l’observait en souriant. J’en ai connu un autre qui, après une demi-heure, avoua tout ce qu’on voulait lui faire dire, le faux comme le vrai, ce qui lui valut estime et confiance et, durant des années, toutes les faveurs qui s’ensuivirent.
Enfin, j’ai ma propre expérience. Tandis que j’écris ces lignes, près d’un millier de cicatrices marquent mon corps. Elles me suivront à la potence. Et si je devais vivre encore cent ans, cent ans je les conserverais, sans qu’elles s’effacent.
O mes concitoyens, ô vous qui tolérez tous ces chiens pendeurs, vous qui les payez et leur permettez de lacer en votre nom des malheureux dans la camisole de force, laissez-moi vous expliquer un peu de quoi il s’agit, car vous l’ignorez sans doute. Alors vous comprendrez comment, à force de souffrances, je me suis, vivant, enfui de cette vie et, devenu maître de l’espace et du temps, j’ai pu m’envoler hors des murs de ma géhenne, jusqu’aux étoiles.
Vous avez déjà vu, je suppose, de ces bâches en grosse toile ou en caoutchouc, dont les bords sont garnis de solides œillets de cuivre? Imaginez, avec ses œillets, une de ces toiles, longue de quatre pieds et demi environ. Sa largeur n’atteint pas entièrement le tour complet d’un corps humain, dont l’étoffe suit à peu près le dessin. C’est ainsi qu’elle est plus large aux épaules et au bassin, plus étroite à la taille et aux jambes.
Cette toile est étendue par terre. L’homme qui doit être puni, ou torturé pour qu’il avoue, reçoit l’ordre de s’allonger dessus, le visage contre terre. S’il refuse, on le frappe. Alors, il s’exécute.
L’homme est donc à plat ventre sur le sol. Les bords de la camisole sont ramenés l’un vers l’autre, de façon à venir se rejoindre le long de son échine. Une corde, qui fait l’effet d’un lacet de bottine, est alors passée à travers les œillets et, toujours selon le même principe, l’homme est lacé dans la toile.