Part 3
On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède, le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien mort.
Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double «colle». C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient? Pas un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire! Eh bien! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison. Comprenez-vous maintenant?
Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la face du candidat à la pendaison? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges Enfers? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse.
Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe... Pourquoi? Oui, pourquoi?
--Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être n’oseraient-ils plus. Voilà!
Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte extérieure du corridor se fut refermée, en claquant.
Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible.
Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant. Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder.
J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on délibéra.
J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche? On n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous les soupçons se réunirent finalement sur lui.
--Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance. Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité. Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu! C’est compris?
Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de dire cette vérité.
Ils furent bien avancés!
Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les cachots et se jetèrent sur nous.
Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture, mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la fièvre. Te rends-tu compte, lecteur? Peux-tu seulement te rendre compte de l’état lamentable qui était le nôtre? Battus, fièvreux, à jeun et mourant de soif!
A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux. A quoi bon? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense.
A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires, engraissés par l’État.
Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison.
Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot.
Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de son guichet:
--Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite? Qui est au courant de cette affaire?
Personne, bien entendu, ne savait rien.
Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco, né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs violences.
Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui avaient été posées.
A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide; il a de larges épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent. Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les mabouls.
Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance. Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible.
Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient au-dessous de moi, dans les flancs de la galère.
Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment...
CHAPITRE IV
«ASSIEDS-TOI, STANDING!»
Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles, mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer et aux murs de pierre.
Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui attendaient le moindre signe pour me tomber dessus.
Leur concours fut superflu.
--Assieds-toi! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme fauteuil.
J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres, mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver, à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir.
Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le fauteuil.
--Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi tout, Standing! Oui, crache-moi tout! C’est le meilleur moyen, crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas.
--Je... je ne sais rien de ce qui s’est passé... commençai-je.
Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa dans le fauteuil.
--Pas de comédie, Standing! poursuivit-il. C’est inutile! Vide-toi le cœur! Où est la dynamite?
Je protestai que je ne savais rien de la dynamite.
Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on peut dire qu’il tenait la corde.
Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question sur la dynamite recommençait.
Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya. Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de l’exercice.--«Où est la dynamite?»--Vlan! en l’air, puis dans le fauteuil!--«Dis où est la dynamite... La dynamite... La dynamite... la dynamite...»
En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu livrer en pâture à mes tortionnaires.
Combien de fauteuils furent brisés? Je n’en sais rien. Un moment arriva, où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé? J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.
Lorsque je repris mes esprits, j’avais un «mouton» auprès de moi. C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane, et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue.
Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea:
--Gardez-vous! camarades. Il y a un mouchard parmi nous! C’est Ignatius Irvine. Attention à vos paroles!
La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses, mille punitions épouvantables.
Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la vérité, la vérité seule.
Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi, était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter la même vérité: «Je ne savais rien.»
Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet.
Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent, toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.
Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le laissant vivre.
J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris, les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une maison de fous.
Comprenez-vous bien ce qui se passait? Oui, le comprenez-vous? Cette vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise.
La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice d’État, pour parer à tout événement.
On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or, nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot, fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours.
Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart des quarante, au total, y laissa sa peau.
Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire _in æternum_, puisque j’étais un condamné à vie.
Non, non! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi! La Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État, semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité! Et pourtant je suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed. Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse...
Le Grand Conseil me donna donc le choix: un emploi agréable et de confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas; la détention solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais.
On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que pouvais-je faire? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et je ne sais quoi encore.
Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro 12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans; Ed. Morrell depuis un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi.
Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu; Ed. Morrell a trouvé son chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par le juge Morgan soit mon dernier jour.
Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis... C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant.
Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de larmes.
J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras.
Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel naufrage.
Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme indomptable n’en avait cure.
--Mes compliments... Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et chevrotante. Tu es un type à la hauteur... Tu n’as rien dit de la dynamite...
Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai:
--Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite... Et je ne crois pas qu’il y en ait jamais eu...
--Bon, bon... fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux pas parler, c’est compris... Ils ne sauront jamais rien... Tu es un type à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi...
Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse dynamite.
Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom, et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu? Je vais vous l’apprendre.
Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et clairement inscrit dans le Code.
Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne, l’application de cette loi, _qu’il m’était impossible de prévoir_, est anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis.
Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell Standing? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la peau.
Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis inextricable des lois... mon Dieu! que tout cela est bizarre! J’écris ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va faire de moi.