Part 21
Je l’avais capturée de force et volée aux hommes d’une autre tribu. Tandis qu’elle marchait lentement, parmi l’herbe de la jungle, je me jetai sur elle, d’une branche d’arbre surplombante, où j’étais posté en embuscade. Je tombai en plein sur ses épaules, de tout le poids de mon corps, et je m’agrippai à elle, de mes mains crispées. Elle piaula comme un chat, renversée dans l’herbe haute. Elle se débattit et me mordit furieusement. Les ongles de ses doigts me labourèrent la peau, comme ceux d’un lynx. Mais je tins bon et la maîtrisai, et, deux jours durant, je la battis, pour la contraindre à se soumettre à moi. Alors elle m’obéit et me suivit docilement sous ma hutte, qui était plantée sur des pilotis, dans un marais, comme un perchoir.
Elle était à demi vêtue, pour se protéger du froid, de peaux sanglantes et sordides de bêtes que j’avais tuées. Sa peau basanée était noircie par la fumée de notre foyer et, lorsque cessaient les pluies du printemps, demeurait souvent des mois entiers, sans être lavée. Elle avait des mains calleuses, aux doigts noueux et aux ongles racornis, pareils à des griffes de bêtes, et ses pieds, aux coussinets tannés par la marche, ressemblaient bien plutôt à des extrémités de pattes.
Mais ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel, profonds comme la mer et, quand je la pressais contre ma poitrine velue, quand ses bras sauvages m’enlaçaient et quand nos jambes se mêlaient, son cœur battait déjà à l’unisson du mien.
J’avais un rival, je m’en souviens, le vieux Dent-de-Sabre, aux longs crocs et aux longs cheveux, dont les rugissements et les cris aigus, durant la nuit, venaient souvent jusqu’à nous. Alors, pour le détruire, j’établis un piège, pareil à ceux qui me servaient à prendre les bêtes féroces et les ours: une fosse profonde, recouverte de branchages, avec un épieu aigu, planté au fond.
Igar était largement bâtie, avec de vastes mamelles. Nous riions tous deux, sous le soleil du matin, tandis que notre enfant-homme et notre enfant-femme, le corps doré comme des abeilles, se traînaient et se roulaient sur le sol, parmi les épines des buissons.
Nous eûmes ainsi plusieurs fils et plusieurs filles, qui procréèrent, à leur tour, d’autres enfants. Ma compagne et moi étions déjà vieux, quand déferla vers nous, comme une grande vague, une ruée d’hommes noirs, au front plat et aux cheveux crépus, devant qui nous nous mîmes tous à fuir par-dessus les collines. Ils nous rejoignirent, malgré la rapidité de notre course, et il y eut, entre eux et nous, une féroce bataille. Je luttai jusqu’à l’aurore, avec mes fils et mes petits-fils, au chant des arcs et au frémissement des flèches empoisonnées. Nous fîmes un grand massacre de têtes crépues. Puis je tombai frappé à mort, vers le terme de la bataille, et les chants funèbres, que j’avais moi-même composés jadis, résonnèrent sur mon cadavre.
La femme, ici-bas, est tout pour l’homme. Elle l’attire à elle, bon gré, mal gré, comme le pôle appelle l’aiguille aimantée. Elle charme le regard de l’homme par le balancement merveilleux de son corps, par les ondes de sa chevelure, brune ou blonde, noire comme la nuit, ou qui semble saupoudrée d’or par le soleil.
Ses pieds sont divins. Sa poitrine et ses bras sont un paradis pour celui qui s’y repose. Le parfum qu’elle exhale délecte les narines. Sa voix, quand elle chante ou rit, au soleil ou au clair de lune, ou quand elle sanglote d’amour dans la nuit, renversée sur le dos et prise de vertige, est plus douce que toutes autres musiques, plus mélodieuse que le chant des épées dans la bataille. Ses paroles sont une exaltation de tout son être. Elles électrisent le nôtre et y font courir le feu, mieux qu’une sonnerie tonitruante de trompettes.
Dans le Ciel même, l’homme, avec les Houris et les Valkyries (celles-ci, dans le Paradis chrétien, transformées en Anges, qui de leurs chevaux ont pris les ailes), lui a réservé une place d’honneur. Car, pas plus que la terre, l’homme ne saurait concevoir un Ciel où la femme ne serait pas.
Les constellations se déplacent dans le firmament. L’Étoile Polaire, Hercule, Véga, le Cygne, Céphée n’étaient point jadis où ils sont aujourd’hui. La femme seule demeure. Elle seule est immuable dans l’Éternité.
Elle est l’amante et elle est la mère, qui couve ses enfants, comme la perdrix sous ses ailes. Elle est Cléopâtre et Hérodiade, Esther et la Vierge Marie, et Marie-Madeleine. Elle est Brunehilde et Iseult, Juliette et Héloïse, Ève et Astarté.
Et toujours, dans mes innombrables vies, je l’ai follement aimée. Dans cette cellule, où j’attends qu’on vienne me chercher pour me pendre, je revois se pencher sur ma couche, et Igar, la femme sauvage, et Lady Om, avec qui je traînai, quarante ans durant, mon existence de mendiant, sur les routes de Corée; et Miriam, qui prétendait que je trahisse mon serment à Rome, pour sauver le pêcheur de Judée; et la mère du petit Jesse, assiégée avec moi chez les Mormons, dans le cercle de nos quarante chariots, puis massacrée traîtreusement aux Prairies-des-Montagnes.
Bien souvent, dans mes existences passées, j’ai tué pour posséder la femme que j’aimais et célébré mes noces dans le sang chaud.
Et, si je suis ici, dans ce cachot d’infamie, moi, Darrell Standing, en attendant la mort à laquelle m’a condamné la loi, c’est encore parce que j’ai aimé.
Car ce n’est pas pour rien, ni pour mon plaisir, que j’ai tué mon collègue, le professeur Haskell, dans son laboratoire de l’Université Agricole de Californie. Il était un homme et j’en étais un. Et il y avait entre nous une femme belle, et que j’aimais. Que j’aimais de toute l’hérédité d’amour qui était mienne, depuis le chaos hurlant et ténébreux, où l’homme ni l’amour n’avaient pris forme encore.
Et j’ai tué le professeur Haskell, comme j’avais exterminé, dans mon piège couvert de branchages, le vieux Dent-de-Sabre qui, à l’Age du Bronze, prétendait me disputer Igar.
Douze jurés, dont je ris, se sont alors réunis. Douze jurés zélés, pour me juger et me condamner. Douze a toujours été un nombre fatidique. Bien avant les douze tribus d’Israël, les mages, contemplateurs d’étoiles, avaient placé au ciel douze Signes du Zodiaque. Et, dans l’Olympe scandinave, quand Odin s’asseyait pour juger les hommes, il avait autour de lui, je m’en souviens, douze dieux pour assesseurs: Thor, Baldur, Niod, Frey, Tyr, Bregi, Heimdal, Hoder, Vidar, Ull, Forseti et Loki.
CHAPITRE XXVII
UNE CHAUVE-SOURIS DANS LA LUMIÈRE
Le temps qui me reste à vivre est de plus en plus court! Ce manuscrit, que j’achève d’écrire, sortira en contrebande de la prison, par les soins d’un homme sûr. Il ira dans les mains d’une autre personne, en qui je puis avoir également toute confiance, et qui veillera à sa publication.
Je ne suis plus au Quartier ordinaire des Assassins, mais dans la Cellule de la Mort, où j’ai été transféré.
On a placé près de moi, pour m’épier, la garde de la Mort. Elle veille, nuit et jour, sans s’éloigner, et sa fonction paradoxale est de s’assurer que je n’attente pas à mes jours. Je dois être conservé vivant pour la pendaison. Autrement le public serait dupé, la loi bafouée, et une mauvaise note en viendrait au gouverneur de cette prison, dont le premier devoir est d’avoir soin que les condamnés soient dûment et proprement pendus. Il y a des hommes, et je les admire, qui ont une singulière façon de gagner leur vie.
Cette séance, où j’écris, est la dernière. L’heure a été fixée à demain matin. Quoique la Ligue contre la Peine de Mort soit occupée, en ce moment, à fomenter en Californie un important mouvement contre cette peine, le gouverneur de la prison de Folsom a refusé, tant de me gracier, que de surseoir seulement à l’exécution.
Déjà les reporters sont assemblés. Je les connais tous. S’il en est parmi eux qui sont mariés, la description de l’exécution du professeur Standing, et de la façon dont il est mort au bout d’une corde, paiera les souliers et les livres d’école de leurs enfants. Bizarre! Bizarre! Je parierais qu’une fois l’affaire faite, ils en seront plus malades que moi.
Tandis qu’assis dans cette cellule, je médite sur toutes ces choses, j’entends, hors de ma cage, monter et descendre, dans le corridor, le pas régulier de mon gardien. Lorsqu’il passe devant le guichet, je vois son œil méfiant rivé sur moi.
J’ai vécu tant de vies que je suis las, par moments, de cet éternel recommencement. Que de tracas sur cette terre! Ce que je souhaiterais, dans ma prochaine réincarnation, c’est d’occuper tout bonnement le corps, non plus d’un professeur, mais d’un simple et paisible fermier.
De grandes prairies d’alfa; un bon bétail de vaches jersiaises; des pâturages couvrant les pentes de collines broussailleuses et venant border des champs labourés; une eau abondante, qu’au moyen d’une digue j’amasserais dans un bassin profond, d’où je la dirigerais ensuite vers mes champs, par des canaux d’irrigation... Car, observez ceci. L’été, qui est long et sec en Californie, constitue un grand obstacle à une culture intensive. Un terrain convenablement irrigué pourrait facilement, au contraire, fournir, avec de bons engrais, trois récoltes par an... Voilà, oui, quel serait désormais mon rêve.
Je viens de subir, je dis bien «subir», une visite du gouverneur de la prison. Il est tout à fait différent du gouverneur Atherton de San Quentin.
Récemment promu dans sa fonction, il était très ému, très énervé, et c’est moi qui ai dû l’inviter à parler. C’est sa première pendaison. Il me l’a franchement avoué. Moi, pour tâcher de le dérider de mon mieux, je lui ai spirituellement répondu que c’était aussi la première fois qu’on me pendait. Mais j’en fus pour mes frais, et il demeura morne et triste.
C’est, au surplus, un homme qui a des ennuis domestiques. Il a deux enfants, une fille qui suit les cours de l’École Secondaire, et un fils, étudiant de première année à l’Université de Stanford. Il ne possède pas de fortune personnelle et n’a que son traitement pour vivre. Sa femme est infirme, et lui-même est d’une santé médiocre. Il a essayé de contracter une assurance sur la vie. Mais les médecins de la Compagnie ont estimé qu’il constituait un risque indésirable. C’est lui qui m’a confié tous ses tracas.
Une fois parti, il ne s’arrêtait plus, et ne s’apercevait pas qu’il me rasait, avec toutes ses histoires. J’ai dû interrompre poliment l’entretien. Sans quoi, il serait encore là.
Mais je m’aperçois que j’ai, moi-même, omis de vous conter exactement comment je me trouve ici.
Délivré de la camisole, je passai encore, dans ma cellule d’isolement de San Quentin, deux années déprimantes et mélancoliques. Ed. Morrell, comme je l’ai dit, après avoir été tiré de sa cellule, fut, par une chance inattendue de lui-même, nommé homme de confiance en chef de la prison. Il succéda à Hutchins dans cet emploi, qui valait à son titulaire un bénéfice net de trois mille dollars par an.
Quand il ne fut plus là, je me trouvai bien seul. Jake Oppenheimer, qui pourrissait depuis tant d’années dans son cachot, s’était, à la longue, aigri le caractère. Il en voulait à l’univers entier. Pendant huit mois, il refusa de parler à personne, pas même à moi.
C’est une chose incroyable que la rapidité avec laquelle les nouvelles se répandent dans une prison. Un peu plus lentement, mais infailliblement, elles arrivent jusqu’aux cellules mêmes d’isolement. C’est ainsi que j’appris, un beau jour, que Cecil Winwood, le faussaire-poète, le froussard, le traître et le mouchard, était revenu à San Quentin, afin d’y purger une nouvelle condamnation, pour un autre faux qu’il avait commis.
On se souvient qui était ce Cecil Winwood, qui avait fabriqué de toutes pièces l’histoire de la dynamite, reçue soi-disant par moi et que j’avais cachée. C’est lui qui était responsable de tout mon malheur.
Je décidai de tuer Cecil Winwood.
Vous comprenez la situation. Morrell était parti; Oppenheimer, comme je l’ai dit, était devenu muet. Cela lui dura jusqu’au jour où, ayant fortement malmené un de nos gardiens, qu’il frappa avec le couteau à pain, il s’en alla, à son tour, mais pour être pendu, comme je vais l’être moi-même. Il y avait un an que j’étais seul. Il fallait bien que je m’occupe à quelque chose.
Je me reportai donc à l’époque lointaine où j’étais Adam Strang et où, patiemment, je couvai, quarante ans durant, l’espoir de ma vengeance. Ce qu’Adam Strang avait fait, je pouvais le refaire, en refermant à nouveau mes mains sur la gorge de Cecil Winwood.
Je me procurai quatre aiguilles. Comment, n’espérez pas que je vous le dise. C’étaient de toutes petites aiguilles, bonnes à coudre de la batiste. J’étais tellement amaigri qu’il me suffirait de scier les quatre barreaux de mon guichet pour que mon corps pût passer au travers.
Je sciai ces barreaux. Pour chacun d’eux, c’est-à-dire pour deux coupures, une en haut, une autre en bas, j’usai une aiguille. Et chaque coupure me demanda un mois de travail. Il me fallut donc huit mois, au total, pour me frayer un chemin. Malheureusement, je brisai ma quatrième aiguille sur le dernier barreau, avant d’en avoir terminé, et il me fallut attendre trois mois encore, avant de pouvoir me procurer une cinquième aiguille. Finalement, j’achevai mon œuvre et réussis à sortir.
J’avais tout calculé. La chance certaine que j’avais était de rencontrer Cecil Winwood au réfectoire, à l’heure du déjeuner. J’attendis donc le moment où Jones Face-de-Tourte prendrait, à midi, son service. Face-de-Tourte, vous le savez, était ce gardien qui dormait continuellement. Il faisait chaud et il ne tarda pas, en effet, à ronfler. J’achevai de faire sauter mes barreaux et me faufilai à travers le guichet, en me comprimant fort, opération à laquelle la camisole m’avait habitué. Après quoi, je passai devant Face-de-Tourte, atteignis l’extrémité du corridor et me trouvai libre... dans la prison.
Mais alors advint la seule chose que je n’avais pas prévue. Il y avait cinq ans que j’étais enfermé dans ma cellule d’isolement. J’étais effroyablement et hideusement faible. Mon poids était tombé à soixante-quatre livres. Mes yeux étaient presque aveugles.
Je fus soudain, en me trouvant dehors, frappé d’agoraphobie. L’espace qui m’environnait m’épouvanta. Cinq années dans cette cage étroite m’avaient rendu incapable de descendre la pente vertigineuse de l’escalier qui s’ouvrait devant moi.
Je l’essayai cependant, et y réussis. Ce fut l’acte le plus héroïque que j’eusse accompli dans toute ma vie. Et j’arrivai ainsi à l’une des cours intérieures de la prison.
La cour, à cette heure, était déserte. Le soleil éblouissant y dardait en plein ses rayons. Par trois fois, je tentai de la traverser. Mais la tête me tourna et je dus chercher une protection dans l’ombre que projetait un de ses murs.
Un peu remis, je raidis derechef mon courage et renouvelai mon essai. Mes pauvres yeux chassieux, médusés comme ceux d’une chauve-souris, me firent tressauter d’effroi, à la vue de mon ombre qui s’étendait, devant moi, sur les pavés. Je m’efforçai d’éviter mon ombre, trébuchai, puis tombai sur elle. Alors, comme un homme prêt à se noyer, qui fait effort pour atteindre le rivage, je rampai sur les genoux et sur les mains, vers l’abri du mur sauveur.
Je m’y accotai et me pris, là, à pleurer. Il y avait bien des années que je n’avais versé de larmes. Je me souviens encore d’avoir senti, dans cette ultime détresse, la tiédeur de mes pleurs, qui roulaient sur ma joue, et la saveur salée qu’en les atteignant ils mirent à mes lèvres.
Un frisson me saisit, semblable à un accès de fièvre intermittente, et, en dépit de la chaleur torride du soleil, dans cette cour étroite, je me mis à trembler de tous mes membres. Je reconnus que traverser la cour constituait un exploit dont j’étais incapable et, toujours pantelant, j’entrepris de la contourner, accroupi contre le mur et m’y appuyant des mains.
C’est dans cette position que le gardien Thurston, qui m’épiait depuis quelques instants, vint s’emparer de ma personne. Je le vis, déformé par mes yeux chassieux, espèce de monstre énorme et bien nourri, démesurément grossi, qui fonçait sur moi avec une vitesse vertigineuse. Il n’était, en réalité, qu’à quelque vingt pieds de moi, et il me parut qu’il surgissait de l’Infini.
Il pesait dans les cent soixante-dix livres, et l’on se rend facilement compte de ce que, dans les conditions où nous étions, pouvait être une lutte entre nous. C’est au cours de ce bref combat qu’il prétendit avoir reçu de moi un coup de poing sur le nez, coup de poing si terrible que le sang coula.
Toujours est-il qu’étant un condamné à vie et que, pour un condamné à vie qui se livre à des voies de fait, la loi de Californie prévoit comme châtiment la peine de mort, je fus ainsi déclaré coupable et frappé par le jury. Celui-ci ne pouvait, légalement, ne point tenir compte des affirmations solennelles du gardien Thurston, auxquelles se joignirent celles des autres chiens pendeurs de la prison, qui ne se firent point faute de me charger. L’arrêt était inévitable.
Durant tout le trajet que je dus parcourir en sens inverse pour regagner ma cellule, et notamment au cours de la remontée du vertigineux escalier, je fus gentiment roué de coups, tant par Thurston que par la nuée d’auxiliaires accourus pour lui prêter main-forte. Coups de pieds, coups de poings et soufflets. Il en pleuvait.
Si le nez de Thurston a véritablement saigné, ce que je me garderais d’affirmer, ce dut être, probablement, au cours de la mêlée, du fait d’un de ces acolytes trop zélés, qui cognaient à tort et à travers. J’en dégage pleinement ma responsabilité. Mais le prétexte n’en était pas moins excellent pour me pendre!
CHAPITRE XXVIII
QUI SERAI-JE QUAND JE REVIVRAI?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je viens d’avoir une conversation avec le garde de la Mort qui est de service. Il a connu Jake Oppenheimer, qui occupait cette même cellule il y a un an, avant de marcher au gibet comme je vais le faire moi-même.
C’est un ancien soldat. Il chique continuellement, et de façon malpropre. Sa barbe grise et sa moustache sont toutes maculées de traînées jaunes. Il est veuf, avec quatorze enfants vivants, tous mariés, et il est le grand-père de trente et un petits-enfants vivants, l’arrière-grand-père de quatre petites filles.
Ce n’est pas sans difficulté que j’ai obtenu ces renseignements. J’ai dû les lui extirper avec autant de peine que s’il se fût agi de lui extraire une molaire.
C’est une sorte de rustre, d’une intelligence très inférieure. L’esprit ne l’a jamais tourmenté. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’il a vécu si vieux et a, sans se troubler, procréé tant d’enfants.
Ses idées ont dû se bloquer chez lui, dès l’âge de trente ans. Le monde lui est indifférent. Il se contente, d’ordinaire, de répondre oui ou non à mes questions. Ce n’est point qu’il soit naturellement hargneux ou morose. Mais il n’a point d’idées à exprimer.
Je me demande si je ne devrais pas souhaiter, pour ma prochaine réincarnation, une existence comme la sienne, purement végétative, et qui me reposerait grandement des élans divins de mon intelligence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Après avoir été secoué, bousculé, assommé de coups de poing et coups de pied, par Thurston et par ses chiens pendeurs, tout en remontant ce terrible escalier, j’éprouvai un immense, un infini soulagement, lorsque je me retrouvai dans mon étroite cellule.
Là, tout me paraissait si sûr, si stable. J’étais comme un enfant perdu qui, après une équipée, rejoint la maison paternelle. Je me prenais d’affection pour ces murs que, durant des années, j’avais tant haïs.
Ces bons murs, épais et solides, que j’avais, à droite et à gauche, à portée immédiate de ma main, empêchaient l’espace de bondir sur moi, comme une bête fauve. L’agoraphobie est une terrible maladie. Je plains sincèrement ceux qui en sont atteints. Du peu que j’en ai tâté, je ne crains pas d’affirmer que la surmonter est plus difficile que d’accepter la pendaison.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je viens de me faire une pinte de bon sang. Le médecin de la prison, imaginez-vous, un homme fort sympathique au demeurant, est entré dans ma Cellule de Mort, pour faire un brin de causette avec moi... et m’offrir incidemment ses bons offices. C’est à dire une dose suffisante de morphine, qu’il me fournirait, et que j’absorberais pendant la nuit. Demain matin, m’a-t-il affirmé, je ne me rendrais même pas compte que je marche à la potence.
J’ai décliné sa proposition. J’en ai ri aux éclats.
Je me souviens du cas de Jake Oppenheimer, que l’on m’a conté. Lui non plus, n’a pas eu peur de la mort.
Son dernier matin venu, et son petit déjeuner terminé, comme il était déjà dans sa chemise sans col, les reporters furent introduits dans sa cellule, curieux de recueillir ses dernières paroles. Écoutez comment il les mystifia.
Comme ils lui demandaient ce qu’il pensait de la peine de mort--poser une question semblable à un homme qui va mourir et que l’on va voir mourir, c’est, vous l’avouerez, un toupet de sauvage--il leur répondit, beau joueur comme il l’avait toujours été dans sa vie:
--Gentlemen, je pense vivre assez pour la voir un jour abolie...
Ça, c’était tapé!
J’ai vécu d’innombrables existences et je puis affirmer que, depuis la création du monde, la barbarie humaine n’a pas fait un pas vers le progrès. Nous avons mis sur elle, au cours des siècles, un léger vernis. Rien de plus.
«Tu ne tueras point...» a proclamé la Loi divine. Du bluff! La preuve en est qu’on me pendra demain matin. Dans les arsenaux de toutes les nations se construisent, à cette heure, des canons et des navires, dreadnoughts et superdreadnoughts, et mille instruments savants, destinés à tuer. «Tu ne tueras point...» Bluff! Bluff! Bluff!
Nos femmes, à l’Age de Pierre, étaient plus vertueuses que ne sont les nôtres aujourd’hui. Nous ne mangions pas d’aliments frelatés, empoisonnés par un mercantilisme éhonté. Les filles des pauvres n’étaient point condamnées, pour vivre, à la prostitution. La prostitution était inconnue.
Je vous ai conté ce qu’au début du vingtième siècle après Jésus-Christ, j’ai enduré dans mon cachot, et toutes les tortures de la camisole. Jamais je n’ai connu, dans les siècles passés, de tourments équivalents.
Nous sommes aussi sauvages que nos premiers ancêtres. Mais ceux-ci, quand ils tuaient, le faisaient franchement et le front levé, ils acceptaient la responsabilité de leur acte. Nous, nous avons adjoint à nos meurtres l’hypocrisie. Nous ne nous cachions pas, autrefois, derrière l’autorité des philosophes, des prédicateurs subventionnés et des professeurs de droit.
Il y a cent ans, cinquante ans, cinq ans seulement, les voies de fait n’entraînaient pas, aux États-Unis, la peine capitale. Aujourd’hui, Jake Oppenheimer a été pendu en Californie, pour ce seul délit. Et moi je vais l’être, pour un coup de poing sur le nez d’un homme. Voilà le progrès, bonté divine!
Mais, si les singes et les tigres étaient soumis à un pareil régime, il y a longtemps que la race en aurait disparu! N’est-ce pas votre avis?
Seigneur! Seigneur! On plaint le Christ parce qu’il a été crucifié... Qu’est-ce que nous dirions alors, Oppenheimer et moi?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme Ed. Morrell me le frappait un jour avec ses doigts, «le pire usage qu’on puisse faire d’un homme est de le pendre».
Non, je n’ai vraiment aucun respect pour la peine capitale. Et ce n’est pas seulement une mauvaise action pour les chiens pendeurs qui l’exécutent, moyennant salaire. C’est une honte pour la société qui la tolère, et paie pour elle des impôts.
«Être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive...» Ainsi s’exprime le Code, dans sa phraséologie bizarre. Mais la pendaison est une chose sotte, stupide et, par dessus tout, antiscientifique. Voilà pourquoi elle me répugne.