Le vagabond des étoiles

Part 20

Chapter 203,847 wordsPublic domain

Moi, Darrell Standing, qui écris ces lignes dans la prison de Folsom, je me permets de placer ici une réflexion personnelle. Après avoir vécu, dans une existence antérieure, la rude vie que je viens de raconter, et toute cette torture de mon corps, toutes ces privations de mon estomac, comment, oui, aurais-je pu m’émouvoir des tourments que m’infligeait le gouverneur Atherton? Ma vie actuelle est une structure construite, à travers les siècles, par mes vies passées. Que pouvaient bien être pour moi, gouverneur imbécile, dix jours et dix nuits de camisole? Pour moi qui, lorsque j’étais Daniel Foss, avais patiemment croupi, huit ans durant, sur un îlot rocheux, perdu sur l’océan!

La huitième année se terminait. On était en septembre, et j’avais élaboré le plan audacieux de surélever ma pyramide, à soixante pieds au-dessus du sol. Mais, comme je me réveillais un matin, j’aperçus un navire qui tirait des bordées, en semblant inspecter le rivage. Il était presque à portée de ma voix.

Afin d’être vu, je grimpai sur ma pyramide et agitai en l’air mon aviron et son oriflamme. Puis je courus sur les rochers côtiers, criant et dansant, employant, bref, tous les moyens pour prouver aux nouveaux arrivants que j’étais bien en vie. Je fus aperçu, et je distinguai le capitaine et son second qui, debout sur le gaillard d’arrière, m’examinaient avec leurs longues-vues.

En réponse à mes signaux, ils donnèrent l’ordre à leurs hommes, qui étaient au nombre d’une douzaine, de manœuvrer sur la pointe ouest de l’île, vers laquelle je me dirigeai en hâte. Comme je devais l’apprendre par la suite, c’était ma pyramide qui avait, de loin, attiré tout d’abord leur attention et excité leur curiosité. Ils s’étaient avancés afin de se rendre compte de ce que pouvait être, sur cette île, cet étrange monument qui s’y dressait.

Une embarcation fut mise à la mer et tenta d’aborder. Mais les brisants rendaient tout accostage impossible et, après plusieurs tentatives infructueuses, ceux qui la montaient me firent signe qu’ils devaient s’en retourner au navire.

Jugez de mon désespoir! Je me saisis de mon aviron (que j’avais décidé, depuis longtemps, d’offrir au Muséum de Philadelphie, si je m’échappais jamais) et, en sa compagnie, je piquai une tête dans les vagues écumantes. Ma bonne étoile, mon énergie et mon habileté, et la protection de Dieu, firent que je réussis à gagner l’embarcation.

Quant au navire, il avait été, durant ce temps, emporté si loin à la dérive, que nous ne pûmes le rallier et monter à bord qu’après avoir ramé pendant une bonne heure.

Ma première impulsion fut de me livrer à un de mes anciens et plus chers penchants. Je mendiai, sur-le-champ, au second, un morceau de tabac à chiquer, de ce tabac, dont j’avais été sevré pendant huit ans. Il fit mieux et me tendit sa pipe, préalablement bourrée, à mon intention, d’excellent tabac de Virginie.

Je me mis à fumer. Mais, au bout de cinq minutes, la tête me tourna et je fus bientôt violemment malade. Rien de surprenant à cela. Mon organisme s’était entièrement purifié du fatal poison, lequel opérait en moi comme il fait chez tout jeune homme qui en est à sa première cigarette.

Je rendis la pipe et renonçai, de ce jour, à tout jamais, à la plante funeste, bien guéri et remerciant Dieu de ce dernier bienfait qu’il m’avait accordé.

Moi, Darrell Standing, je dois maintenant compléter le récit de cette existence, revécue par moi dans la camisole de force de la prison de San Quentin, en ajoutant que je me suis souvent demandé, en me réveillant dans ma cellule, si Daniel Foss avait été fidèle à sa résolution de déposer son aviron au Muséum de Philadelphie.

Il est difficile à un prisonnier, surveillé comme je l’étais, de communiquer avec le monde extérieur. Pourtant, je confiai un jour, à un gardien, une lettre que j’avais écrite, à ce sujet, au Conservateur du Muséum de Philadelphie. La lettre ne parvint pas à destination, en dépit des promesses que j’avais reçues.

Mais un temps arriva où, par un étrange retour du sort, Ed. Morrell, sa peine de cellule terminée, fut, à la suite de sa conduite exemplaire, nommé homme de confiance dans la prison. Je lui remis une autre lettre, qui fut plus heureuse. Voici la réponse que je reçus et qu’Ed. Morrell me délivra en contrebande:

«Il est exact qu’il se trouve à notre Muséum un aviron tel que vous le décrivez. Peu de personnes le connaissent car il n’est pas exposé dans les salles publiques. Moi-même qui suis en fonctions depuis dix-huit ans, j’ignorais son existence.

Après avoir consulté nos anciens registres, j’ai trouvé mention du dit aviron, qui nous avait été offert par un certain Daniel Foss, originaire de Elkton, État de Maryland, en l’an 1821. Ce ne fut qu’après de longues recherches que je réussis à retrouver cet objet, dans un cabinet de débarras abandonné, situé sous les combles du Muséum. Les entailles et les inscriptions sont gravées sur le bois, exactement telles que vous me les décrivez.

J’ai retrouvé également, dans nos archives, une brochure qui nous avait été donnée par le même Daniel Foss, et qui avait été écrite par lui et publiée à Boston, par la librairie N. Coverly fils, en 1834. Cette brochure raconte huit années de la vie d’un homme jeté sur une île déserte. Il apparaît évident que ce matelot, devenu vieux et pressé par le besoin, l’offrait à acheter, dans la rue, aux personnes charitables.

Il m’intéresserait de savoir comment vous avez eu connaissance de cet aviron, dont tout le monde ignorait l’existence. Ai-je raison de supposer que la petite brochure, publiée par ce Daniel Foss, vous est un jour, par hasard, tombée entre les mains et que vous l’avez lue? Je serais heureux d’être à ce sujet renseigné par vous et je prends les dispositions nécessaires pour que l’aviron et la brochure soient à nouveau exposés.

Hosea Salsburty.»

CHAPITRE XXIV

LA DOUBLE CAMISOLE

L’heure vint où les humiliations que je faisais subir au gouverneur Atherton le contraignirent à se rendre sans conditions, en dépit de son éternel: «La dynamite ou la mort!»

Ce ne fut pas, toutefois, sans avoir essayé sur moi d’une dernière plaisanterie, de trop bon goût pour que j’omette de vous la raconter. Voici quelle en fut l’occasion.

Il arriva qu’un des principaux journaux de San Francisco ouvrit une enquête sur les prisons. Un certain nombre d’hommes politiques s’y intéressèrent et un comité de plusieurs membres du Sénat fut constitué, avec mission d’enquêter dans les diverses prisons d’État.

Ce comité vint, naturellement, «se renseigner» à San Quentin. Et, bien entendu, il fut reconnu que c’était une maison modèle de détention.

Les convicts en témoignèrent eux-mêmes. Impossible de demander mieux. Ils avaient déjà, dans le passé, connu des enquêtes semblables. Ils n’ignoraient pas, par conséquent, de quel côté ils trouveraient du beurre sur leur pain. Ils savaient que leur dos et leurs côtes ne tarderaient pas à leur cuire, après le départ des enquêteurs, si leurs témoignages avaient été hostiles à l’administration pénitentiaire. Cela, c’est de tradition, de toute éternité. Il en était déjà ainsi dans les geôles de Babylone, lorsque j’y pourrissais au cours d’une de mes existences antérieures, voici des milliers d’années.

Ce fut donc à qui, dans la prison, témoignerait des sentiments d’humanité dont faisaient preuve, envers leurs pensionnaires, le gouverneur Atherton et ses subordonnés. Tellement même ils s’appesantirent sur la bonté du gouverneur, sur la nourriture saine et variée qui leur était donnée, et sur son excellente préparation, sur l’aménité des gardiens à leur égard, bref sur tout le confort et le bien-être de la maison, qu’ils déclarèrent, avec un ensemble touchant, absolument parfait, que les journaux d’opposition de San Francisco s’en scandalisèrent et prirent la mouche. Ils protestèrent véhémentement, en réclamant plus de rigueur et de fermeté dans la direction des prisons. Ils déclarèrent que, faute de quoi, les honnêtes gens, tant soit peu paresseux, n’auraient plus qu’une idée: commettre quelque méfait, afin de se faire interner.

Le comité sénatorial n’eut garde d’oublier les cachots d’isolement, qu’il envahit bruyamment. Oppenheimer et Ed. Morrell qui avaient, comme moi, peu à perdre et rien à gagner, ne se gênèrent point pour exhaler leur bile. Jake Oppenheimer leur cracha à la figure et les envoya au diable. Ed. Morrell leur déclara que rien de plus infect ne s’était jamais vu que cet établissement, et insulta gravement le gouverneur, en leur présence. Indigné, le comité pria instamment le gouverneur Atherton de se montrer plus sévère qu’il n’était envers ces mauvaises têtes et de leur faire goûter, sans crainte, de pires châtiments, même de ceux que leur excessive cruauté avait fait tomber en désuétude.

En ce qui me concerne, j’eus bien garde d’imiter mes deux camarades. Je n’insultai point le gouverneur et témoignai sans colère, posément, scientifiquement, comme je pouvais le faire, évitant, au début, toute récrimination excessive, afin qu’on ne doutât point de ma bonne foi et qu’à mesure que j’avançais dans mon exposition mes auditeurs portassent à mon sort un intérêt grandissant. Je les enjôlai délicatement et ne m’arrêtai point de parler, afin d’éviter qu’on ne rétorquât mes arguments. Tant et si bien que je réussis à conter, de bout en bout, mon histoire.

Hélas! pas un iota de ce que j’avais divulgué ne franchit les murs de la prison. Le comité rédigea un magnifique rapport, qui faisait blanc comme neige le gouverneur Atherton et n’avait pas assez d’éloges pour San Quentin.

Les journaux qui avaient instauré l’enquête en communiquèrent les excellents résultats à leurs lecteurs. Ils ajoutèrent même que la camisole de force, bien qu’il fût exact que son usage fût, en principe, demeuré légal, n’était, en fait, jamais employée, jamais, jamais, en aucun cas.

Et, tandis que les pauvres ânes qui lisaient ces bourdes les gobaient naïvement, tandis que le Comité sénatorial banquetait et buvait des vins fins dans la prison même, en compagnie du gouverneur Atherton, aux frais de l’État et des contribuables, Ed. Morrell, Jake Oppenheimer et moi, nous gisions sur le sol de nos cellules, dans nos camisoles sauvagement lacées, et que l’on avait encore un peu plus resserrées.

--Il faut rire de tous ces pantins! me frappa Ed. Morrell avec le rebord de la semelle de son soulier, lorsque nos visiteurs furent partis.

--C’est bien ce que je fais, répondit Jake.

Je frappai, à mon tour, mon mépris et mon rire, puis ne tardai pas à m’enfuir dans la petite mort, vagabondant vers d’autres vies et d’autres âges, cavalier du temps, solidement cuirassé dans son armure insensible.

Oui, chers frères du monde extérieur, tandis que nous étions là et que les journaux commençaient à publier les résultats de l’enquête, les augustes sénateurs, pour clore leurs travaux, festoyaient autour du gouverneur Atherton, dans son appartement privé.

Le dîner terminé, Atherton, un peu éméché pour avoir bien bu, s’en revint vers les trois morts vivants que nous étions, afin de constater par lui-même la torture que nous étions en train de suer dans nos camisoles de toile.

Il me trouva dans le coma, et s’en alarma. Le docteur Jackson fut mandé et me ramena à l’état conscient, en me mettant sous les narines la morsure de l’ammoniaque.

Je repris mes sens, et le gouverneur Atherton, qui avait la face rouge et la langue épaisse, par suite de sa bombance, gronda:

--Tricherie! Tricherie encore!

Je passai ma langue sur mes lèvres, pour faire comprendre que je désirais un peu d’eau, afin de pouvoir parler.

Je parvins, non sans peine, à m’exprimer à peu près et prononçai:

--Vous êtes une bourrique, gouverneur! Une bourrique, un porc, un chien, un être si vil que je ne veux même plus salir ma salive en vous la crachant à la figure! Jake Oppenheimer s’est montré tantôt moins dégoûté que moi, et je l’en blâme. Un homme doit mieux se respecter.

Il meugla:

--Ma patience est à bout, à bout, à bout! Mais je réussirai quand même à te tuer, Standing...

Je répliquai:

--Vous avez bu, gouverneur! Prenez garde de parler ainsi devant vos gardiens. Ces chiens de prison vous trahiront quelque jour et vendront la mèche. Et c’est à vous alors qu’il en cuira.

Le vin lui monta à la tête, tant et si bien qu’il perdit toute maîtrise de lui-même.

--Qu’on lui mette une seconde camisole! ordonna-t-il. Une seconde sur la première! Tu en crèveras, coquin... Mais pas ici. A l’Infirmerie, selon le règlement. A l’Infirmerie, où l’on t’emportera avant ton dernier soupir, et d’où tu partiras au cimetière!

Son commandement fut exécuté et, sur ma première camisole, on m’en fit endosser une seconde, mise à rebours, celle-là, la poitrine sur mon dos et lacée sur moi par devant.

Je ricanai:

--Dieu de Dieu, gouverneur! Quel intérêt vous prenez à ma santé! Le froid est vif et piquant... Merci de songer à me tenir chaud. Deux camisoles! J’y serai encore mieux.

--Serrez! Serrez plus fort! hurla-t-il. Mettez-lui le pied sur le ventre. Brisez-lui les os!

Hutchins s’escrima en conscience.

Le gouverneur Atherton était devenu vermeil. Il eut un dernier accès de rage folle:

--Ah! Ah! tu as essayé de mentir à ces messieurs! De leur conter des faussetés à mon sujet! Du coup, ça y est pour toi! Tu m’entends bien, Standing. Tu en crèveras, cette fois!

Je voulus riposter. Mais la compression que je subissais était réellement terrible. Je sentais mon cerveau s’égarer. Les murs de la cellule tournaient autour de moi, s’inclinaient sur moi, comme pour m’écraser. J’eus encore la force de murmurer:

--Gouverneur... une troisième camisole... une troisième, je vous prie... j’aurai... j’aurai ainsi... plus chaud encore... beaucoup plus chaud...

Et la voix s’éteignit sur mes lèvres.

J’en réchappai. Mais jamais plus, après cela, il ne fut possible de m’alimenter convenablement. Je souffrais de douleurs internes, à un degré que je ne saurais évaluer. Tandis que j’écris ces lignes, mes côtes et mon estomac sont encore en proie à des crampes intolérables. Pourtant mon misérable organisme a résisté. Il m’avait permis de vivre jusqu’à l’heure de ma suprême condamnation. Il me conduira jusqu’à l’instant où le bourreau m’allongera le cou, de sa corde bien tendue.

Ce fut la dernière expérience que tenta sur moi le gouverneur Atherton. Il renonça ensuite, et se rendit à cette dernière preuve qu’il était impossible de me tuer légalement.

Je lui déclarai, en propres termes:

--Le seul moyen qui vous reste, gouverneur, si vous voulez m’avoir, c’est de vous glisser une nuit, dans ma cellule, et de m’y abattre d’un coup de hache.

On en avait, pourtant, fait mourir bien d’autres avant moi, dans la camisole. Les uns, au bout de quelques heures seulement. Les autres, au bout de plusieurs jours. Et toujours ils avaient été délacés à temps, et transportés à l’Infirmerie de la prison, sur un brancard, pour y rendre selon les règles leur dernier soupir, munis d’un authentique certificat du médecin qu’ils étaient décédés d’une pneumonie, du mal de Bright, ou d’une maladie de cœur.

CHAPITRE XXV

JE RENDS VISITE A JAKE OPPENHEIMER

On me laissa donc, désormais, tranquille dans ma cellule. Et, privé ainsi de ces séances de camisole, je me trouvai fort désappointé. Je ne savais plus comment, tout d’abord, produire en moi la petite mort et m’envoler en rêve parmi les étoiles. Puis je découvris que je pouvais, par ma seule volonté et par la compression de ma couverture sur ma poitrine, produire moi-même la transe cataleptique. Les résultats physiologiques et psychologiques étaient les mêmes, et j’en fus fort satisfait.

C’est ainsi que je pus, un jour, aller rendre visite à Jake Oppenheimer, dans son cachot.

Ed. Morrell, je l’ai dit, prêtait une créance entière à toutes mes aventures de l’au-delà, que je lui tapais. Mais Oppenheimer persistait toujours dans son scepticisme.

Un jour donc, tandis que j’étais en catalepsie, je me trouvai, sans l’avoir voulu, transporté près de lui. Mon corps, je m’en rendais compte, était étendu par terre, dans ma propre cellule. Mais j’étais, en esprit, présent pourtant près d’Oppenheimer. Quoique je n’eusse jamais vu cet homme, je le reconnus facilement et sus que c’était lui.

Nous étions en été. Il gisait, déshabillé et complètement nu, sur sa couverture. Je fus péniblement affecté par l’aspect cadavérique de sa figure et par celui de son corps squelettique. C’était à peine une carcasse humaine. Ses os, dépouillés de toute espèce de chair, n’étaient plus enveloppés que d’une peau tendue et ridée, qui ressemblait à du parchemin.

Par la suite, quand je fus de retour dans ma cellule et quand je rappelai à moi mes souvenirs, je me rendis compte que l’état où se trouvait physiquement Jake Oppenheimer devait être identique, en tous points, au mien et à celui d’Ed. Morrell. Et je m’émerveillai que nos belles intelligences pussent subsister quand même en d’aussi tristes carcasses. Il y a des gens qui admirent et adorent la chair, cette chair née de l’herbe et qui s’en retourne en herbe. Qu’ils aillent donc tâter un peu des cachots solitaires de la prison de San Quentin! Ils y apprendront la supériorité de l’esprit sur la matière.

Mais revenons près d’Oppenheimer. Son corps était pareil à celui d’un homme qui serait mort depuis longtemps, et qu’aurait ratatiné le soleil brûlant du Désert. La peau qui le recouvrait avait la couleur de la boue sèche. Les yeux, grands ouverts, paraissaient être tout ce qui vivait encore en lui. Ils étaient d’un gris jaunâtre et leur regard ardent ne demeurait jamais en repos. Tandis que Jake restait étendu sur le dos, immobile, ses yeux promenaient et dardaient leurs prunelles vers plusieurs mouches, qui voltigeaient au-dessus de lui, en folâtrant dans la pénombre de la cellule. Je remarquai aussi une cicatrice, qu’il avait au coude droit, et une autre à sa cheville droite.

Au bout d’un instant, il se mit à bâiller, se tourna sur son côté et examina une plaie, placée au-dessus de la hanche et qui paraissait le démanger. Il commença à la nettoyer et à la panser, par les moyens rudimentaires que peut employer un prisonnier. Je reconnus, sans peine, que cette blessure était de la nature de celles qui sont causées par la camisole.

Après quoi, Oppenheimer se roula sur le dos. Il saisit délicatement, entre son pouce et son index, une des dents de sa mâchoire supérieure, placée sous l’œil, et la branla d’arrière en avant, avec beaucoup d’attention. Puis il bâilla, s’étira les bras, se retourna encore, et frappa son appel à destination d’Ed. Morrell.

J’écoutai ce qu’il lui disait.

--Comment vas-tu? lui frappait-il. Dors-tu ou es-tu éveillé? Comment va le professeur?

Confus et lointains, j’entendis les coups frappés en réponse par Morrell.

--C’est un type tout à fait chic! reprit Oppenheimer. Je me suis toujours défié des gens qui ont de l’instruction. Mais, celui-là, l’éducation ne l’a pas corrompu. C’est un homme franc et carré. Il a un grand courage et, pour or ni pour argent, on ne lui ferait expectorer ce qu’il n’a pas dans la tête de dire. Ils n’auront jamais la dynamite.

Ed. Morrell approuva, et amplifia encore mon éloge.

J’ai eu, tant dans cette existence que dans mes existences passées, maint mouvement d’orgueil. Eh bien! je dois dire que jamais je ne me sentis aussi flatté qu’en entendant mes deux camarades, ces nobles esprits, s’exprimer ainsi sur mon compte et m’égaler à eux. Parfaitement. Rien ne me fut, dans tous les temps, aussi précieux que l’accolade morale de ces deux condamnés à vie, que le monde considère comme des rebuts du dépotoir humain.

Lorsque j’eus regagné mon corps, dans ma cellule, je rapportai à Jake et lui tapai la visite que je lui avais faite. Mais il demeura inébranlable dans son incrédulité.

Lorsque je lui eus décrit comment il m’était apparu et les actes auxquels il se livrait, il me répondit:

--Tu devines, à la fois, et tu imagines. Depuis le temps, professeur, que tu es comme nous au cachot, tu as pu facilement te rendre compte, en pensée, de ce que Morrell et moi pouvons y faire, pour tuer le temps: rester étendus sans vêtements, lorsqu’il fait chaud; observer les mouches; panser nos blessures; frapper de l’un à l’autre une conversation. Ce sont là des actes dont nous avons maintes fois causé.

Ed. Morrell intervint en vain.

--Ne te fâche pas, professeur, de ce que je te dis là! reprit Oppenheimer. Ce n’est pas pour t’offenser. Je ne prétends pas que tu as menti. Je dis simplement que tu as des fumées, comme un alcoolique. Et tu prends ensuite pour argent comptant les visions qui t’ont traversé la cervelle.

--Pardon! protestai-je. Tu sais comme moi, Jake, que nous ne nous sommes jamais vus. Est-ce exact?

--Je n’en sais rien et veux bien te croire sur parole. Quoique tu puisses m’avoir vu jadis, quelque part, sans connaître qui j’étais.

--Pardon! Pardon! Ne dévions pas de la question. En tout cas, je ne t’ai jamais vu déshabillé. Comment, alors, pourrais-je savoir et te dire que tu as deux cicatrices anciennes, l’une au coude droit, l’autre à la cheville droite?

--Bagatelles! Mon signalement court, ainsi que ma gueule, tous les bureaux de police des États-Unis. Ce n’est pas une rareté!

--Jamais, je t’assure, je n’en ai eu connaissance.

--Tu le crois comme tu le dis. Mais tu as oublié. Il y a comme cela, dans la vie, des tas de choses dont on ne se souvient plus et qui vous reviennent tout à coup. Cela arrive à tout le monde. Écoute-moi. Parmi les jurés qui me condamnèrent, à Oakland[27], à mes cinquante ans de prison, il y en avait un dont, un beau jour, j’oubliai totalement le nom. Eh bien, heu! je restai, durant des semaines, étendu sur le dos dans ma cellule, à le chercher, sans pouvoir le retrouver. Impossible de l’extirper de ma boîte cranienne! Je pouvais croire à bon droit qu’il en était parti à tout jamais. Il n’était qu’égaré. Un matin, comme je n’y pensais même plus, il descendit de lui-même de mon cervelet, sur le bout de ma langue. «Stacy...» me mis-je à dire tout haut, «Joseph Stacy...» C’était le fameux nom! Il y a des tas de gens, je le répète, qui connaissent ces deux cicatrices. Ils t’en auront fait part, je ne sais où, ni comment.

[27] Ville de Californie, sur l’Océan Pacifique. Jack London y exerça, dans sa jeunesse, le métier de crieur de journaux.

Jake Oppenheimer était cependant un homme étonnamment honnête et scrupuleux. Écoutez-moi bien.

La nuit suivante, comme je commençais à m’assoupir, je l’entendis qui frappait. Il me disait:

--Une chose me trouble, professeur. Tu m’as déclaré m’avoir vu remuer, entre mes doigts, une de mes dents qui branlait... Ici, j’y perds mon latin. Il n’y a pas huit jours qu’elle s’est mise à bouger et je ne l’ai dit à personne!

CHAPITRE XXVI

C’EST L’AMOUR QUI M’A PERDU

Moi, Darrell Standing, je suis, à cette heure, paisiblement assis dans la cellule des condamnés à mort, à Folsom, tandis que les mouches bourdonnent autour de moi, dans l’assoupissement lourd de cet après-midi. Et je songe à toutes les femmes que j’ai aimées, tant dans cette vie que dans mes autres vies, depuis le temps des périodes géologiques, où je faisais paître mon troupeau de rennes, gardé par des loups domestiques, sur les côtes alors glacées de la Méditerranée, qui sont devenues depuis la France, l’Italie et l’Espagne.

Je revois celle que j’appelais Igar et qui, à l’époque de l’Age du Bronze, s’accroupissait près de moi, au crépuscule, devant notre feu, tandis que je taillais et courbais les arcs en bois rouge et odorant, pareil à du bois de cèdre, ou que je fabriquais, avec des os, des flèches dentelées, destinées à transpercer les poissons dans l’eau limpide.