Part 18
Je croisai Miriam, dans la cohue. Elle allait à pied, suivie seulement par une de ses femmes. Ce n’était point l’heure pour elle, en effet, d’afficher son rang, dans une pareille turbulence. Elle portait donc des vêtements fort simples, comme une femme du peuple, et avait le visage couvert. Je la reconnus cependant à la noblesse de son allure, à sa démarche élégante, si différente de celle des autres femmes.
Nous échangeâmes rapidement quelques mots, tandis qu’un remous de la foule la bousculait et nous bousculait tous, moi, mes hommes et nos chevaux.
Miriam s’abrita dans le retrait d’angle d’une maison et je réussis à l’y rejoindre.
--Ont-ils déjà, demandai-je, obtenu la mort du pêcheur?
--Pas encore, me répondit-elle. Il est actuellement hors des murs de la ville. Il vient d’arriver, monté sur un âne, entouré de ses disciples, et quelques pauvres dupes l’ont salué du nom de Roi des Juifs. C’est un cri séditieux, pour lequel Caïphe et Hanan contraindront Pilate à agir. Si la sentence de cet homme n’est pas encore prononcée, elle est déjà écrite. C’est un homme mort.
A cet instant, une nouvelle vague humaine déferla sur nous et nous sépara. Elle m’entraîna, moi et mes soldats, écrasant presque nos chevaux, et nous écrasant les jambes sous la pression de leurs flancs. Parfois, quelque fou tombait. Alors je sentais mon cheval, qui le piétinait, ruer et se cabrer à demi. Le Juif jetait les hauts cris, et un tumulte de menaces montait vers moi.
Soudain, un de ces fanatiques saisit d’une main la bride de mon cheval et, de l’autre, agrippant ma jambe, tenta de me désarçonner. De ma large main, j’appliquai à l’homme un soufflet, qui lui couvrit toute la figure et lui fit lâcher prise. Je ne le revis plus, et le coup avait été si violemment porté que je me demande encore si ma gifle ne l’a pas tué.
Je retrouvai Miriam, le jour suivant, au Palais de Pilate. Elle me parut plongée dans un rêve. A peine leva-t-elle les yeux vers moi. A peine sembla-t-elle me reconnaître. Son regard étrange, comme ébloui et perdu au loin, me rappela celui des lépreux sur la route de Jéricho.
Elle fit un effort pour redevenir maîtresse d’elle-même. Je la saluai. Mais elle continua à ne point me voir et, comme elle s’était levée, je vins me mettre devant elle, en lui barrant la route.
Elle s’arrêta et s’aperçut alors de ma présence. Puis elle murmura machinalement quelques paroles, tandis que ses yeux plongeaient en moi. Jamais je n’avais vu, à aucune femme, des yeux semblables. Il y avait en eux un indéchiffrable message.
--Je L’ai vu, Lodbrog, dit-elle enfin, à voix basse. Je L’ai vu.
--Fassent les dieux, répondis-je en manière de plaisanterie, qu’en vous voyant, Lui, il n’ait point senti son cœur s’attendrir plus qu’il ne convient.
Elle ne prêta point attention à mes paroles. Ses yeux demeurèrent chargés de la vision qui était en eux et elle voulut continuer son chemin. Une seconde fois, je la retins.
--Est-ce lui, demandai-je, qui a mis dans vos yeux cette lueur singulière?
--Oui, c’est Lui, me répondit-elle. Lui qui a ressuscité les morts. Il est vraiment le Prince de Lumière et le Fils de Dieu. Je L’ai vu et n’en doute plus maintenant. Le Fils de Dieu... vous m’entendez bien, Lodbrog, le Fils de Dieu!
Une colère monta en moi et je m’écriai:
--Alors, il vous a ensorcelée!
Des larmes contenues humectèrent ses yeux, qui en parurent plus profonds encore.
--Oh! Lodbrog, Lodbrog, la fascination qui est en Lui dépasse toute pensée, toute description. Je L’ai vu. Je L’ai entendu. Vous m’en voyez toute transfigurée. Je distribuerai aux pauvres tous mes biens, et je Le suivrai.
Je ripostai, en ricanant:
--Suivez-le donc, ce prophète ambulant! Et sans doute, quand il sera Roi, vous fera-t-il partager sa couronne.
Elle fit un signe de tête affirmatif, et c’est à grand’peine que je pus m’empêcher de la frapper en plein visage, pour la châtier de sa folie.
Un je ne sais quoi fit cependant que je m’écartai, afin de la laisser passer, et elle s’éloigna, en murmurant:
--Son Royaume n’est pas de ce monde...
Ce qui s’ensuivit est connu de tous. Après que Jésus, arrêté par ordre de Caïphe, eût été condamné à mort par le Sanhédrin, ou Tribunal des Prêtres, il fut, entouré d’une populace hurlante, envoyé à Pilate pour l’exécution de la sentence.
Or Pilate ne se souciait nullement de faire périr Jésus, qu’il continuait à considérer comme un simple visionnaire, et non comme un séditieux. La vie d’un homme, en elle-même, lui importait peu et il en eût fait périr cent, s’il avait estimé que leur mort importait à sa propre sécurité et à l’intérêt de Rome. Mais il n’aimait point qu’on prétendît lui forcer la main.
Il sortit donc de chez lui, la mine renfrognée, pour aller au-devant du prisonnier qu’on lui amenait. Et le charme, aussitôt, s’empara de lui. Je le sais. J’étais là.
C’était la première fois qu’il voyait Jésus, et il fut subjugué. Une vermine bruyante emplissait la cour du palais, maintenue à grand’peine par les soldats, et hurlant: «Crucifiez-le!» Pilate, fixant son regard sur le pêcheur, désavoua tout haut la juridiction des prêtres et l’emmena avec lui, dans le prétoire. Que se passa-t-il entre eux deux? Je l’ignore. Quand il revint, il était fermement décidé à sauver le condamné.
Mais vainement il tenta de détourner l’orage, en présentant Jésus comme un fou inoffensif, puis en offrant de le relâcher en l’honneur de la Pâque. Les chuchotements rapides des prêtres, qui étaient mêlés à la foule, décidèrent celle-ci à réclamer, au lieu de la libération de Jésus, celle de Barabbas.
Le tumulte croissait d’instant en instant et, de la cour, s’étendait maintenant à toute la ville. Lorsque, dans un dernier effort pour sauver le pêcheur, Pilate déclara que Jésus, étant né sujet d’Hérode-Antipas, devait lui être renvoyé, et ne pouvait être jugé ni exécuté à Jérusalem, une clameur furieuse monta de la foule, que mes vingt légionnaires et moi parvenions à peine à contenir. La foule criait que Pilate était un traître, qu’il n’était pas l’ami de Tibère!
Tout près de moi, un fanatique, tout pouilleux, avec une longue barbe et de longs cheveux, n’arrêtait pas de sauter en l’air, en chantant sans trêve:
--Tibère est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs! Tibère seul est empereur!
Irrité, et pensant ainsi le faire taire, je posai sur un de ses pieds, comme par mégarde, ma lourde sandale, qui l’écrasa. Mais le fou ne parut pas y prêter attention, et il continuait à chanter:
--Tibère seul est empereur! Il n’y a pas de Roi des Juifs!
Je vis Pilate, l’homme de fer, qui hésitait. Ses yeux errèrent sur moi, comme pour me demander conseil. Moi et mes légionnaires, nous étions tellement écœurés du spectacle de lâcheté que nous donnait cette tourbe, que nous n’attendions qu’un signe pour tirer nos glaives et nettoyer le terrain. Jésus me regardait. Il me commandait...
On sait que ce fut la prudence qui, finalement, l’emporta chez Pilate, qu’il se lava les mains de la mort du pêcheur, et que les émeutiers acceptèrent que le sang du crucifié retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants.
Alors, par une dernière dérision à l’adresse de ce peuple vil, Pilate, malgré les protestations des prêtres, fit clouer le lendemain, sur la croix de Jésus, un écriteau où on lisait, en hébreu, en grec et en latin: _Le Roi des Juifs_.
Pour l’instant, l’orage était apaisé. La cour du palais se vida. La foule et les prêtres étaient satisfaits.
Tandis qu’on emmenait Jésus, une des femmes de Miriam vint me chercher, pour me conduire près d’elle.
Quand elle me vit, elle commanda qu’on nous laissât seuls. Alors elle m’attira vers elle et, se laissant aller dans mes bras:
--Je sais, dit-elle, que Pilate s’est laissé fléchir par les prêtres et par la populace. Il a donné l’ordre qu’on Le crucifie. Mais il est temps encore de Le sauver. Vos hommes, Lodbrog, vous sont dévoués, et ce sont seulement les auxiliaires qui doivent Le conduire à la croix. L’affreux cortège ne doit pas atteindre le Golgotha. Attendez qu’il ait franchi l’enceinte de la ville, puis délivrez le Fils de Dieu. Prenez pour Lui un cheval supplémentaire, et emmenez-Le avec vous, en Idumée, en Syrie, n’importe où, pourvu qu’Il soit sauvé!
Elle m’enlaça le cou, de ses beaux bras, leva ses yeux profonds vers les miens, et son visage effleura mes joues. Toute la séduction intense qui émanait d’elle semblait dire:
--Fais comme je te demande, et je t’appartiens!
Je demeurai anéanti. Cette femme admirable me promettait son amour... si je trahissais Rome! Elle était plus femme encore que je ne le croyais.
Je me tus, sans pouvoir rien répondre. Miriam prit mon silence pour un acquiescement. Elle se dégagea lentement de mon étreinte, parut réfléchir longuement, puis ajouta:
--Vous prendrez, Lodbrog, un cheval de plus. Il sera pour moi. Je partirai avec vous... Et je vous suivrai à travers le monde, partout où il vous plaira d’aller...
C’était me faire un présent de roi, un présent en échange duquel on me demandait un acte honteux. Je ne répondais toujours rien. J’étais triste, immensément triste. Non point que j’hésitasse sur mon devoir. Mais je comprenais que j’allais perdre, à tout jamais, celle qui était là, devant moi.
Elle reprit, avec insistance:
--Il n’y a aujourd’hui qu’un homme, à Jérusalem, qui soit capable de Le sauver. Et cet homme, c’est vous, Lodbrog!
Comme je demeurais immobile et silencieux, elle me saisit dans ses mains nerveuses, et me secoua si violemment que mes armes en cliquetèrent.
--Parlez, Lodbrog! Parlez! ordonna-t-elle. Vous êtes un homme fort et vaillant! Vous ne redoutez pas, je le sais, la vermine qui voudrait Le détruire. Dites «oui» et Il est sauvé. Et moi, pour ce que vous aurez fait, je vous aimerai éternellement!
Je répondis, très lentement, car c’était pour moi l’abandon de tout espoir sur cette femme:
--Je suis Romain...
Elle s’emporta:
--Vous êtes un esclave de Tibère, un chien de Rome... Vous n’êtes pas Romain! Vous êtes un fauve géant du Nord!
Je secouai la tête.
--Je me suis, répondis-je, donné loyalement. Je porte le harnais et je mange le pain de Rome. Je ne serai pas ingrat. Si je ne suis pas Romain, les Romains sont mes frères... Et puis, à quoi bon tout ce bruit, pour la vie ou la mort d’un homme? Nous devons tous mourir. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’importe!
Elle était toute tremblante dans mes bras, toute frémissante de passion à le sauver.
--Vous ne comprenez pas, Lodbrog! cria-t-elle. Celui-ci n’est pas un homme comme les autres. Il est au delà des autres. Il est, parmi les hommes, un Dieu vivant!
Je resserrai étroitement mon étreinte.
--Oubliez-le! suppliai-je. Vous êtes femme et je suis homme. Vivons notre vie, sans nous occuper du reste! Laissons l’Au-delà. Laissons les fous suivre leurs rêves. Leurs rêves sont pour eux plus que les viandes et que le vin, plus que les chansons joyeuses et l’enivrement des batailles, plus même que l’amour de la femme. A travers les ténèbres du tombeau, ils suivent leurs rêves jusque dans l’éternité. Laissons-les passer! Mais nous, demeurons en la mutuelle douceur que nous avons découverte l’un dans l’autre. La nuit de la tombe viendra assez tôt! Et nous partirons alors, chacun de notre côté. Vous, vers votre Paradis de soleil et de fleurs! Moi, vers la table rugissante du Walhalla!
Elle fit un effort pour se dégager.
--Vous ne comprenez pas! Vous ne comprenez pas! dit-elle avec emportement. Vous ne comprenez pas que cet homme est Dieu, et que la mort infamante qui l’attend est celle des esclaves et des voleurs! Il n’est ni l’un ni l’autre. Il est immortel! Il est Dieu!
--Eh bien! repris-je, s’il est immortel, que lui importe de mourir? Son immortalité n’en sera pas, dans la mesure du temps, diminuée de l’épaisseur d’un cheveu. Il est Dieu, dites-vous? D’après tout ce qu’on m’a enseigné, un Dieu ne peut pas mourir.
Elle s’exaltait de plus en plus.
--Oh! gémit-elle, vous ne voulez pas me comprendre. Vous n’êtes qu’une grande masse de chair.
Je tâchai de lutter encore et, me remémorant les leçons subtiles des Juifs, je demandai:
--Ne m’avez-vous pas dit que cet événement était prédit dans les anciennes prophéties?
--Oui, oui, dans les prophéties les plus antiques, qui nous annonçaient la venue d’un Messie.
--Laissez donc, m’exclamai-je triomphant, les prophéties s’accomplir! Qui suis-je, pour oser me mettre en travers d’elles? Ce qui doit s’accomplir, s’accomplira. Je n’ai pas à contrecarrer la volonté de Dieu.
Elle répéta:
--Vous ne comprenez pas... vous ne comprenez pas...
Puis elle se rejeta en arrière, en s’échappant de mes bras avides, et nous nous tînmes écartés l’un de l’autre, silencieux, écoutant le tumulte extérieur de la rue et les clameurs forcenées qui accompagnaient Jésus, qu’en ce moment même on entraînait au supplice.
Sa voix se fit caressante, infiniment. Ses yeux plongèrent dans les miens leurs grands puits noirs. Elle s’offrait, en une promesse immense, tellement vaste et profonde que nulle parole ne pourrait la traduire.
--M’aimez-vous? demanda-t-elle.
--Oui, je vous aime, répondis-je. Je vous aime, au delà même de mon entendement! Mais Rome est ma mère nourricière. Si je la trahissais, je deviendrais, par cela même, indigne de votre amour.
Dehors, la clameur qui suivait Jésus s’était éloignée. Tout était redevenu muet dans Jérusalem comme dans le palais. Miriam me tourna le dos, sans un mot d’adieu, et se dirigea vers la porte, pour s’en aller.
Une ruée de désirs fous remonta en moi. Je courus après elle et, sur sa chair qui se débattait, mes bras resserrèrent leur étau puissant. Je lui clamai que j’allais la mettre avec moi sur mon cheval, et l’emporter loin de cette ville maudite, de cette ville de folie. Je l’écrasai contre moi.
Elle me frappa au visage. Mais je ne la lâchai point, car ses coups m’étaient doux. Alors, elle cessa de lutter. Elle devint froide et inerte. Et je compris que celle que j’étreignais ne m’aimait plus. Ce n’était plus que son cadavre que j’avais entre les bras.
Lentement, je desserrai mon étreinte. Lentement elle se recula, à pas lents elle s’éloigna et, soulevant les tentures de la porte, disparut.
Tels sont les faits dont moi, Ragnar Lodbrog, j’affirme, avec simplicité et droiture, avoir été témoin. Tels que je les ai racontés, je les rapportai à Sulpicius Quirinus, légat de Rome en Syrie, vers qui je fus ensuite envoyé par Pilate, pour le mettre au courant des événements qui s’étaient déroulés à Jérusalem.
CHAPITRE XXII
COMMENT JE SERAI PENDU
La possibilité de suspendre momentanément le cours normal de la vie est un fait courant, non seulement parmi le monde végétal et chez les espèces animales inférieures, mais même chez l’organisme humain, beaucoup plus complexe et développé. De temps immémorial, les fakirs de l’Inde, en se mettant en état cataleptique, ont joui de cette faculté qui leur permet de se faire impunément enterrer vivants. Il arrive aussi que les médecins ordonnent, de fort bonne foi, d’ensevelir des gens dont la vie est momentanément suspendue, et qui pourtant ne sont nullement morts.
Voilà à quoi je pensais souvent, en réalisant sur moi-même ces expériences répétées de la petite mort. Et je me remémorais encore le cas de ces paysans de l’extrême-nord sibérien, qui, durant les longs hivers qu’ils traversent, s’endorment, à l’instar des ours et de mainte autre bête sauvage de cette région, jusqu’au retour du printemps. Les hommes de science, qui ont étudié ce sommeil prolongé du paysan sibérien, ont constaté que, durant ce temps, les fonctions respiratoires et digestives cessaient presque complètement. Le cœur battait si faiblement qu’à peine l’oreille la plus exercée en pouvait-elle percevoir les battements.
Il va de soi qu’en cet état cataleptique (et c’est pourquoi les paysans sibériens ont recours à lui), la quantité d’air et de nourriture nécessaires à soutenir la vie sont minimes, presque négligeables. Fort de ces précédents, dûment constatés, j’osai mettre au défi le gouverneur Atherton et le docteur Jackson de m’infliger cent jours consécutifs de camisole. Ils n’osèrent point relever mon défi.
Je réussis, par contre, à me passer d’eau et de nourriture, durant des périodes entières de dix jours. Et c’était pour moi le pire des supplices, d’être tiré des profondeurs vagabondes de mon rêve à travers le temps et l’espace, par un misérable médecin de prison, qui m’entr’ouvait les lèvres pour me contraindre à boire. En conséquence de quoi, j’avertis le docteur Jackson que je prétendais qu’on me laissât tranquille durant mon temps de camisole, et que je résisterais à tous ses efforts pour me faire absorber quoi que ce fût.
Il y eut, bien entendu, un peu de tirage, avant que je pusse faire accepter du docteur Jackson mon point de vue. Mais il dut finalement céder. Il en résulta que mes périodes de camisole me parurent désormais durer exactement le temps d’un tic-tac d’horloge. Dès que j’étais lacé, les ténèbres de ce monde m’enveloppaient très vite et, non moins rapidement, je revoyais luire, ô merveille! une autre lumière, toute nébuleuse d’abord, mais éclatante bientôt, et, dans cette lumière, d’autres visages spectraux, qui ne tardaient pas à se préciser, à se pencher vers moi. Je savais seulement lorsqu’on me délaçait que dix jours nouveaux s’étaient tout à coup écoulés.
Quant à la conclusion scientifique que j’ai tirée de ces expériences d’autres vies, elle s’est faite, à mesure, de plus en plus nette. Mon être, et celui de tous les autres hommes comme le mien, est une résultante d’autres êtres. Je n’ai pas commencé à exister lorsque je suis né, ni même lorsque je fus conçu. J’ai été formé à travers des myriades de siècles. Des myriades de vies ont concouru à composer la substance matérielle et morale de mon être.
D’où vint en moi, Darrell Standing, l’impulsion rouge qui a ruiné ma vie et m’a jeté dans la cellule des condamnés? Elle n’est pas née, je le répète, avec l’enfant qui devait être un jour Darrell Standing. Cette vieille colère rouge est plus ancienne que moi, plus ancienne que ma mère, plus ancienne que la première mère des hommes. Elle était en germe, comme toutes nos passions de haine ou d’amour, dans la substance primitive dont fut formé le premier homme. Et l’innombrable cortège de chacune de mes existences antérieures a mis en moi ses nuances et ses évolutions successives, tempérant ou aiguisant mes impulsions et mes pensées.
La substance de toute vie est malléable et peut prendre des formes diverses. Mais, en même temps, elle n’oublie jamais le passé. Moulez-la à votre gré, le passé persiste. Toutes les races de chevaux, depuis les lourds et puissants chevaux de trait jusqu’aux chevaux nains de l’Islande, descendent communément des premiers chevaux sauvages, que domestiqua jadis l’homme primitif[25]. Et pourtant l’éducation successive du cheval n’a jamais réussi à l’empêcher de ruer. La ruade est en lui et demeure en lui. Il en est de même pour moi, chez qui, à travers toutes mes existences, le rouge courroux n’a jamais été dompté.
[25] On sait que cette loi de l’évolution, proclamée par Darwin, a été depuis battue en brèche par la science, qui, en face de l’évolution des espèces, a prouvé la pérennité de certaines d’entre elles.
Je suis un homme né de la femme. Mes jours sont comptés. Mais la substance qui me compose est éternelle. Je suis un homme en cette vie. En d’autres vies j’ai été femme et j’ai porté des enfants. Et je renaîtrai encore, un nombre incalculable de fois. Oh! les brutes, qui pensent, en m’allongeant le cou avec une corde, qu’ils suppriment la vie!
Oui, je serai pendu... bientôt pendu. Voici le mois de juin qui se termine. Dans quelques instants, on essaiera de me leurrer. De cette cellule, on me conduira au bain hebdomadaire, selon la coutume de la prison. Mais on ne me ramènera pas ici. Le bain terminé, on me donnera des vêtements nouveaux, et l’on me conduira à la Cellule de la Mort. Là, on placera près de moi une garde spéciale. Nuit et jour, éveillé ou endormi, je serai surveillé. On ne me permettra pas d’enfouir ma tête sous mes couvertures, de crainte qu’en m’étouffant moi-même je ne devance l’action de l’État. On ne me laissera jamais dans la nuit, mais toujours une lumière brillante éclairera ma cellule.
Puis, lorsqu’on m’aura bien tourmenté de la sorte, on m’emmènera, un beau matin, vêtu d’une chemise sans col, et on me laissera tomber dans la trappe. Oh! je sais, tout fonctionnera bien. La corde qui servira a été, longtemps à l’avance, préparée et mise au point par le bourreau de Folsom, qui l’a tendue à fond en y suspendant de gros poids, afin de lui enlever toute élasticité, qui serait gênante pour l’opération.
Mon plongeon dans la trappe sera profond à souhait. Ils ont établi des tables calculatoires très ingénieuses, et pareilles à des barêmes d’intérêts, qui établissent rigoureusement quelle doit être la longueur de chute, celle-ci proportionnée au poids de la victime.
Comme je suis extraordinairement amaigri, il faudra que ma chute soit très profonde, pour qu’elle réussisse à me briser le cou.
Alors les assistants ôteront leurs chapeaux et, tandis que je me balancerai encore, les médecins viendront appliquer leur oreille contre ma poitrine, en comptant les faibles battements de mon cœur. Puis ils diront que je suis mort.
Est-elle assez grotesque, l’effronterie de ces larves humaines, qui prétendent me tuer? Je suis immortel, imbéciles! Et vous l’êtes comme moi. La seule différence qu’il y ait entre nous consiste en ceci, que je le sais, et que vous l’ignorez.
Pouah! Vous me dégoûtez. Moi aussi, j’ai été bourreau, au cours d’une de mes existences passées. Mais je tuais avec l’épée, non avec une corde! L’épée est la plus noble de toutes les machines à tuer. Et, toutes, tant qu’elles sont, elles ne valent rien. L’acier ni le chanvre ne sauraient supprimer la vie.
CHAPITRE XXIII
A L’INSTAR DE ROBINSON
Après Oppenheimer et Morrell, qui pourrissaient comme moi dans ces années de ténèbres, j’étais considéré comme le plus dangereux prisonnier de San Quentin. Et plus qu’eux encore, j’étais jugé réfractaire aux pires châtiments, réputé tenace et têtu.
Plus terribles étaient les tortures employées par mes bourreaux pour me briser, plus j’encaissais, sans fléchir. «La dynamite ou la mort!» tel avait été l’ultimatum du gouverneur Atherton. Ce ne fut, finalement, ni l’un ni l’autre. Je ne pouvais produire la dynamite et le gouverneur était incapable de me tuer. Et cette endurance m’était venue, elle aussi, de mes existences passées. Ce sont elles qui m’ont fait plus dur que l’acier.
De l’une de celles-ci, permettez-moi, pour la preuve irréfutable qu’elle comporte, de vous parler brièvement encore. Et ce sera tout, avant qu’on me pende. Je ne m’en souviens que comme un interminable cauchemar.
Je me trouvais sur une petite île rocheuse, battue par les lames, et si basse sur la mer que, durant les grandes tempêtes, les embruns la recouvraient de leur poussière humide et salée. J’y vivais au milieu de mille souffrances, privé de feu et ne me nourrissant que de viande crue. Je n’avais un peu de joie que quand le soleil brillait. Alors je réchauffais à ses rayons mes membres glacés.
Ma seule distraction était un aviron et mon couteau de poche. Avec le couteau, je m’évertuais à marquer sur l’aviron une entaille nouvelle, pour chaque semaine qui s’écoulait, et à y tracer des lettres minuscules qui me servaient d’aide-mémoire, sur mon île déserte. Lettres et encoches étaient nombreuses. J’aiguisais mon couteau sur une pierre plate, et aucun barbier ne fut jamais plus jaloux que moi de l’entretien de sa lame favorite d’acier brillant. Ce couteau était pour moi un trésor sans prix.
Sur mon aviron, je gravai notamment cette inscription: