Le vagabond des étoiles

Part 17

Chapter 173,865 wordsPublic domain

Il serait trop long de vous détailler comment, après avoir été utilisé d’abord à des corvées de nettoyages à bord d’une galère, je devins un homme libre, un citoyen et un soldat romain, et de quelle façon, comme j’atteignais mes trente ans, je fis le voyage d’Alexandrie, puis de Jérusalem. Si je vous ai conté, et ma naissance, et comment je fus baptisé dans le pot d’hydromel de Tostig Lodbrog, c’est afin que vous sachiez exactement quel était l’homme, qui, monté sur un cheval, passait sous la Porte de Jaffa et faisait se détourner, vers sa haute stature, toutes les têtes.

CHAPITRE XXI

SUR LE VOLCAN JUIF DE JÉRUSALEM

Les gens qui étaient présents pouvaient bien, en effet, me regarder. Ils étaient de petite race, tous ces Juifs, petits d’os et de muscles, et n’avaient jamais vu d’hommes blonds, comme j’étais.

Tout le long des ruelles étroites, ils s’écartaient sur mon passage, puis s’arrêtaient, les yeux écarquillés, en fixant cet être fauve, venu du Nord et de Dieu sait où.

Presque tous les soldats dont disposait Pilate étaient des Auxiliaires. Il n’y avait qu’une poignée de Romains, à pied, qui gardaient le palais du Proconsul, et vingt Cavaliers, dont j’étais le capitaine. Les Auxiliaires n’étaient point de mauvais soldats, mais il pouvait ne pas être sûr de se fier entièrement à eux. D’une façon générale, je trouvai qu’eux et les Romains étaient des guerriers plus réguliers que nous autres, hommes du Nord, qui étions braves quand le cœur nous en disait, mais dont la bravoure tombait aussi facilement, au gré de notre caprice.

Il y avait une femme de la Cour d’Hérode qui était liée d’amitié avec l’épouse de Pilate. Je la vis chez celui-ci, le soir même de mon arrivée. Nous l’appellerons Miriam, car c’est sous ce nom que je l’ai aimée. Elle possédait ce charme particulier, spécial à chaque femme, qui est autre que la beauté, et que l’on ne peut décrire. Elle me plaisait, avant toute chose, et je devenais ainsi le collaborateur de son charme. Dès que je l’aperçus, tout mon être s’élança vers elle, les bras grands ouverts.

Il y avait en elle quelque chose de sublime. Je n’exagère pas, et c’est avec intention que j’emploie ce mot. Son corps superbe dépassait en taille, de beaucoup, la moyenne de la femme juive. Tout, en elle, était aristocratique, la caste à laquelle elle appartenait, aussi bien que ses gestes et son maintien. Son beau visage ovale était fortement ambré, son opulente chevelure était noire, avec des reflets bleus, et ses deux yeux étaient semblables à deux puits sombres. Il était impossible de trouver dans la création un homme blond et une femme brune, aussi marqués de types que nous l’étions l’un et l’autre. Et, dans sa poitrine, palpitait un cœur passionné.

Dès le premier abord, nous vibrâmes à l’unisson. Il n’y eut pas en nous de lutte intérieure, ni d’hésitation ou d’attente. Elle sut aussitôt que j’étais à elle, comme je connus qu’elle était à moi.

Je m’avançai vers elle. Miriam se redressa à demi, sur le divan où elle était étendue, comme si un aimant l’avait attirée vers moi. Nos yeux se croisèrent, prunelles bleues dans prunelles noires, et ne se quittèrent plus, jusqu’au moment où l’épouse de Pilate, une femme sèche, raide et fanée, nous sépara, d’un rire nerveux.

Tandis que je m’inclinais, avec respect, devant l’illustre compagnie, je crus voir Pilate lancer à l’adresse de Miriam un coup d’œil entendu, qui semblait dire:

--N’est-il pas tel que je vous l’ai promis?

Car je connaissais Pilate d’assez longue date, et nous avions conversé ensemble, bien avant qu’il fût envoyé en Judée, sur le volcan juif de Jérusalem.

La conversation se prolongea entre nous, en présence des deux femmes, fort avant dans la nuit. Pilate m’entretint de la situation politique du pays. Il paraissait inquiet, et désireux d’avoir un confident de ses soucis, de demander même un conseil. Pilate était le type même du Romain, inébranlable et calme, capable de maintenir, d’une main de fer, l’autorité de Rome. Mais, lorsqu’on le poussait à bout, son calme coutumier faisait rapidement place à la colère.

Or, il était visible, cette nuit-là, qu’il était fortement préoccupé. L’attitude des Juifs lui donnait sur les nerfs. Ces gens étaient spasmodiques et éruptifs au dernier point. Et très subtils, en outre. Les Romains traitaient les choses carrément, en allant droit au but. Les Juifs, au contraire, pliaient l’échine et, s’ils attaquaient, c’était par derrière, en marchant de biais pour s’approcher. D’où l’irritation, contre eux, de Pilate.

Sans cesse ils intriguaient pour diminuer son autorité et, par suite, celle de Rome, et n’avaient qu’un but, lui faire jouer, à propos de leurs dissensions religieuses, un rôle de dupe.

Rome, je ne l’ignorais pas, ne se mêlait point des querelles religieuses des peuples conquis par elle. Mais les Juifs, par mille voies tortueuses, parvenaient à donner un tour politique à des événements complètement étrangers à la politique.

Pilate s’échauffa peu à peu, en exposant la situation présente, les soulèvements perpétuels et les émeutes fanatiques, qui se produisaient à l’instigation de diverses sectes judaïques.

--Lodbrog, me dit-il, qui pourrait affirmer que ces troubles voulus, qui n’ont encore l’apparence que d’une nuée légère dans le ciel bleu, ne grossiront pas un jour en un formidable orage, plein de coups de tonnerre, de clameurs assourdissantes et de cliquetis d’armes? Rome m’a envoyé ici pour maintenir l’ordre. Et, en dépit de mes efforts, la Judée n’est qu’un nid de guêpes, sans cesse en rumeur. Je préférerais mille fois gouverner des Scythes, ou les lointains et sauvages Bretons, que ces gens énigmatiques, qui sont toujours à se chamailler avec Dieu. A cette heure où je parle, un homme m’inquiète surtout, un pêcheur de poissons qui s’est fait pêcheur d’âmes, et qui va partout, en prêchant et en accomplissant de prétendus miracles. Qui me dit que, demain, il n’entraînera pas tout ce peuple à sa suite, et ne fera pas éclater sur moi le mécontentement et la disgrâce de Rome?

C’était la première fois où j’entendais parler du nommé Jésus et cette conversation me revint par la suite, quand, effectivement, le petit nuage qui montait au ciel se fut transformé en une tempête déchaînée.

--D’après les rapports qui me sont parvenus à son sujet, poursuivit Pilate, ce Jésus ne s’adonne pas à la politique. Aucun doute sur ce point. Mais je redoute que Caïphe, et Hanan derrière lui, ne transforment cet homme en une épine aiguë, destinée à piquer Rome et à ruiner mon crédit.

--Caïphe, intervins-je, est Grand Prêtre, à ce qu’on m’a dit. Mais qui est ce Hanan?

--Le vrai Grand Prêtre, répondit Pilate, un rusé renard, dont Caïphe n’est que l’ombre et le porte-parole[24].

[24] Hanan ou Annas, ancien Grand Prêtre déposé à l’avènement de Tibère, était le beau-père de Caïphat ou Caïphe. Il avait conservé, en réalité, toute l’autorité et était demeuré le chef du parti sacerdotal. Caïphe ne prenait aucune décision importante sans consulter le vieux pontife.

Pilate ne croyait ni à Dieu ni à diable, pas davantage à l’immortalité de l’âme, et la mort, pour lui, n’était que ténèbres et éternel sommeil. On conçoit combien toutes ces discussions religieuses, dont il était enveloppé à Jérusalem, devaient l’exaspérer. Au cours d’un voyage que je fis en Idumée, j’eus pour valet une espèce de crétin qui ne put jamais apprendre à seller convenablement un cheval. Il pouvait, par contre, discuter sans perdre haleine, du matin au soir et du soir au matin, sur l’enseignement des rabbins de toute la Judée, et excellait, en matière religieuse, à couper les cheveux en quatre.

Mais revenons à Miriam. Je sus, par la femme de Pilate, qu’elle était de vieille race royale. Sa sœur était la femme d’Hérode-Philippe, Tétrarque de la Batanée, de la Trachonite et de la Gaulonite, et qui était lui-même le frère d’Hérode-Antipas, Tétrarque de Galilée. Tous deux fils d’Hérode le Grand, qui avait fait périr sa femme et trois autres de ses fils, et reconstruit, peu avant sa mort, le Temple de Jérusalem. D’où la popularité dont jouissait son nom chez les Juifs.

Je me rencontrai plusieurs fois avec Miriam, qui ne s’était pas mariée, n’ayant jamais rencontré un mari qui fût digne d’elle. Ce fut sans doute un effet de l’air ambiant que nous respirions. Mais, dès que nous étions ensemble, les questions religieuses arrivaient sur le tapis.

--Alors, me demanda-t-elle un jour, vous vous croyez immortel?

--Avec une entière certitude, je le crois! répondis-je.

--Et quelle est votre immortalité? Contez-moi un peu cela.

Je lui parlai de Niflheim et de Muspell, du géant Imir, qui naquit des flocons de la neige, de la Vache Audhumbla, de Fenrir et de Loki, de Thor et d’Odin, et de notre Walhalla. En m’écoutant, elle frappait des mains et, quand j’eus terminé, elle s’écria, les yeux étincelants:

--Oh! vous, barbare! Vous, grand enfant! Vous, pauvre géant fauve, aux cheveux décolorés par le froid! Vous, croire mille contes de fées et ne songer qu’à la satisfaction du ventre! Alors, après votre mort, vous allez au Walhalla?

--Oui, esprit et corps.

--Et quoi y faire?

--Manger, boire et se battre!

--C’est tout?

--Et faire aussi l’amour. Il nous faut des femmes dans le Ciel! Sinon, à quoi servirait-il?

Elle rétorqua:

--Je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit grossier, où le tumulte de la vie continue à sévir, ainsi que les frimas et la tempête.

--Et votre Paradis, à vous, demandai-je, quel est-il?

--C’est un été sans fin, un printemps à la fois et un automne, où les fleurs sont toujours écloses, les plus beaux fruits toujours mûrs.

Je secouai la tête et grommelai:

--Moi non plus, je n’aime pas votre Ciel. C’est un endroit triste et mou, un lieu bon tout au plus pour les faibles et les eunuques, pour les obèses, incapables de se remuer, pour des ombres pleurardes et non pour des hommes.

Ses yeux se passionnaient pour la dispute engagée et pétillaient ardemment. Elle voulut tenter de me convaincre et de me gagner à sa foi:

--Mon Ciel, reprit-elle, est le vrai séjour des Bienheureux!

Je ripostai avec énergie:

--Le seul séjour des Bienheureux est le Walhalla! Car, songez-y bien! Qui se soucie des fleurs, quand elles fleurissent toujours? Mais, quand l’hiver de fer a pris fin, quand le soleil chasse au loin les longues nuits, quand les premières fleurs brillent à la surface de la neige fondante, alors, alors seulement, l’âme et nos yeux ne cessent de regarder... Et le feu! Le feu glorieux et sublime! Quel peut bien être votre Paradis, où l’on ignore la joie d’un feu qui ronfle sous un toit bien clos, tandis qu’au dehors font rage le vent et la neige?

Miriam sourit doucement.

--Vous êtes, là-bas, des simples, dit-elle. Vous élevez un toit parmi la neige, vous y allumez un grand feu, et cela suffit pour vous constituer un Ciel.

--Ce feu et ce toit, je ne les ai pas connus toujours, dans ma vie! Durant trois ans, j’en ai été privé. Je n’ai pas fléchi cependant. A seize ans, mon corps ignorait ce qu’est une étoffe tissée. Je suis né dans la tempête et la bataille, et c’est pourquoi je les aime! Mon maillot fut une peau de loup. Regardez-moi, et vous saurez quels sont les hommes qui peuplent le Walhalla...

Elle me regarda, comme fascinée, et murmura:

--Pauvre géant fauve!

Puis, pensive, elle ajouta:

--Je regrette presque qu’il n’y ait pas d’hommes comme vous dans mon Ciel...

Je me rapprochai plus près d’elle.

--A chacun de nous, lui dis-je, est réservé le genre de Ciel qui plaît à son cœur. Celui qui m’attend, au delà du tombeau, est un beau pays! Je n’affirme pas, pourtant, que je ne quitterai jamais les Salles de Festin de notre Walhalla, pour venir faire une incursion dans votre Paradis de soleil et de fleurs, pour vous y ravir et vous emporter avec moi! Ainsi fut faite captive ma mère...

Il y eut alors, entre nous, un silence. Je la regardai. Elle me regarda. Et, devant les miens, ses yeux ne se baissèrent point. Mon sang, par Odin! coulait dans mes veines, comme une lave ardente.

Je ne sais trop ce qui serait advenu de nous si Pilate n’eût fait, à ce moment, son entrée et n’eût interrompu l’entretien.

--Vous l’entendez, Miriam, railla-t-il. C’est un vrai rabbin, un rabbin de Teutoberg! Voici, à Jérusalem, un nouveau prédicant et une nouvelle doctrine qui nous sont arrivés. Plus encore que par le passé, il y aura ici des discussions théologiques, des émeutes et des prophètes, portés en triomphe ou lapidés! Que les Dieux nous sauvent de tous ces exaltés! Jérusalem est une maison de fous. Lodbrog, je n’eusse jamais cru cela de vous. Dire que vous voilà maintenant comme les autres, vous emballant et déclamant sur nos fins dernières, pareil à ces énergumènes qui nous arrivent, chaque jour, du Désert. Vivons notre vie, Lodbrog! Et une seule à la fois. Cela nous épargnera bien des soucis superflus.

La femme de Pilate était moins sceptique. Elle s’enthousiasmait pour ces discussions, extasiée, et ses mains étroitement croisées. C’était, comme je l’ai dit, une femme maigriote, qui semblait minée par la fièvre. Sa peau était tendue sur ses muscles, et si transparente qu’à travers sa main interposée on pouvait voir la lumière. Ce n’était point, au fond, une méchante créature. Mais elle était étonnamment nerveuse, avait des visions, croyait entendre des voix, et avait foi dans les signes et dans les présages.

Les missions dont, au nom de Tibère, l’Empereur de Rome, me chargeait Pilate, m’éloignaient à tout moment, et plus que je l’aurais souhaité, de Jérusalem et de Miriam. J’allais en Idumée et jusqu’en Syrie, et toujours, sur ma route, je rencontrais des Juifs s’intéressant à Dieu avec une égale fureur. C’était bien la particularité spéciale de toute leur race. Au lieu d’abandonner aux prêtres, comme ailleurs, les discussions théologiques, chaque Juif se faisait prêtre et, dès qu’il pouvait trouver un auditeur (ce qui n’était point difficile), se mettait à prêcher. Ils abandonnaient, à tout moment, leurs occupations, pour s’en aller errer à travers le pays, comme des mendiants sur une route, et discuter et se quereller avec les rabbins et les talmudistes, dans les synagogues et sous les porches des temples.

Ce fut en Galilée, province peu fréquentée, que je croisai la piste de l’homme qu’on appelait Jésus. C’était, semblait-il, un ancien charpentier, qui s’était fait ensuite pêcheur, et que ses compagnons de pêche, abandonnant leurs filets, avaient finalement suivi dans sa vie errante.

D’aucuns le considéraient comme un authentique prophète. Mais, pour la majorité des gens, il passait pour fou. Mon crétin de valet, qui se targuait de connaître comme pas un le Talmud, ricana quand passa Jésus, le traitant de Roi des Mendiants, parce que, m’expliqua-t-il, selon la doctrine que prêchait le Galiléen, le Ciel était réservé aux seuls pauvres, tandis que les riches et les puissants brûleraient éternellement dans un lac de feu.

Je remarquai que c’était la coutume du pays de traiter de fou son semblable. A mon avis, fous, ils l’étaient tous. Il y avait une épidémie de prophètes, qui chassaient les démons à l’aide de charmes magiques, guérissaient les maladies par l’imposition des mains, absorbaient impunément des poisons réputés foudroyants, et maniaient sans danger les serpents les plus venimeux. Ils se retiraient au Désert, pour y jeûner, et en revenaient afin de proclamer quelque nouvelle doctrine, pour rassembler la foule autour d’eux et engendrer une secte de plus, qui se divisait bientôt en quatre ou cinq autres sectes divergentes, séparées entre elles par des points de détail dans l’interprétation de cette doctrine.

--Par Odin! disais-je souvent à Pilate, un peu de nos frimas et de notre neige du Nord ferait merveille pour leur rafraîchir les idées. Le climat dont ils jouissent est exagérément clément. Au lieu d’abattre des arbres, pour s’en construire des toits, et de chasser la viande, ils échafaudent des doctrines! Si jamais je sors, l’esprit sain, de ce pays de toqués, je fendrai en deux le premier bavard qui viendra m’entretenir encore de ce qui adviendra de moi après ma mort.

Oncques ne vit-on pareils agités. Pour eux, toute chose sous le soleil était pie ou impie. Les Proconsuls et Gouverneurs que leur envoyait Rome étaient sur les dents. Ils voyaient en tout, dans les aigles romaines, dans les statues, et même dans les boucliers votifs suspendus devant la demeure de Pilate, un attentat à leurs croyances.

Le prélèvement du Cens était considéré comme l’abomination de la désolation. Le Cens était cependant la base même de l’impôt romain. Mais les Juifs, qui ne prétendaient rien payer à l’État, déclaraient que le Cens était contraire à la loi divine, à leur Loi. Oh! cette Loi! On en jouait sans cesse, on la mettait à toutes les sauces. Il y avait les zélateurs, qui étaient spécialement chargés de la faire respecter. Leurs mains étaient souvent rouges de sang. Mais, si Pilate était intervenu pour les punir, il eût soulevé une émeute, fait jaillir une insurrection.

Tout s’accomplissait au nom de Dieu. Toutes les doctrines se prouvaient par des miracles. C’est à peu près comme si l’on entreprenait de démontrer la justesse de la table de multiplication en changeant en serpent, voire en deux serpents, un bâton.

Lorsque je revins à Jérusalem, cette agitation était à son comble. Elle croissait sans cesse. La foule courait de droite et de gauche, en jasant, pérorant et déclamant. Les uns annonçaient que la fin du monde était proche. D’autres déclaraient imminente la ruine seule du Temple. De fieffés révolutionnaires proclamaient le terme de la loi romaine et l’avènement prochain d’un nouveau Royaume des Juifs.

Pilate, par ricochet, ne me semblait pas moins inquiet et énervé.

--Si Rome, me disait-il, m’envoyait seulement une demi-légion, de bons légionnaires romains, je prendrais Jérusalem à la gorge et je la forcerais bien à se taire!

Je fus logé dans son Palais même et, à ma vive satisfaction, j’y retrouvai Miriam. Mais la situation politique était trop tendue, trop de graves soucis troublaient l’heure présente pour que nous eussions beaucoup le loisir de deviser d’amour.

Toute la ville bourdonnait, comme un nid de guêpes irritées. La grande fête appelée la Pâque (encore une affaire religieuse!) était proche et des milliers de gens affluaient des campagnes pour venir, selon la tradition, la célébrer à Jérusalem.

Ces pèlerins n’étaient pas moins loquaces et bruyants que les habitants coutumiers de la ville. Et celle-ci en regorgeait à ce point que beaucoup d’entre eux étaient contraints de camper en dehors des murs.

Je demandai à Pilate si cette effervescence était due aux enseignements du pêcheur errant, ou à la haine des Juifs contre Rome.

Il me répondit:

--Un dixième, pas plus, de toute cette rumeur est due à ce Jésus. Caïphe et Hanan en sont la cause principale. Ce sont eux qui agitent tout le peuple. Dans quel but? Je l’ignore encore.

Ici Miriam intervint:

--Il est certain, dit-elle, que dans cette effervescence Caïphe et Hanan ont leur part, leur grosse part de responsabilité. Mais vous, Ponce Pilate, vous n’êtes qu’un Romain et vous ne voyez pas la situation sous son véritable jour. Si vous étiez Juif, vous comprendriez qu’il ne s’agit pas seulement ici de disputes de thaumaturges et de sectaires, ni de vous causer, à vous et à Rome, des embarras volontaires. Le Grand Prêtre, les Pharisiens, tous les Juifs intelligents, Hérode-Antipas, Hérode-Philippe, et moi-même, nous luttons tous pour notre existence. Ce pêcheur peut être un fou. Mais sa folie n’est pas dénuée d’artifices. Il prêche la doctrine du pauvre. Il menace notre Loi. Et notre Loi, c’est notre vie même, vous ne l’ignorez pas. De notre Loi nous sommes jaloux, comme de l’air que nous respirons. Prétendre nous la supprimer, c’est comme si l’on vous supprimait, en vous étranglant, l’air nécessaire à vos poumons. La lutte est engagée entre Caïphe et Hanan, et tout ce qu’ils représentent, et le pêcheur. Ils le détruiront ou il les détruira.

La femme de Pilate écoutait avidement.

--Il est étrange, en vérité, dit-elle, qu’un simple pêcheur ait une telle puissance. D’où tient-il son pouvoir? Je serais curieuse de connaître cet homme, de le voir de mes yeux.

Le front de Pilate se plissa davantage encore et Miriam s’exclama, avec un rire méprisant:

--Si vous tenez tant à le voir, allez le chercher dans les bouges de la ville. Vous le trouverez à buvotter du vin, en compagnie de prostituées. Jamais on n’a vu à Jérusalem un aussi étrange prophète!

Je protestai:

--Boire dans les bouges un peu de vin n’est pas un grand crime. Moi-même j’en ai, maintes fois, fait autant dans mon existence passée! Ce n’est pas là un cas pendable...

--C’est un fou dangereux, je le répète! insista Miriam. C’est un révolutionnaire qui anéantira ce qui reste de l’État juif et renversera le Temple. J’ignore, au surplus, s’il se rend compte exactement de l’œuvre qu’il accomplit et du grain qu’il sème. Mais, conscient ou non, il est un fléau et, comme à tout fléau, il convient de lui barrer la route.

Échauffé par cette dispute, je pris le parti de Jésus et déclarai:

--D’après tout ce que j’ai ouï dire de lui, cet homme est un simple, il a le cœur bon et n’a jamais fait le mal.

Et je témoignai de la guérison des dix lépreux, à laquelle j’avais été présent en Samarie, sur la route de Jéricho.

--Vous croyez, alors à ce miracle? me demanda Pilate, tandis que du dehors arrivaient les clameurs lointaines de la foule, que sans doute refoulaient nos soldats. Vous croyez, Lodbrog, qu’en un instant les plaies corrompues de ces malheureux disparurent?

--Je les ai vus guéris, répondis-je... Je m’en suis assuré de mes propres yeux.

--Mais les aviez-vous vus malades?

--Non. Mais chacun, autour de moi, me l’a certifié, et eux les premiers. Ils étaient extasiés. L’un d’eux, assis au soleil, n’arrêtait pas d’examiner chaque parcelle de son corps. Il fixait, et fixait encore sa chair lisse, et n’en pouvait croire ses regards. Il restait là, assis au soleil, les yeux rivés sur sa peau, indifférent à toute autre chose.

Pilate eut un sourire de dédain, et je vis que le même scepticisme était empreint sur celui de Miriam. La femme de Pilate, au contraire, se suggestionnait de plus en plus. Elle respirait à peine, les prunelles dilatées.

--Prenez garde, Pilate! conclut Miriam. Il sapera votre autorité comme celle de Caïphe et d’Hanan, comme il sapera la Loi. Vous avez, au nom de Tibère et de Rome, une tâche à accomplir et vous ne pourrez vous y soustraire.

--Et quelle est cette tâche? interrogea Pilate.

--Faire exécuter ce pêcheur.

Pilate haussa les épaules et la conversation prit fin. Miriam et la femme de Pilate regagnèrent leurs appartements. Moi, j’allai me coucher et je m’assoupis au murmure bourdonnant de la ville des fous.

Dès le lendemain, se précipitaient les événements.

Au cours de la nuit, les esprits, déjà chauffés à blanc, se surchauffèrent encore. Lorsqu’à midi je sortis à cheval, avec une demi-douzaine de mes hommes, les rues de la ville étaient à ce point grouillantes que j’avais peine à m’y frayer un chemin. Plus encore que de coutume, les gens renâclaient à me laisser place et, si les regards avaient pu tuer, j’eusse été bientôt mort. On ne se gênait point pour cracher devant moi, en guise d’insulte, et de toutes les bouches s’élevaient des grognements et des huées. Je portais, pour eux, le harnais de la haine de Rome. Et je n’osais point, de peur d’aggraver encore la situation, ordonner à mes hommes de faire taire tous ces coquins, à coups de plat de glaive. Hanan et Caïphe avaient fait de bonne besogne!